Les analystes et les responsables politiques discutent de la capacité des ports d'Aktau et de Bakou, de la modernisation des infrastructures ferroviaires, des politiques tarifaires et des itinéraires permettant de contourner les sanctions. Pourtant, dans cette course aux infrastructures, un facteur essentiel, voire existentiel, est largement négligé : la démographie.
Ce sont précisément les évolutions démographiques du Caucase du Sud qui constitueront le filtre invisible déterminant si le Corridor du Milieu deviendra une artère eurasiatique durable ou s'il restera un projet ambitieux, mais sous-exploité.
Au XXIe siècle, ce ne sont plus seulement les infrastructures de transport qui sont en concurrence, mais également les marchés du travail. La principale vulnérabilité du Corridor du Milieu réside dans une donnée statistique fondamentale. Cette route, qui revêt une importance majeure pour le commerce mondial, traverse une région relativement peu peuplée. L'ensemble du Caucase du Sud compte environ 18 millions d'habitants. À titre de comparaison, la Turquie dépasse les 85 millions d'habitants, l'Iran en compte près de 90 millions, le Kazakhstan plus de 21 millions et l'Ouzbékistan approche désormais les 40 millions.
Il en résulte un paradoxe structurel : un axe de transport d'importance mondiale traverse une région faiblement peuplée. Autrefois, la compétitivité des corridors dépendait principalement de leur position géographique et de la qualité des infrastructures routières. Aujourd'hui, le facteur humain est devenu déterminant. Le Corridor du Milieu nécessite des dizaines de milliers de spécialistes hautement qualifiés : ingénieurs, logisticiens, marins, architectes informatiques, agents des douanes et professionnels du bâtiment. Même une infrastructure parfaitement construite demeure inutilisable sans les femmes et les hommes capables de la faire fonctionner.
La situation démographique du Caucase du Sud est très contrastée, ce qui confère à chacun des pays participant au corridor un potentiel de départ différent. Parmi les trois États de la région, seul l'Azerbaïdjan bénéficie d'un avantage démographique incontestable. Sa population approche les 11 millions d'habitants, sa pyramide des âges reste relativement jeune et son économie affiche une croissance soutenue. Cette situation permet à Bakou non seulement de planifier, mais aussi de réaliser des projets d'envergure, de développer ses infrastructures portuaires, de créer des plateformes logistiques et des parcs industriels. L'Azerbaïdjan dispose d'un important réservoir de compétences nationales qui lui permet d'assurer le développement et l'exploitation du Corridor du Milieu.
La situation est quelque peu différente en Géorgie. Son principal atout réside dans son accès à la mer Noire, qui lui confère une place essentielle au sein du Corridor du Milieu. Toutefois, sa population est estimée à moins de quatre millions d'habitants et continue de diminuer. Le succès logistique du pays, notamment à travers le développement des ports de Poti, Batoumi et Anaklia, ainsi que des zones franches industrielles et économiques, dépend directement de sa capacité à attirer des investissements étrangers, des technologies modernes et des cadres hautement qualifiés. Dès aujourd'hui, le marché du travail géorgien souffre d'une pénurie de spécialistes, et si les tendances démographiques actuelles se poursuivent, les besoins en personnel qualifié pourraient considérablement augmenter au cours des vingt à trente prochaines années. Le développement du capital humain, l'amélioration de la formation professionnelle et l'intégration de l'expérience internationale deviennent ainsi des conditions essentielles au renforcement du rôle de la Géorgie dans le développement du Corridor du Milieu.
L'Arménie est confrontée à la situation démographique la plus difficile. La diminution de sa population, estimée à environ trois millions d'habitants, voire à 2,5 millions selon certaines sources, le vieillissement démographique et une forte émigration constituent des contraintes importantes. Si ces tendances se poursuivent, les capacités de l'Arménie à participer à de grands projets d'infrastructures, notamment dans le cadre d'une éventuelle réouverture des communications régionales, pourraient être limitées par un manque de main-d'œuvre et de spécialistes qualifiés. Par ailleurs, le déclin démographique dans les régions frontalières crée des défis socio-économiques supplémentaires qui exigeront une attention accrue des pouvoirs publics.
La quasi-totalité des pays du Caucase du Sud sont confrontés à plusieurs tendances particulièrement préoccupantes pour leur économie : l'érosion du capital humain, le vieillissement de la population, la baisse de la natalité et l'émigration massive.
Au cours des trente dernières années, des millions de personnes ont quitté la région. Ce ne sont pas simplement des habitants qui partent, mais les citoyens les plus mobiles, les plus jeunes et les plus qualifiés. Cette fuite des cerveaux signifie que, dans quinze à vingt ans, la pénurie d'ingénieurs, de spécialistes des technologies de l'information et de travailleurs qualifiés pourrait devenir le principal frein au développement de l'économie des transports dans la région. Dans le même temps, l'augmentation du poids des retraites, combinée à une diminution du nombre de contribuables, contraindra les États à réorienter une partie de leurs budgets des investissements dans les infrastructures vers les dépenses sociales.
