La décision du vice-président américain J.D. Vance de se rendre à Bakou et à Erevan, tout en négligeant Tbilissi, reflète les priorités stratégiques actuelles de Washington dans le Caucase du Sud. Ces visites soulignent l’engagement des États-Unis dans le processus de normalisation post-conflit entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, notamment en ce qui concerne les arrangements liés aux corridors de transport, la connectivité régionale et la sécurité énergétique.
Selon les analystes, l’absence de la Géorgie dans l’itinéraire s’explique par des questions politiques et diplomatiques non résolues, ainsi que par l’attention particulière que Washington accorde aux négociations autour du corridor de Zanguezour. Cette démarche illustre une approche américaine ciblée, visant à façonner une nouvelle architecture régionale de sécurité et de coopération économique, plutôt qu’à mener une diplomatie large et symbolique.
« Trump a redéfini la répartition des responsabilités »
Vakhtang Maisaia, politologue et expert militaire géorgien, a déclaré que le président américain Donald Trump a clairement réparti les responsabilités au sein de sa nouvelle administration, confiant au vice-président Vance un rôle central dans l’élaboration de la politique étrangère et de la posture géopolitique de Washington.
Selon lui, cette redistribution explique pourquoi une visite de si haut niveau dans le Caucase du Sud n’avait pas eu lieu plus tôt. « Cette division des responsabilités n’existait pas auparavant. C’est Trump qui l’a instaurée, et c’est pourquoi Vance se rend désormais activement dans la région », a-t-il affirmé. Vance aurait reçu mandat de mettre en œuvre la ligne diplomatique de l’administration Trump.
Maisaia souligne que les États-Unis considèrent déjà l’espace mer Noire–mer Caspienne comme une zone géostratégique majeure. Il décrit l’approche américaine comme sélective et ciblée, motivée non seulement par des considérations géopolitiques, mais aussi par des facteurs personnels propres à Donald Trump.
« Trump cherche à obtenir le prix Nobel de la paix, et favoriser la paix dans notre région pourrait constituer un argument solide en faveur de sa nomination », estime-t-il, voyant là un premier moteur du regain d’engagement américain.
Le second facteur serait d’ordre économique. « Trump est un politicien pragmatique. En 2020, à New Delhi, le président de l’époque, Joe Biden, avait annoncé la création d’un nouveau projet économique, le corridor Ouest–Sud, destiné à relier Anvers au port indien de Mumbai », rappelle-t-il. Selon Maisaia, Trump a repris cette initiative en raison de son potentiel économique.
Ce corridor devrait traverser les régions de la mer Noire et de la Caspienne, offrant aux États-Unis d’importantes perspectives économiques et renforçant leur intérêt pour la zone.
L’expert désigne également la Chine comme principal rival géoéconomique des États-Unis. « Le contrôle de notre région permet à Washington de contrebalancer les intérêts chinois, notamment dans le cadre de l’initiative “Une ceinture, une route” » (« One Belt, One Road »), explique-t-il, ajoutant que le Corridor médian en constitue un complément stratégique.
À cela s’ajoute la volonté américaine d’accroître son influence en Asie centrale et méridionale. « La domination dans notre région crée une telle opportunité pour les États-Unis », affirme-t-il.
Enfin, Maisaia met en avant le facteur iranien. « Compte tenu de l’extrême tension des relations entre Washington et Téhéran, le Caucase du Sud devient une zone clé pour exercer une pression indirecte sur l’Iran via notre territoire », explique-t-il.
En résumé, conclut-il, l’ensemble de ces considérations stratégiques, économiques et géopolitiques éclaire les visites de Vance en Arménie et en Azerbaïdjan. « Cette tendance va se poursuivre. »
Une nouvelle architecture régionale en gestation
Levan Mamaladze, docteur en sciences politiques et directeur du Centre géorgien de planification stratégique, estime lui aussi qu’un processus géopolitique majeur est en cours dans le Caucase du Sud, comme en témoigne la visite de Vance à Bakou et à Erevan.
Selon lui, cette tournée confirme l’attention soutenue que les États-Unis portent à la région. Il rappelle qu’à l’initiative du président Trump, une rencontre avait déjà été organisée l’an dernier entre le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev et le Premier ministre arménien Nikol Pachinian. Celle-ci avait débouché sur la signature et la formalisation d’un accord de paix, suivies de nouveaux cadres de coopération.
« C’est extrêmement important, car la question du corridor est devenue particulièrement sensible après la guerre du Karabakh, lorsque l’Azerbaïdjan a rétabli son intégrité territoriale », souligne Mamaladze, estimant que l’implication américaine a produit des résultats tangibles.
