GEORGIE : L’ECONOMIE S’EPANOUIT SUR UN FOND INCERTAIN DE POLITIQUE INTERIEURE ET EXTERIEURE

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7 Mai 2026 17:25
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GEORGIE : L’ECONOMIE S’EPANOUIT SUR UN FOND INCERTAIN DE POLITIQUE INTERIEURE ET EXTERIEURE

L’économie géorgienne prospère pendant que la politique se délite

La Géorgie illustre une nouvelle fois un paradoxe économique devenu l’un des phénomènes les plus fascinants du Caucase du Sud. Sur fond de crise politique prolongée, de tensions avec l’Union européenne et les États-Unis, de manifestations de rue, de controverses autour de la ligne suivie par le parti au pouvoir et d’une image internationale en dégradation, l’économie géorgienne continue pourtant de croître à un rythme qui semblerait hors de portée pour bien des pays européens.

Selon les données préliminaires de l’Office national des statistiques de Géorgie, le PIB réel du pays a progressé de 10,7 % en glissement annuel en mars 2026, tandis que la croissance moyenne du premier trimestre a atteint 9,1 %. Le ministère géorgien de l’Économie a également mis ces chiffres en avant, soulignant que la dynamique restait solide malgré les chocs extérieurs, les incertitudes géopolitiques et les difficultés internes.

À première vue, une telle performance peut sembler presque illogique. Le système politique géorgien traverse l’une de ses périodes les plus délicates de ces dernières années. Les relations avec Bruxelles sont pratiquement gelées sous l’effet des critiques sévères émises par les institutions européennes. Les liens avec Washington demeurent eux aussi fragiles, même si les autorités géorgiennes ont évoqué la possibilité d’un « reset ». À l’intérieur du pays, les débats se poursuivent autour des pressions exercées sur l’opposition, du rôle du parti au pouvoir et de l’état des institutions démocratiques. Pourtant, malgré cette turbulence politique, l’économie continue d’avancer.

La véritable question n’est donc pas de savoir si l’économie géorgienne est en croissance - les chiffres le confirment clairement - mais pourquoi elle progresse précisément maintenant, à un moment où les risques politiques devraient normalement peser sur le moral des investisseurs, freiner l’activité des entreprises et miner la confiance des consommateurs.

La réponse tient à la structure même de l’économie géorgienne. Relativement petite, souple et fortement connectée aux flux extérieurs - commerce, tourisme, transferts d’argent, transit, services et logistique régionale - elle parvient à maintenir une croissance élevée malgré les tensions politiques.

L’un des principaux moteurs de cette dynamique est constitué par les exportations. Selon Geostat, le commerce extérieur de la Géorgie a atteint 5,867 milliards de dollars entre janvier et mars 2026, soit une hausse annuelle de 0,2 %. À première vue, cette progression paraît modeste, mais la structure des échanges révèle une évolution importante : les exportations ont bondi de 23,4 %, à 1,723 milliard de dollars, tandis que les importations ont reculé de 7,1 %, à 4,143 milliards. Le déficit commercial s’est établi à 2,419 milliards de dollars, soit 41,2 % du commerce extérieur total.

Il s’agit d’un signal significatif. Pour la Géorgie, pays historiquement marqué par un important déficit commercial, l’accélération des exportations combinée à la baisse des importations indique une amélioration de l’équilibre extérieur. Parmi les principales destinations des exportations géorgiennes au premier trimestre 2026 figurent la Chine, le Kirghizistan et la Russie : les exportations vers la Chine ont atteint 203,2 millions de dollars, contre 190,9 millions vers le Kirghizistan et 145,5 millions vers la Russie. Les dix principaux partenaires commerciaux du pays ont représenté 71,6 % des exportations totales.

Un deuxième facteur réside dans le secteur des services, en particulier les technologies de l’information, les services professionnels et techniques, le transport, le stockage, la logistique et la construction. Geostat souligne qu’en mars 2026, les principales contributions à la croissance provenaient de l’industrie manufacturière, de l’information et de la communication, des activités professionnelles, scientifiques et techniques, de l’extraction minière, de la construction, du transport et du stockage.

Autrement dit, l’économie géorgienne ne croît pas uniquement grâce à la consommation ou au tourisme. Une base de croissance plus large est en train d’émerger, fondée sur la logistique, les services, les industries de transformation, les technologies de l’information et les opérations commerciales régionales. Depuis le début de la guerre en Ukraine, la Géorgie est devenue l’un des axes de relocalisation des entreprises, des migrations, des mouvements de capitaux et des flux de transit entre l’Europe, la Turquie, le Caucase du Sud, l’Asie centrale et la Russie. Cet effet ne semble plus temporaire : il se transforme progressivement en avantage structurel.

