Aujourd’hui, Erevan s’est retrouvée au cœur de la grande politique européenne. La capitale arménienne accueille le huitième sommet de la Communauté politique européenne, un format qui réunit les dirigeants des États membres de l’UE et de pays non membres afin de débattre de sécurité, d’économie, d’énergie, de connectivité et de l’avenir du continent. Le mot d’ordre officiel de cette édition est : « Construire l’avenir : unité et stabilité en Europe ».
À première vue, il pourrait s’agir d’un sommet international de plus. En réalité, la rencontre d’Erevan revêt une portée politique bien plus profonde. Pour l’Arménie, il ne s’agit pas seulement d’un événement diplomatique, mais d’une tentative de consolider un nouveau cap en politique étrangère. Pour l’Union européenne, c’est l’occasion de montrer que le Caucase du Sud n’est plus considéré comme une périphérie. Pour la Russie, c’est un signal préoccupant : l’un de ses alliés traditionnels cherche de plus en plus un appui en Occident. Et pour l’ensemble de la région, cela indique que la lutte d’influence entre puissances entre dans une nouvelle phase.
La première raison de la présence des dirigeants européens à Erevan est la volonté d’afficher un soutien politique à l’Arménie. Le choix du lieu n’a rien d’anodin. Après les évolutions récentes, Erevan s’éloigne progressivement de Moscou et tente de renforcer ses liens avec Bruxelles. Dans ce contexte, accueillir un forum européen d’une telle ampleur devient un symbole fort : l’Europe montre qu’elle est prête à considérer l’Arménie comme partie intégrante d’une architecture politique européenne élargie.
Selon Euronews, des dirigeants de près de 50 pays ont fait le déplacement, dont le Premier ministre canadien Mark Carney. La participation du Canada est particulièrement notable : c’est la première fois qu’un pays non européen prend part à un sommet de la Communauté politique européenne. Cela élargit la portée du forum, qui devient non seulement une plateforme européenne, mais aussi un espace de coordination occidentale plus large.
La deuxième raison tient à la sécurité dans le Caucase du Sud. L’Europe suit de près le processus de normalisation entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, notamment sur les questions de frontières, de corridors de transport et de stabilité régionale. Pour Bruxelles, la région n’est plus simplement un espace post-soviétique : elle constitue un axe stratégique pour l’énergie, le commerce et la logistique du continent.
La troisième raison est la volonté de renforcer les liens institutionnels entre l’UE et l’Arménie. Dans la foulée du sommet, Erevan accueille les 4 et 5 mai le tout premier sommet UE–Arménie. L’Union européenne y est représentée par le président du Conseil européen António Costa et la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, tandis que l’Arménie est représentée par son Premier ministre Nikol Pachinian. Il ne s’agit plus d’un simple geste de soutien, mais d’un passage à un niveau politique supérieur dans les relations.
Quatrième raison : soutenir le rapprochement de l’Arménie avec l’Occident. Ces dernières années, le pays a engagé une réévaluation difficile de sa politique étrangère. Le mécontentement vis-à-vis du rôle de la Russie après la guerre de 2020 et les événements de 2023 a renforcé la demande, à Erevan, de nouvelles garanties de sécurité et de nouveaux partenariats internationaux. D’après The Guardian, l’UE prévoit d’envoyer une équipe d’experts pour aider l’Arménie à contrer la propagande russe, les cyberattaques et les ingérences étrangères, notamment en vue des prochaines élections législatives.
La cinquième raison concerne les corridors de transport et d’énergie. L’agenda officiel du sommet s’articule autour de trois axes : renforcer la résilience démocratique, développer la connectivité (transports, numérique, infrastructures) et consolider la sécurité économique et énergétique. Pour l’Europe, cet enjeu est crucial. Depuis la guerre en Ukraine et la crise énergétique, l’UE cherche de nouveaux itinéraires, partenaires et points d’ancrage stratégiques. Dans ce contexte, le Caucase du Sud devient un carrefour clé reliant l’Europe à la mer Noire, à la mer Caspienne, à l’Asie centrale et au Moyen-Orient.
La sixième raison est la volonté de contenir l’influence russe. Le sommet intervient dans un contexte de tensions persistantes entre Erevan et Moscou. Si l’Arménie reste formellement liée à des structures d’intégration dominées par la Russie, elle envoie politiquement des signaux de plus en plus clairs en direction de l’Europe. Selon Reuters, le président arménien Vahagn Khatchatourian a signé en 2025 une loi lançant un processus de rapprochement avec l’UE, tout en précisant qu’il ne s’agissait pas d’une demande formelle d’adhésion.
La septième raison touche à l’Ukraine et à la future architecture de sécurité européenne. Le sommet d’Erevan sert aussi de tribune pour d’autres dossiers. Toujours selon Reuters, le Premier ministre britannique Keir Starmer devrait annoncer la volonté de Londres de participer à un programme de prêts de l’UE à l’Ukraine, d’un montant d’environ 90 milliards d’euros. Cela montre que le sommet dépasse largement le cadre régional.
La huitième raison est la volonté de l’Arménie de renforcer son statut international. Accueillir un tel événement constitue un succès diplomatique pour Erevan. Pendant quelques jours, le pays devient le centre des discussions sur la sécurité européenne, l’Ukraine, la Russie, l’énergie et les routes commerciales. Cela accroît fortement sa visibilité et permet au gouvernement de montrer qu’il n’est pas isolé sur la scène internationale.
Il convient également de noter que ce sommet se tient à l’approche d’une période politique importante en Arménie. Des élections législatives sont prévues le 7 juin, tandis que l’UE renforce son soutien face à la désinformation et aux ingérences extérieures. Les dirigeants européens considèrent donc le cas arménien aussi sous l’angle de la résilience démocratique.
Pour l’Azerbaïdjan, cette réunion revêt également une grande importance. Le renforcement de la présence européenne en Arménie influence inévitablement l’équilibre régional. D’un côté, l’Europe soutient la stabilité et un accord de paix entre Bakou et Erevan ; de l’autre, son engagement accru peut susciter des interrogations sur son impartialité.
Le rôle de la France mérite une attention particulière. France a historiquement soutenu l’Arménie, et sa présence dans un cadre européen élargi ajoute une dimension politique supplémentaire. Pour Bakou, le facteur français reste sensible, Paris adoptant souvent des positions jugées favorables à Erevan.
Cependant, il serait réducteur d’interpréter ce sommet uniquement à travers les relations Arménie–Russie ou Arménie–Azerbaïdjan. La Communauté politique européenne a été créée après le déclenchement de la guerre en Ukraine pour servir de plateforme de dialogue élargie sur les grands enjeux : sécurité, énergie, migrations, infrastructures et risques géopolitiques.
En ce sens, Erevan n’est pas qu’une ville hôte : elle devient un point de convergence symbolique des grandes lignes de fracture de l’Europe contemporaine.
La conclusion s’impose déjà : le sommet d’Erevan constitue un signal politique fort. L’Europe montre sa volonté d’être plus active dans le Caucase du Sud. L’Arménie affirme son orientation vers l’Occident. La Russie constate l’érosion progressive de son influence. Et l’Azerbaïdjan évalue avec attention les conséquences de ce nouvel activisme européen.
C’est pourquoi la rencontre d’Erevan dépasse largement le protocole diplomatique. Elle marque un moment où le Caucase du Sud vient au centre de la stratégie européenne - et peut-être le début d’une nouvelle phase de rivalités d’influence dans la région.
Par Tural Heybatov