LES SCULPTURES EN PIERRE DE L'AZERBAIDJAN: MAITRISE, CULTURE ET SYMBOLES SPIRITUELS - PARTIE I

Analyses
9 Février 2026 21:02
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LES SCULPTURES EN PIERRE DE L'AZERBAIDJAN: MAITRISE, CULTURE ET SYMBOLES SPIRITUELS - PARTIE I

Le territoire de l’Azerbaïdjan se distingue depuis des millénaires par une riche stratification culturelle, où s’entrelacent les traces de différentes époques, civilisations et traditions artistiques. Chaque génération y a laissé son empreinte — dans l’architecture, l’ornementation, les symboles rituels et la sculpture. L’une des expressions les plus saisissantes de cet héritage est la sculpture de pierre azerbaïdjanaise, phénomène d’une valeur inestimable qui reflète les coutumes, la vision du monde et la dynamique des transformations culturelles du peuple.

La sculpture de pierre est une forme d’art visuel fondée sur la taille de figures humaines, animales ou de reliefs dans la pierre. Elle compte parmi les formes sculpturales les plus anciennes et exige un savoir-faire particulier ainsi qu’une vision artistique affirmée, souvent étroitement liée aux traditions culturelles, religieuses ou rituelles. Dans le champ de l’archéologie et de l’ethnographie, elle englobe statues, pierres tombales et autres artefacts révélateurs de la conception du monde des populations anciennes. Les voyageurs étrangers, qui visitaient autrefois l’Azerbaïdjan, étaient frappés par l’abondance de reliefs figurant animaux, êtres humains et scènes narratives entières gravées sur les stèles funéraires. On retrouve ces sculptures de pierre dans les steppes de Shirvan et de Mughan, sur les plaines du Karabakh, à Gazakh, au Nakhchivan et dans de nombreuses autres régions, dont beaucoup ont conservé ces monuments jusqu’à nos jours.

La majorité de ces œuvres se trouvent encore sur leur site d’origine, là où elles furent créées il y a des siècles. Taillées dans le grès de l’Absheron, les blocs sombres du Karabakh ou le basalte, elles témoignent non seulement de la virtuosité de sculpteurs populaires anonymes, chacun doté de son style propre, mais aussi de la vision du monde, du sens esthétique et de l’expérience spirituelle de tout un peuple.

Ces sépultures peuvent être classées de manière approximative selon leur datation et leur région, mais leur valeur dépasse largement la simple chronologie. Chaque époque y a imprimé sa marque singulière, transformant l’Azerbaïdjan en une véritable chronique historique. Il ne s’agit pas de simples lieux d’inhumation, mais d’une couche historique et culturelle complexe, où coexistent les traces de diverses civilisations, traditions religieuses et modes de vie. Un tel patrimoine constitue une clé essentielle pour comprendre l’évolution historique et culturelle de la région et représente une ressource précieuse pour la recherche future.

À travers tout le pays, on recense de nombreux sites de kourganes - tumulus funéraires - disséminés dans diverses régions. Ces monuments, appartenant à des périodes différentes, illustrent la richesse des traditions funéraires. Les artefacts mis au jour dans les kourganes permettent aux chercheurs de mieux appréhender la culture, les coutumes et les rites des peuples anciens ayant habité ces terres.

Certains kourganes forment de vastes complexes architecturaux et rituels d’importance mondiale. Parmi les plus remarquables figurent les kourganes de Borsunlu dans le district de Terter, ceux du district de Khojaly, les immenses champs de tumulus de la réserve de Keshikchidagh, les monuments de la plaine de Mil, et bien d’autres encore.

L’originalité des sépultures sous kourgane reflétait la vision cosmique de nos ancêtres, leur conception de l’univers et leur rapport à l’au-delà. Malgré les différences de construction et de décoration, la quasi-totalité de ces monuments obéit à des principes religieux communs : le monde était perçu comme composé de trois niveaux - céleste, terrestre et souterrain. Ce modèle de l’univers, caractéristique de nombreuses cultures anciennes, s’exprimait naturellement dans les pratiques funéraires.

La préparation d’un kourgane débutait par le défrichement du terrain, symbolisant le cercle terrestre. Son diamètre dépendait du statut social du défunt et pouvait varier de 3 à 150 mètres. Le pourtour était délimité par un anneau dense de pierres taillées ou semi-taillées, là encore en fonction du rang de la personne inhumée.

La chambre centrale, appelée « domina » dans la littérature russe, représentait le modèle de l’habitation humaine dans l’au-delà. On y déposait les effets personnels et les armes du défunt, parfois même son cheval ou un char, traduisant la croyance en la continuité de la vie terrestre dans un autre monde. Pour les représentants des élites, ces sépultures étaient enrichies de bijoux, de vêtements, d’armures et d’un armement somptueux, soulignant le statut du défunt et sa place dans la hiérarchie sociale.

La conception des chambres funéraires variait considérablement - depuis de simples fosses bordées de blocs ou de galets jusqu’à des constructions complexes en pierre, en bois ou en briques. La profondeur de l’inhumation sous le tertre pouvait parfois dépasser dix mètres. Le kourgane achevé, recouvert d’un monticule de terre, symbolisait la voûte céleste et constituait un modèle de l’univers dans lequel se déroulait la vie humaine, intégrant également la notion d’une existence posthume.

Les sépultures sous kourgane en Azerbaïdjan témoignent d’une remarquable stabilité et longévité des traditions, de la profondeur des croyances spirituelles et du haut degré d’organisation de la société de nos ancêtres. Elles demeurent une source inestimable de connaissances sur la culture, la religion et la vision du monde des peuples anciens de la région.

