La déclaration du vice-ministre russe des Affaires étrangères, Mikhaïl Galouzine, selon laquelle la participation de Moscou au projet TRIPP ne pourrait être que bénéfique à cette initiative, n'avait rien d'anodin. Elle est intervenue au moment même où les contours de la coopération entre les États-Unis et l'Arménie autour du corridor commençaient à prendre une forme juridique contraignante.
En janvier 2026, le secrétaire d'État américain Marco Rubio et le ministre arménien des Affaires étrangères Ararat Mirzoyan ont officiellement présenté l'accord-cadre sur la mise en œuvre de TRIPP, formalisant les engagements conclus lors du sommet historique de la Maison-Blanche d'août 2025. Ce faisant, le projet a dépassé le stade des déclarations politiques pour devenir un élément de la nouvelle architecture des transports dans le Caucase du Sud.
Dans ce contexte, les propos de Galouzine ressemblent moins à une véritable offre de coopération qu'à une tentative de la Russie de réaffirmer sa présence dans un projet dont elle a, de fait, déjà été écartée.
L'argumentation de Moscou repose sur trois éléments principaux. Premièrement, le réseau ferroviaire arménien est exploité par South Caucasus Railway, une filiale des Chemins de fer russes (RZD), dans le cadre d'une concession valable jusqu'en 2038. Deuxièmement, l'Arménie utilise l'écartement ferroviaire russe. Enfin, les gardes-frontières russes continuent d'assurer leur mission le long de la frontière arméno-iranienne. De plus, le tracé envisagé pour TRIPP traverse une zone où les gardes-frontières russes opèrent depuis des décennies aux côtés de leurs homologues arméniens.
Du point de vue de Moscou, ces éléments font de la participation russe non seulement une préférence politique, mais une nécessité technique. À première vue, l'argument paraît convaincant. Pourtant, c'est précisément cette prétendue « nécessité technique » qui dissimule le principal piège politique.
Pour l'Arménie, une participation russe à TRIPP poserait un double dilemme. D'une part, Galouzine reconnaît implicitement que le retour à l'ancien format trilatéral réunissant la Russie, l'Arménie et l'Azerbaïdjan est devenu extrêmement difficile. La raison est évidente : Erevan a déjà effectué un choix stratégique en faveur du cadre américain du projet, notamment en acceptant de transférer 49 % du capital de la future société d'exploitation à la partie américaine. En d'autres termes, Moscou comprend que la fenêtre lui permettant d'intégrer officiellement le projet est en train de se refermer.
Cela ne signifie pas pour autant que la Russie renonce à exercer des pressions. Depuis juin 2026, Moscou a restreint les importations de plusieurs produits arméniens, notamment l'eau minérale Jermuk, les boissons alcoolisées, les légumes et les fruits. Parallèlement, Galouzine a publiquement mis en doute la capacité d'Erevan à trouver des débouchés alternatifs viables en Europe. Dans ce contexte, la pression économique et les signaux diplomatiques autour de TRIPP s'inscrivent dans une même stratégie : contraindre l'Arménie à tenir compte de la position russe, même si la participation officielle de Moscou au projet devenait impossible.
D'autre part, l'implication de la Russie pourrait effectivement offrir certains avantages pratiques à l'Arménie. L'infrastructure ferroviaire existante, l'utilisation du même écartement des voies et la présence des Chemins de fer russes sont des réalités qu'il est difficile d'ignorer. Mais le prix de ces avantages serait élevé : il signifierait le rétablissement de l'influence russe au moment même où Erevan, pour la première fois depuis trois décennies, s'efforce méthodiquement de la réduire.
Pour le Premier ministre Nikol Pachinian, le sommet de la Maison-Blanche d'août 2025 a constitué l'occasion de présenter les investissements occidentaux dans les infrastructures comme un moyen de transformer l'Arménie en plateforme régionale de transit tout en préservant pleinement sa souveraineté territoriale. Une participation russe affaiblirait ce discours. Elle permettrait à Moscou de revenir dans le projet non seulement en tant qu'opérateur technique, mais aussi comme arbitre politique.