Un élément clé, selon lui, a été l’implication active des États-Unis dans la définition du cadre du corridor. « La partie arménienne a obtenu des garanties supplémentaires concernant la souveraineté et les questions territoriales liées au Zanguezour, tandis que l’Azerbaïdjan a bénéficié d’avantages substantiels », explique-t-il.
Il rappelle également que les sanctions américaines précédemment imposées à l’Azerbaïdjan ont été levées, permettant au pays de commercer librement à l’échelle mondiale, y compris avec des États qui appliquaient auparavant des restrictions. « Cette coopération produit déjà des résultats », affirme-t-il.
Pour Mamaladze, la visite de Vance démontre qu’il ne s’agit pas de simples déclarations ou d’accords formels, mais d’étapes concrètes vers la mise en place d’une nouvelle architecture opérationnelle pour le transport de marchandises, l’utilisation des corridors et la coopération régionale. « Les États-Unis ont montré qu’ils n’entendaient pas abandonner des régions stratégiques à d’autres puissances. »
Une rivalité d’influences
L’implication américaine revêt, du point de vue de l’Azerbaïdjan et de l’Arménie, une dimension non seulement économique, mais aussi existentielle. « La présence des États-Unis agit comme un facteur d’équilibre face aux autres puissances », souligne Mamaladze, dans un contexte de division croissante du monde en sphères d’influence.
Historiquement, le Caucase du Sud a d’abord été sous l’influence soviétique, puis russe, aux côtés d’acteurs régionaux comme la Turquie et l’Iran. « La Chine s’implante désormais activement dans le Caucase, en particulier en Azerbaïdjan et en Géorgie », ajoute-t-il.
Dans ce contexte, la déclaration de Trump selon laquelle « l’Amérique est de retour » signalerait un rétablissement de l’influence américaine. Mais, insiste-t-il, aucune grande puissance n’agit par altruisme. « Les empires poursuivent leurs propres intérêts, et l’intérêt primordial des États-Unis réside dans le contrôle des routes clés, en particulier des flux énergétiques. »
Évoquant la dette publique américaine, estimée à environ 38 000 milliards de dollars, il estime que le maintien de la domination du dollar grâce au levier énergétique demeure un objectif stratégique central. « L’énergie, principalement le pétrole, a toujours été un pilier de la puissance américaine », affirme-t-il, citant notamment la politique américaine à l’égard du Venezuela et les efforts visant à intégrer les exportations iraniennes dans des mécanismes libellés en dollars.
Le Caucase du Sud s’inscrirait dans cette équation, l’Azerbaïdjan jouant un rôle central en tant que fournisseur d’énergie. « L’accord de l’Azerbaïdjan pour commercer l’énergie en dollars constitue le fondement de son partenariat avec les États-Unis », explique-t-il, saluant la stratégie d’équilibre du président Aliyev.
Pourquoi la Géorgie a été contournée
Selon Mamaladze, l’absence de la Géorgie dans la tournée de Vance est liée à la question du corridor de Zanguezour et aux complexités politiques internes du pays. Il reconnaît un refroidissement des relations avec Washington, tout en notant que de récents contacts diplomatiques impliquant le président géorgien Mikheil Kavelachvili, Vance et le secrétaire d’État Marco Rubio pourraient annoncer une réévaluation.
Il avertit qu’après la guerre en Ukraine, la Russie cherchera inévitablement à recentrer son attention sur le Caucase du Sud. « Sans forces d’équilibre, les États de la région risquent de se voir imposer des ultimatums plutôt que de conclure des partenariats », prévient-il.
Il met également en avant le rôle croissant de la Chine dans les projets d’infrastructure et d’énergie, notamment les routes, les tunnels et le port en eau profonde d’Anaklia en Géorgie.
Mamaladze souligne toutefois les risques inhérents au fait de jouer les grandes puissances les unes contre les autres. Néanmoins, si l’Azerbaïdjan, l’Arménie et la Géorgie coordonnent leurs actions, notamment dans le cadre du Corridor médian, une telle coopération pourrait se révéler efficace.
« Le corridor de Zanguezour ne doit pas être perçu comme un concurrent de la route géorgienne de la mer Noire », conclut-il. Avec l’augmentation des volumes de marchandises en provenance de Chine, d’Europe, des Amériques et d’Afrique, le Corridor médian figure parmi les itinéraires les plus rapides et les plus rentables, avec des délais de transit d’environ deux semaines, contre plusieurs mois par voie maritime.
Il propose enfin la création d’une commission conjointe entre l’Azerbaïdjan, la Géorgie et l’Arménie pour réguler les tarifs et les conditions logistiques. « En agissant avec prudence et en tirant les leçons de l’histoire, le Caucase du Sud peut rester une région d’États libres et souverains, fournissant des services précieux et poursuivant son développement », conclut Mamaladze.