Le tourisme constitue un troisième facteur, avec un tableau plus contrasté. Au premier trimestre 2026, la Géorgie a accueilli environ 994 800 visiteurs internationaux, soit une hausse de 2,5 % sur un an. Toutefois, les dépenses totales des visiteurs étrangers se sont élevées à 2,2 milliards de lari, en baisse de 5,2 %, tandis que la dépense moyenne par visite a reculé de 5,1 %, à 1 897,1 lari, soit environ 705 dollars.

En d’autres termes, la Géorgie a accueilli légèrement plus de visiteurs, mais ceux-ci ont dépensé moins. Pour l’économie, cela constitue un signal d’alerte, car le tourisme demeure l’une des principales sources de devises du pays. Néanmoins, la situation ne paraît pas critique : selon des estimations distinctes, les revenus touristiques de la Géorgie ont atteint 829,8 millions de dollars au premier trimestre, soit une hausse annuelle de 0,5 %.

Un quatrième facteur est celui des transferts d’argent. En mars 2026, les envois de fonds vers la Géorgie ont augmenté de 9,8 %. Ce canal reste essentiel pour soutenir la demande intérieure, en particulier dans une petite économie où de nombreux ménages dépendent des revenus provenant de l’étranger. D’après les données de la Banque mondiale pour 2024, les transferts personnels représentaient environ 11,9 % du PIB géorgien.

Cinquième élément : la résilience macroéconomique. La Banque mondiale note qu’en 2025, le déficit du compte courant de la Géorgie s’est réduit à 2,6 % du PIB, contre 4,6 % en 2024. Cette amélioration a été soutenue par une hausse de 7 % des exportations de services et de 5 % des transferts d’argent, tandis que les exportations de biens progressaient également, en partie grâce à la réexportation de voitures. Les recettes touristiques ont augmenté de 6 % et les réserves internationales ont bondi de 57,3 % sur un an, atteignant l’équivalent de 3,9 mois d’importations de biens et services.

Mais derrière ces chiffres solides subsistent plusieurs fragilités.

La première concerne l’inflation. Selon Civil Georgia, l’inflation annuelle a atteint 5,9 % en avril 2026, contre 4,3 % en mars. Cela signifie que la forte croissance économique s’accompagne désormais de pressions croissantes sur les prix.

La deuxième vulnérabilité tient à la dépendance envers l’environnement extérieur. Le Fonds monétaire international prévoit un élargissement du déficit du compte courant à 5 % du PIB en 2026, en raison de la hausse des prix du pétrole et de recettes touristiques plus faibles. En d’autres termes, la résilience de l’économie géorgienne dépend fortement de facteurs que Tbilissi ne maîtrise pas pleinement : prix de l’énergie, sécurité régionale, flux touristiques, transferts d’argent et conditions du commerce extérieur.

La troisième fragilité est d’ordre politique. Une économie peut continuer à croître malgré les tensions politiques, mais pas indéfiniment. Si les relations avec l’Union européenne et les États-Unis continuent de se détériorer, cela pourrait affecter les investissements de long terme, les soutiens financiers, l’accès aux marchés occidentaux et la réputation du pays. Un trimestre de forte croissance du PIB ne suffit pas à dissiper les interrogations plus larges sur l’orientation stratégique de la Géorgie.

C’est ici qu’apparaît le paradoxe central. Sur le plan économique, la Géorgie continue de tirer profit de sa position géographique et de sa flexibilité. Elle demeure un corridor entre plusieurs régions, une plateforme pour le commerce, les services, le tourisme, les flux financiers et la logistique. Mais politiquement, le pays risque de perdre ce qui était longtemps considéré comme son principal atout : sa réputation d’État le plus pro-occidental et institutionnellement le plus prévisible du Caucase du Sud.

C’est pourquoi la croissance de 10,7 % enregistrée en mars ne constitue pas seulement un titre économique. Elle représente aussi un signal politique. Elle montre que l’économie géorgienne conserve un fort élan, mais soulève également une question plus profonde : le pays peut-il transformer cette croissance en développement durable si son orientation de politique étrangère devient de plus en plus contestée ?

Aujourd’hui, la Géorgie ne croît pas parce qu’elle serait épargnée par les problèmes. Elle croît parce que son économie reste intégrée à des flux régionaux qui, pour l’instant, demeurent plus puissants que la crise politique intérieure. Mais si cette crise devient chronique et si les relations avec les partenaires occidentaux continuent de se dégrader, la croissance économique pourrait finalement apparaître non comme le socle d’un succès futur, mais comme une fenêtre d’opportunité temporaire que Tbilissi risque de laisser passer.

Par Samir Mouradov