Il est important de comprendre que le Corridor du Milieu ne se résume plus à un simple axe de transit des marchandises. Un nouvel écosystème économique est en train de se constituer autour de lui, comprenant des parcs industriels, des zones économiques spéciales ainsi que des centres logistiques et de transformation. Cette dynamique devrait permettre la création de dizaines de milliers d'emplois. Elle entraînera inévitablement une accélération de l'urbanisation et une concentration croissante de la population autour des principaux nœuds de transport. Les principaux pôles de croissance seront Bakou, Tbilissi, Batoumi, Poti, Roustavi ainsi que les nouveaux centres de développement des régions économiques du Karabagh et du Zanguezour. La démographie influence donc directement la capacité de la région à exploiter ce potentiel : si les villes ne sont pas en mesure d'offrir des logements et des infrastructures sociales suffisantes, cette dynamique risque de s'essouffler.
Dans les prochaines années, les pays du Caucase du Sud devront probablement faire face à une concurrence internationale accrue pour attirer les travailleurs qualifiés. Les spécialistes de la logistique, de l'ingénierie, des technologies de l'information et de la gestion seront recherchés non seulement par les États de la région, mais également par l'Union européenne, la Turquie, les pays du Golfe et ceux d'Asie centrale. Dans ce contexte, la capacité des États du Caucase du Sud à offrir des perspectives professionnelles attractives, des rémunérations compétitives et une bonne qualité de vie revêtira une importance particulière. À défaut, l'émigration des travailleurs les plus qualifiés vers des économies plus développées risque de se poursuivre, au détriment du rythme de réalisation des grands projets d'infrastructures et de logistique.
La prise en compte du facteur démographique permet d'appréhender non seulement les vastes opportunités offertes par le Corridor du Milieu, mais aussi les risques qui demeurent souvent invisibles.
Le Corridor du Milieu stimule la demande de professions modernes dans les domaines de la logistique, des transports, de l'ingénierie, des technologies de l'information, de l'administration douanière et de la gestion des infrastructures. La hausse des salaires, la création de nouveaux emplois et le développement des petites entreprises autour de cet axe pourraient contribuer à freiner l'émigration des jeunes et transformer progressivement la région, aujourd'hui essentiellement perçue comme une zone de transit, en un espace attractif pour vivre, travailler et investir. L'élargissement des perspectives économiques pourrait également favoriser le retour des investissements, de l'expérience managériale et des compétences professionnelles de la diaspora. La demande croissante de personnel qualifié encouragera le développement de l'enseignement professionnel et supérieur dans les domaines de la logistique, des technologies de l'information, de l'ingénierie et du commerce international. La disponibilité d'une main-d'œuvre qualifiée renforcera l'attractivité du Caucase du Sud pour les entreprises internationales et consolidera sa place dans les échanges eurasiatiques.
Il existe toutefois un risque réel : celui de voir les infrastructures de transport se développer plus rapidement que la capacité à former les spécialistes nécessaires à leur exploitation et à leur maintenance. Par ailleurs, la baisse de la natalité, le vieillissement de la population et la poursuite de l'émigration des jeunes pourraient entraîner, à long terme, une pénurie de main-d'œuvre dans les secteurs clés de l'économie. La concentration des investissements et de l'activité économique dans les grandes villes et les principaux centres logistiques risque également d'accentuer les déséquilibres régionaux et de fragiliser davantage les territoires frontaliers. Enfin, si les pénuries de personnel persistent, certains secteurs économiques pourraient dépendre de plus en plus de travailleurs étrangers, ce qui nécessitera une politique migratoire et sociale équilibrée.
Ainsi, l'avenir du Corridor du Milieu ne dépend pas uniquement de la capacité des ports, de la longueur des lignes ferroviaires ou des volumes de marchandises transportées. Son efficacité à long terme reposera largement sur la capacité des États du Caucase du Sud à assurer un développement durable de leur capital humain. Cela implique de préserver leur potentiel démographique, de créer des conditions favorables à la réduction de l'émigration et au retour des membres de la diaspora, d'attirer des spécialistes hautement qualifiés et d'investir dans un marché du travail moderne et compétitif. C'est pourquoi la politique démographique devient progressivement l'un des piliers des stratégies économiques, d'investissement et de transport des pays du Caucase du Sud. Les États qui réussiront à offrir un environnement favorable à la qualité de vie, à l'épanouissement professionnel et à l'attraction des talents disposeront d'un avantage supplémentaire dans l'architecture émergente des échanges commerciaux et des réseaux de transport eurasiens.
Par Elbrous Mamedov, directeur du centre d'analyse « Grande Route de la Soie »