Pour éviter un tel scénario, Erevan et Washington devraient assumer un niveau inédit de risques juridiques et sécuritaires. Cela pourrait impliquer une révision de facto, voire une résiliation anticipée, de la concession accordée aux Chemins de fer russes, pourtant valable jusqu'en 2038. Une telle décision entraînerait presque certainement de longs contentieux internationaux. En outre, la mise en service du corridor suppose le retrait effectif des gardes-frontières russes de plusieurs points stratégiques de la frontière arméno-iranienne. Aucun mécanisme de retrait n'a encore été défini. Ainsi, cette « inévitabilité infrastructurelle » mise en avant par Moscou demeure l'un des principaux défis pratiques du projet.
Pour l'Azerbaïdjan, la participation de la Russie à TRIPP soulève une problématique différente, mais tout aussi importante. Depuis longtemps, Bakou cherche à obtenir un accès terrestre direct et ininterrompu vers le Nakhitchevan. En théorie, TRIPP est précisément destiné à répondre à cet objectif. Le projet créerait une liaison de transport plus courte entre la Turquie, à l'ouest, et la mer Caspienne, à l'est, que l'itinéraire traditionnel passant par la Géorgie.
Cependant, le retour de la Russie comme opérateur des infrastructures ferait renaître les risques que Bakou s'efforce d'éliminer depuis des années. Il s'agit notamment de la dépendance vis-à-vis de Moscou pour les règles de transit, les tarifs, la maintenance technique et la prévisibilité politique de l'itinéraire. Pour un Azerbaïdjan qui a constamment renforcé son statut d'acteur régional indépendant tout en diversifiant ses partenariats internationaux, un tel scénario constituerait un recul stratégique.
La question possède également une dimension régionale plus large. La mise en œuvre de TRIPP touche directement les intérêts de la Géorgie. Depuis des années, celle-ci constitue un pont terrestre indispensable entre la Turquie et l'Azerbaïdjan. L'ouverture d'un nouvel itinéraire pourrait entraîner une perte partielle de recettes de transit et réduire l'importance régionale de Tbilissi. Les responsables géorgiens devraient donc observer avec une inquiétude croissante le renforcement de la coopération américano-arménienne autour de ce projet.
Pour la Turquie, l'implication de la Russie réduirait le principal avantage géopolitique de TRIPP. Ankara figure parmi les principaux bénéficiaires du corridor, qui lui offrirait une seconde liaison terrestre vers la mer Caspienne et l'Asie centrale en contournant l'Iran. TRIPP s'inscrit naturellement dans le concept du Corridor du Milieu (Middle Corridor), réseau de transport reliant l'Europe à l'Asie centrale et à la Chine via le Caucase du Sud et la mer Caspienne. Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine et les perturbations des routes septentrionales, l'importance stratégique de ce corridor s'est considérablement accrue.
Si la Russie obtenait un rôle dans TRIPP, la Turquie serait contrainte de partager cet avantage stratégique avec l'acteur même que cette nouvelle architecture des transports visait à contourner. Du point de vue d'Ankara, une telle issue serait difficilement acceptable.
Toutefois, la volonté de soustraire ce corridor à l'influence russe se heurte à un autre obstacle majeur : la position de l'Iran. Parce que le tracé longe la frontière iranienne dans la région de Syunik et qu'il est développé sous le parrainage des États-Unis, Téhéran le considère comme une menace directe pour ses intérêts. Pour la République islamique, il ne s'agit pas seulement d'une question de transit, mais aussi de sécurité nationale. Téhéran a d'ailleurs rappelé à plusieurs reprises que l'intangibilité des frontières régionales constituait l'une de ses « lignes rouges ». Autrement dit, même si l'influence russe était neutralisée, la sécurité de TRIPP resterait fortement exposée à une éventuelle opposition iranienne.
