Moins d'un mois après que la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, avait multiplié les éloges à l'égard des autorités géorgiennes lors d'un point de presse, le discours de la diplomatie russe a changé de registre.
À l'issue du 67e cycle des Discussions internationales de Genève, le ministère russe des Affaires étrangères a de nouveau appelé la Géorgie à conclure un accord juridiquement contraignant de non-recours à la force avec les autorités séparatistes d'Abkhazie et de la région de Tskhinvali. La Russie et les dirigeants séparatistes ont également fait part de leur inquiétude face à l'intensification de l'intégration de la Géorgie au sein de l'OTAN. Le Kremlin considère que les vastes exercices militaires organisés sur le territoire géorgien avec la participation de l'Alliance constituent une menace pour la sécurité régionale.
Parallèlement, malgré les difficultés liées à la guerre en Ukraine, les autorités russes ont considérablement renforcé leur activité dans les territoires géorgiens occupés. La direction du régime séparatiste de Tskhinvali a été remaniée : l'ancien « président », Alan Gagloïev, est devenu conseiller du président russe Vladimir Poutine, tandis que Moscou a désigné à sa place Marat Kambolov, ancien dirigeant de l'Institut Kourtchatov.
La Russie continue également d'investir en Abkhazie séparatiste, qui acquiert progressivement le statut de « station balnéaire de toute la Russie », alors que l'autre grande destination touristique contrôlée par Moscou - la Crimée occupée - est confrontée à de graves difficultés.
La saison touristique en Crimée occupée est d'ores et déjà compromise cette année en raison des frappes de drones ukrainiens visant les infrastructures logistiques de carburant, le corridor terrestre et les liaisons par ferry. La péninsule souffre non seulement d'une pénurie de carburant, mais aussi de problèmes d'approvisionnement en électricité et en eau. Des tensions sur l'approvisionnement alimentaire se profilent également, la majeure partie des denrées étant importée. Selon plusieurs analystes militaires, si les tendances actuelles se confirment, la perte du contrôle russe sur la Crimée ne serait plus qu'une question de temps.
Or, c'est précisément l'annexion de la Crimée qui avait constitué, à l'époque, un véritable triomphe de la propagande russe. Pour une partie de la population russe, au-delà de la dimension impériale de la « réunification des terres », comptait également l'emplacement de ces territoires. Après avoir pris le contrôle de l'Abkhazie géorgienne, puis de la Crimée ukrainienne, la Russie a de fait élargi son espace touristique sous contrôle sur les rives de la mer Noire.
Aujourd'hui, alors que la situation se dégrade en Crimée, l'importance de l'Abkhazie occupée s'accroît dans le discours de propagande russe. Il n'est d'ailleurs pas anodin que les médias officiels russes évoquent de moins en moins la Crimée ces dernières semaines, tout en faisant une promotion intensive des séjours en Abkhazie. À l'approche des élections législatives de septembre, Moscou tient à préserver l'image de stabilité et souhaite que, cette saison, les vacances en Abkhazie occupée deviennent, pour les touristes russes, une alternative aux destinations situées dans les territoires ukrainiens occupés.
Par sa déclaration sur les régions séparatistes, la diplomatie russe demande en réalité aux autorités géorgiennes de cautionner cette stratégie de mise en valeur de la « puissance balnéaire » russe. Et pas seulement en reconnaissant de facto les entités séparatistes à travers un accord de non-recours à la force. L'ouverture d'un corridor de transit via l'Abkhazie revêt également une importance majeure pour Moscou. En contrepartie, le Kremlin espère convaincre les autorités géorgiennes en leur accordant de nouvelles préférences économiques.
Si Tbilissi consentait, même à des concessions limitées, le Kremlin disposerait d'un argument pour rappeler à l'opinion publique russe son ancien « triomphe » dans le Caucase du Sud et sa victoire de 2008 contre la Géorgie, au moment où ses revers en Ukraine ternissent son image.
Cependant, le refus du parti au pouvoir, « le Rêve géorgien », de s'engager dans une confrontation militaire avec la Russie ne signifie pas qu'il soit prêt à mener une politique prorusse au détriment des intérêts nationaux. Le principal de ces intérêts demeure le rétablissement de l'intégrité territoriale du pays. Sur ce point, les autorités géorgiennes restent inflexibles. Elles refusent de rétablir les relations diplomatiques avec Moscou ou d'ouvrir un transit via l'Abkhazie occupée tant que la Russie n'aura pas retiré sa reconnaissance de l'« indépendance » des entités séparatistes, malgré les assurances russes quant aux avantages économiques d'une telle mesure.
Le terminal logistique construit grâce à des financements russes à Gali, sur la ligne administrative séparant l'Abkhazie occupée du reste de la Géorgie, demeure pratiquement inutilisé. Tout indique qu'il le restera jusqu'au début d'un véritable processus de désoccupation.
À Moscou, on surestime manifestement l'importance de l'influence exercée sur la Géorgie par les leviers économiques, le tourisme et le commerce. Dans l'économie géorgienne, le transit via le Corridor médian prend désormais une place croissante, bien davantage que les échanges commerciaux avec la Russie.
Quant à l'Abkhazie, même si la guerre russo-ukrainienne ne l'affecte pas directement cet été, son statut de destination touristique ne devrait, au rythme actuel des événements, perdurer qu'une saison supplémentaire au maximum. Peu après que la Russie et les dirigeants séparatistes ont sommé la Géorgie de « reconnaître les réalités » en acceptant de fait l'occupation, les drones ukrainiens ont rappelé à Moscou une tout autre réalité, bien plus préoccupante.
Ainsi, un premier cas de frappe de drone contre un camion en circulation a été enregistré sur l'autoroute M4 « Don », dans la région de Voronej, principal axe reliant le centre et le sud de la Russie. L'expérience des derniers mois montre que, lorsque les drones parviennent à atteindre une infrastructure stratégique de cette importance, les premières frappes sont généralement suivies d'une véritable campagne ciblant le transport routier de marchandises.
Si la guerre entre la Russie et l'Ukraine n'est pas stoppée, l'ensemble des chaînes logistiques russes dans le Caucase du Nord pourrait se retrouver gravement perturbé. Dans un tel contexte, les citoyens russes auront sans doute d'autres préoccupations que des vacances sur les rives de la mer Noire, en particulier dans l'Abkhazie occupée.
Vakhtang Djokhadzé