Il existe un proverbe populaire en Azerbaïdjan : « C’est tellement absurde qu’un poulet cuit en rirait », l’équivalent anglais étant « quand les cochons voleront ». À l’écoute des déclarations de certains responsables russes, difficile de ne pas penser à cette expression. Les derniers propos du vice-Premier ministre Alexeï Overchouk au sujet du projet TRIPP (ou corridor de Zanguezour) n’échappent pas à la règle.
Overchouk avait affirmé il y a un mois environ que les récents accords régionaux avaient « perturbé l’équilibre régional en place depuis le traité de Turkmentchaï de 1828 ».
Il est difficile de comprendre cette obsession russe pour l’immobilisme historique. Le monde évolue à une vitesse vertigineuse, et pourtant un vice-Premier ministre parle avec fierté d’un statu quo vieux de deux siècles, comme si figer le temps constituait un accomplissement diplomatique. Quelqu’un devrait rappeler à M. Overchouk qu’au moment de la signature du traité de Turkmentchaï, en 1828, le monde découvrait à peine la locomotive à vapeur. Aujourd’hui, nous parlons d’intelligence artificielle et de colonisation spatiale. La Russie, elle, célèbre un ordre mondial datant de deux cents ans. On peut même se demander pourquoi s’arrêter à 1828 - pourquoi ne pas remonter jusqu’à l’ère des dinosaures ? En géopolitique, la seule constante est le changement. L’histoire regorge d’empires qui ont soit su s’adapter, soit fini balayés dans les poubelles de l’Histoire.
Poursuivant son raisonnement, Overchouk a indirectement présenté ces projets de transit comme une menace pour la souveraineté de l’Arménie et de l’Iran. Pour saisir toute l’ironie de cette affirmation, il faut observer l’histoire politique russe à travers le prisme orwellien. Dans 1984 de George Orwell, certains mots sont supprimés du dictionnaire afin de limiter la pensée. La Russie, elle, n’a pas supprimé les mots : elle en a simplement inversé le sens.
Prenons la révolution bolchevique de 1917. Elle promettait une « république des ouvriers et des paysans » fondée sur la justice. Pourtant, lorsque le rideau de fer est tombé, il est apparu clairement que les ouvriers et les villageois soviétiques vivaient dans des conditions bien plus misérables que ceux de l’Occident capitaliste pourtant qualifié d’« exploiteur ». Les bolcheviks affirmaient également avoir aboli le féodalisme, tout en conservant jusqu’aux années 1970 ses mécanismes les plus oppressifs - la corvée et le servage. Sous couvert de l’État, les paysans restaient attachés à la terre, privés de passeports et rémunérés en céréales plutôt qu’en salaires afin de les empêcher de quitter leurs villages. Ce n’était pas le progrès ; c’était du féodalisme sous drapeau rouge.
On retrouve aujourd’hui la même distorsion du langage dans les « Républiques démocratiques » que Moscou a contribué à instaurer pendant la guerre froide. En règle générale, lorsqu’un État porte l’appellation « République démocratique » et que la Russie en a été la sage-femme politique, on peut être presque certain qu’il n’est ni démocratique ni véritablement républicain. Bien souvent, ces régimes fonctionnent davantage comme des monarchies héréditaires corrompues.
À présent, Overchouk tente d’effrayer la société arménienne en présentant le projet TRIPP comme un poignard dirigé contre sa souveraineté. Mais regardons la réalité de la « souveraineté » arménienne avant l’arrivée de Nikol Pachinian :
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La Russie gardait les frontières de l’Arménie avec l’Iran et la Turquie.
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La Russie contrôlait l’espace aérien arménien ainsi que son principal aéroport.
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Des entreprises russes contrôlaient la production et la distribution d’électricité en Arménie.
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L’Arménie dépendait entièrement du gaz russe, distribué par un monopole russe.
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La Russie exploitait les chemins de fer arméniens et dominait le système bancaire du pays.
À la lumière de ces faits, une question s’impose : quelle souveraineté restait-il réellement à perdre ? Peut-on véritablement qualifier de souverain un État qui ne protège pas lui-même ses frontières, ne contrôle pas son ciel et ne possède pas ses propres marchés financiers ?
À l’inverse, l’ouverture du corridor de Zanguezour et la concrétisation du projet TRIPP pourraient agir comme un catalyseur de la souveraineté arménienne plutôt que comme une menace. Une corrélation claire se dessine : à mesure que l’Arménie cherche à normaliser ses relations avec l’Azerbaïdjan, son indépendance réelle grandit proportionnellement à son éloignement de l’orbite de Moscou.
Les signes concrets de cette évolution sont déjà visibles. L’Arménie a commencé à reprendre le contrôle de ses propres frontières, notamment en récupérant la sécurité de son aéroport national jusque-là assurée par des gardes russes. Mais le coup le plus significatif porté à cette « étreinte étouffante » se joue dans le secteur énergétique. Pendant des décennies, l’Arménie a constitué un marché captif pour l’énergie russe ; aujourd’hui, elle s’efforce activement de diversifier ses approvisionnements vitaux.
Un élément clé de cette nouvelle autonomie réside dans la coopération énergétique émergente avec l’Azerbaïdjan. En ouvrant la voie à l’importation de carburant azerbaïdjanais, l’Arménie commence de fait à démanteler le monopole énergétique russe qui tenait son économie en otage depuis une génération. Cette intégration régionale, combinée à l’accord historique conclu avec les États-Unis pour le développement de réacteurs nucléaires modulaires, marque un tournant stratégique vers une indépendance énergétique totale.
En définitive, la société arménienne doit faire face à une réalité difficile : la plus grande menace pour son État n’est pas le corridor TRIPP, mais sa dépendance à l’égard de la Russie. C’est sous le pouvoir du clan pro-russe du Karabagh que l’Arménie a été réduite à un avant-poste périphérique - isolé, appauvri et privé d’avenir au point qu’un citoyen sur six s’est senti contraint de quitter le pays.
Une nouvelle réalité historique a émergé sur les rives de l’Araxe. L’Arménie se trouve désormais à la croisée des chemins : soit elle choisit l’intégration régionale et devient un partenaire souverain dans un Caucase moderne, soit elle laisse la Russie la ramener dans les poubelles de l’Histoire.
Par Qabil Ashirov