Parmi les plus anciens monuments de la sculpture de pierre azerbaïdjanaise figurent les statues anthropomorphes. Les figures humaines revêtent une importance scientifique particulière. Dans les vallées du Karabakh et les steppes de Shirvan, des statues de pierre atteignant parfois trois mètres de hauteur — voire davantage - sont parvenues jusqu’à nous. Ces œuvres se distinguent par leur massivité et leur caractère monolithique, ainsi que par une volonté délibérée d’éviter les détails superflus.

Sur la plupart de ces statues, les mains sont posées sur la poitrine et une tresse est sculptée à l’arrière de la tête. Les figures sont majoritairement représentées nues, bien que certaines montrent des personnages vêtus. Les chercheurs estiment que ces statues incarnaient l’image des défunts, le plus souvent de valeureux et nobles guerriers. Malgré leur exécution schématique, elles produisent une impression puissante et sont considérées comme des monuments cultuels vénérés par les peuples vivant sur le territoire de l’Azerbaïdjan actuel.

Les archéologues rattachent ces statues à un vaste ensemble de monuments similaires répartis sur de larges étendues de l’Eurasie - du sud de la Russie à la Sibérie méridionale et à l’Asie centrale. Ces parallèles permettent d’inscrire les monuments azerbaïdjanais dans un contexte historico-culturel plus large, reflétant des conceptions communes du monde, le culte des ancêtres et les traditions artistiques des peuples nomades et sédentaires de l’Antiquité.

Ces statues avaient une signification cultuelle et étaient étroitement liées aux rites funéraires. Les chercheurs estiment qu’au-delà de leur fonction rituelle, elles remplissaient également un rôle idéologique, symbolisant la force, l’endurance et la puissance du peuple qui les érigeait. Ce n’est pas un hasard si elles étaient installées sur des hauteurs ou le long d’anciennes routes commerciales, où elles faisaient office à la fois de monuments aux morts et de gardiennes du territoire.

Comme le souligne le chercheur Rasim Afandiyev, l’apparition de ces statues en Azerbaïdjan remonte aux IIIᵉ-VIIᵉ siècles, bien que certains spécialistes les considèrent encore plus anciennes. Le rituel de l’érection de statues de pierre est décrit en détail dans les œuvres d’historiens géorgiens et arabes des VIIᵉ-XIᵉ siècles. Le chroniqueur albanais Movses Kaghankatvatsi, dans son Histoire des Aghuans, précisait que ces statues étaient dressées en l’honneur de guerriers et de chefs militaires éminents. Il évoquait également les cérémonies funéraires accompagnant leur installation, organisées de manière solennelle, avec chants, danses et reconstitutions de combats rappelant les exploits du héros défunt.

Avec le temps, ces statues devinrent des objets de vénération et des lieux de pèlerinage. Elles étaient traitées avec un respect particulier et protégées comme des reliques sacrées. Les chroniques de Movses Kaghankatvatsi indiquent que toute profanation de ces monuments était considérée comme un sacrilège, susceptible de provoquer la « colère du dieu Tangrykhan », ce qui témoigne de la foi profonde et du statut sacré élevé qui leur étaient attribués.

Un « nouveau » stade du développement de la sculpture de pierre azerbaïdjanaise est ensuite associé à l’époque féodale. Durant cette période, l’art de la taille de la pierre acquiert de nouvelles formes et de nouveaux moyens d’expression, atteignant un haut niveau de maîtrise artistique.

Une place particulière parmi les monuments de cette époque revient aux célèbres « pierres de Bailov » - des dalles sculptées relevées du fond de la mer Caspienne. Datées de 1232–1233, elles sont indissociablement liées au château englouti de Bayil à Bakou, dont elles faisaient autrefois partie. Aujourd’hui, plus de sept cents de ces dalles sont connues et, depuis la première moitié du XIXᵉ siècle, elles n’ont cessé de susciter l’intérêt des chercheurs.

Les sculptures des pierres de Bayil se distinguent par des inscriptions profondément gravées, harmonieusement associées à de délicats ornements floraux ainsi qu’à des figures humaines et animales. Leur exécution témoigne du haut niveau de professionnalisme des maîtres de l’époque. L’interaction entre texte et image est particulièrement manifeste sur une pierre représentant une tête de buffle, exemple éloquent de l’unité harmonieuse entre tradition écrite et sculpturale.

Sur certaines dalles, le nom du maître a pu être déchiffré : l’architecte Zayn ad-Din, fils d’Abu Rashid Shirvani. Parmi les sculptures de Bayil, les portraits occupent une place à part, se distinguant par un réalisme inhabituel pour le XIIIᵉ siècle. Au total, douze portraits d’hommes et de femmes ont été découverts, que les chercheurs considèrent comme les représentations de personnages éminents de l’époque. Un relief en particulier, figurant une tête humaine de face et portant l’inscription « Faribruz », suscite un vif intérêt : il pourrait s’agir, selon les spécialistes, du portrait du Shirvanshah Faribruz, sous le règne duquel cet ouvrage fut édifié.

Des motifs analogues à ceux des pierres de Bayil se retrouvent également dans d’autres régions d’Azerbaïdjan. On y observe notamment des représentations animales - lions, léopards, taureaux, cerfs et griffons - ornant monuments architecturaux et mausolées. Un relief proche du style des dalles de Bayil, représentant une tête de taureau, a été mis au jour lors de fouilles archéologiques près de la tour de la Vierge à Bakou. Par ses caractéristiques artistiques, il appartient à une période plus tardive - XIVᵉ-XVᵉ siècles - et illustre la continuité de la tradition développée de la sculpture de pierre azerbaïdjanaise.

Malgré des décennies de recherches, les pierres de Bayil demeurent l’un des monuments les plus énigmatiques de l’architecture et de la sculpture de pierre médiévales de l’Azerbaïdjan.