La réaction de Washington à l'initiative de Galouzine est largement prévisible. Dès l'origine, l'architecture du projet a été conçue pour contourner les mécanismes multilatéraux traditionnels et placer son contrôle effectif entre les mains des États-Unis. L'exclusion de la Russie d'une infrastructure stratégique n'est donc pas un effet secondaire de TRIPP, mais l'un de ses principes fondateurs.
Dans ce contexte, la proposition de Galouzine sera probablement perçue à Washington non comme un geste constructif, mais comme une tentative de Moscou de reprendre pied dans un projet dont elle a été méthodiquement écartée. Les États-Unis ont donc peu de raisons d'accepter une participation officielle de la Russie, que ce soit directement ou par l'intermédiaire de mécanismes de négociation indirects.
Washington semble également disposé à soutenir cette stratégie sur le plan financier. Les États-Unis pourraient mobiliser non seulement des investissements privés, mais aussi les ressources d'institutions financières internationales, notamment celles de la Banque mondiale, afin d'ancrer plus solidement l'Arménie dans un nouveau cadre financier et infrastructurel. Ils devront toutefois relever un autre défi complexe : concilier TRIPP avec les intérêts de transit de la Chine. Si Pékin continue d'accroître les flux de marchandises sur le Corridor du Milieu, la « Route Trump » pourrait évoluer vers un modèle plus complexe, conciliant supervision stratégique américaine et intérêts commerciaux chinois, plutôt que de constituer une initiative exclusivement dirigée contre la Chine.
Il est révélateur que Galouzine lui-même reconnaisse que le dialogue trilatéral entre la Russie, l'Arménie et l'Azerbaïdjan au niveau des vice-premiers ministres a été interrompu pour des raisons étrangères à Moscou. Il souligne néanmoins que les « modalités du rétablissement des liaisons ferroviaires » avaient déjà été examinées dans ce cadre. Cet argument est révélateur : la Russie cherche à invoquer l'héritage de ces négociations pour asseoir une légitimité au moment où son influence réelle s'est considérablement réduite.
Cependant, les références aux accords passés ne répondent plus à la question fondamentale : qui fixera les règles politiques et commerciales du futur corridor ? C'est désormais l'enjeu central pour toutes les parties concernées. L'écartement ferroviaire russe, la concession accordée aux Chemins de fer russes et la présence des gardes-frontières russes restent des éléments importants. Mais ils ne garantissent plus à Moscou une place à la table des négociations si l'architecture politique du projet est précisément conçue pour l'en exclure.
Pour cette raison, les perspectives d'une participation officielle de la Russie à TRIPP demeurent extrêmement limitées. L'Arménie, l'Azerbaïdjan et la Turquie ont chacun des raisons différentes, mais convergentes, d'empêcher Moscou de retrouver une influence sur ce corridor. Quant aux États-Unis, ils ont fait de l'exclusion de la Russie l'un des principes structurants du projet. Moscou en est pleinement consciente. C'est pourquoi Galouzine présente son argumentaire non sous la forme d'exigences, mais en invoquant les notions de « bénéfice » et de « pragmatisme ». C'est le langage d'un pays qui cherche à négocier après avoir perdu sa position de force.
Pour autant, l'exclusion de la Russie ne garantit pas à elle seule le succès de TRIPP. La mise en œuvre concrète du projet exigera de Washington et d'Erevan qu'ils résolvent une série de questions complexes : le statut juridique des infrastructures exploitées par les Chemins de fer russes, le retrait des gardes-frontières russes, la position inflexible de l'Iran, les préoccupations de la Géorgie, les intérêts stratégiques de la Turquie ainsi que le rôle potentiel de la Chine dans les futurs flux commerciaux.
En définitive, la viabilité de la « Route Trump » dépendra moins des déclarations affirmant l'exclusion de rivaux géopolitiques que de la capacité des participants au projet à résoudre ces défis concrets à chaque étape de sa réalisation. Si la Russie n'est peut-être plus en mesure de bloquer politiquement TRIPP, son héritage infrastructurel en Arménie pourrait encore compliquer considérablement la mise en œuvre du projet.
Par Zaur Nurmamedov