LES ETATS-UNIS ETENDENT MAINTENANT LEUR EMPREINTE STRATEGIQUE DANS LE CAUCASE DU SUD

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11 Février 2026 18:38
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LES ETATS-UNIS ETENDENT MAINTENANT LEUR EMPREINTE STRATEGIQUE DANS LE CAUCASE DU SUD

La visite du vice-président américain J.D. Vance à Erevan et à Bakou dépasse largement le simple geste diplomatique symbolique. Elle marque une étape significative vers la consolidation d’une présence politique et économique américaine durable dans le Caucase du Sud. Loin d’être un signal ponctuel, ce déplacement s’inscrit dans un processus engagé six mois plus tôt dans le Bureau ovale, lorsque le président Trump avait facilité un rapprochement décisif entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie. Cette initiative diplomatique a abouti à la Déclaration conjointe signée par le président Ilham Aliyev et le Premier ministre Nikol Pachinian, posant les bases d’une nouvelle architecture régionale.

Au cœur du regain d’engagement de Washington figure la « Trump Route for International Peace and Prosperity » (TRIPP). Cette initiative constitue un pilier central de la Stratégie de sécurité nationale adoptée en décembre 2025, qui met l’accent sur la diversification des corridors commerciaux afin de renforcer le levier géopolitique américain, notamment face à la Chine. TRIPP prévoit l’établissement d’un nouvel axe commercial vers l’Asie centrale, adossé aux États-Unis et contournant à la fois l’Iran et la Russie. Ce faisant, elle redessine la carte stratégique de l’Eurasie.

Les implications économiques sont considérables. L’Asie centrale dispose d’importantes réserves de terres rares et d’autres minerais critiques indispensables à l’industrie de pointe, aux technologies des énergies renouvelables et aux systèmes de défense. Garantir un accès diversifié à ces ressources est désormais une priorité pour Washington. TRIPP ne se présente donc pas uniquement comme une initiative de paix, mais comme un élément structurant d’une stratégie plus large visant à sécuriser les chaînes d’approvisionnement et à réduire la dépendance envers des puissances rivales.

Pour l’Arménie, un rapprochement économique avec les États-Unis représente une opportunité historique. Au-delà du corridor commercial lui-même, Washington a manifesté son intérêt pour un approfondissement de la coopération dans le domaine du nucléaire civil, des minerais critiques et de mécanismes de partenariat stratégique plus larges. Ces initiatives offrent au Premier ministre Pachinian une marge de manœuvre politique précieuse pour faire avancer un traité de paix global avec l’Azerbaïdjan, après les revers militaires majeurs subis par l’Arménie en 2020 et 2023, qui ont conduit à la perte du Haut-Karabakh.

Les bouleversements régionaux consécutifs aux événements du Karabakh ont profondément modifié les calculs dans toutes les capitales. L’isolement stratégique de l’Arménie, l’affaiblissement de la Russie accaparée par la guerre en Ukraine et le renforcement de la position régionale de l’Azerbaïdjan ont créé un contexte propice à l’innovation diplomatique. Dans cet environnement, l’engagement américain apparaît moins comme une ingérence que comme une réponse à un vide stratégique.

L’inclusion d’Erevan et de Bakou dans l’itinéraire de J.D. Vance souligne la volonté de Washington d’aborder le processus de paix comme une dynamique bilatérale et mutuellement bénéfique. Le fait que l’Arménie et l’Azerbaïdjan aient également été intégrés au « Board of Peace » du président Trump renforce ce signal. Bien que cette initiative semble avoir une portée opérationnelle limitée au-delà du dossier de Gaza, elle témoigne d’une attention américaine soutenue à la résolution des conflits et à la stabilisation régionale.

Tout aussi révélatrice est cependant l’absence de Tbilissi au programme du vice-président. La Géorgie a longtemps été considérée comme une pierre angulaire de l’engagement américain dans le Caucase du Sud. Or, ces dernières années, le parti au pouvoir, le Rêve géorgien, s’est rapproché de Moscou et de Pékin. Ce repositionnement reflète à la fois un pragmatisme économique et de profondes divisions internes au sein de la société géorgienne.

En 2024, la Géorgie a suspendu sa Charte de partenariat stratégique avec les États-Unis, à la suite d’accusations américaines de recul démocratique et de sanctions financières visant plusieurs responsables géorgiens, dont le fondateur du Rêve géorgien, Bidzina Ivanichvili. Dans ce contexte, la décision de J.D. Vance d’écarter Tbilissi de sa tournée traduit un recalibrage des priorités américaines. Si les liens économiques entre Washington et la Géorgie demeurent solides, les États-Unis privilégient clairement les pays qui s’alignent plus directement sur leur cadre stratégique en évolution.

Ce réajustement ne doit pas être interprété comme un abandon, mais comme un engagement conditionnel. Washington signifie que l’intégration plus poussée aux nouveaux corridors commerciaux eurasiens et aux architectures de sécurité émergentes suppose un alignement sur des normes démocratiques et une coopération stratégique étroite.

Le contexte géopolitique plus large éclaire davantage les calculs américains. La guerre menée par la Russie en Ukraine a sensiblement affaibli l’influence économique et politique de Moscou dans le Caucase du Sud et au Moyen-Orient. La capacité du Kremlin à projeter sa puissance en Arménie était déjà limitée en 2023 ; le conflit n’a fait qu’accentuer ces contraintes. Le partenariat sécuritaire entre la Russie et l’Arménie demeure néanmoins en place : Moscou conserve une base militaire à Gyumri et, selon certaines informations, aurait renforcé sa présence en réponse aux discussions sur TRIPP et à l’expansion des initiatives économiques américaines.

Dans le même temps, Moscou et Téhéran observent avec méfiance la diplomatie américaine des corridors. Un axe de transport contournant la Russie et l’Iran réduit inévitablement leur capacité d’influence. Toutefois, la réaction du Kremlin devrait rester mesurée à court terme. Les négociations en cours entre Washington et Moscou sur l’Ukraine incitent à la prudence plutôt qu’à l’escalade dans le Caucase du Sud.

L’Iran fait également face à des contraintes stratégiques. La consolidation d’un corridor commercial sous influence américaine au nord de ses frontières limiterait les ambitions de Téhéran de se positionner comme hub de transit entre l’Est et l’Ouest. Cependant, sa capacité à entraver ce processus est restreinte par les pressions économiques et la dispersion de ses priorités régionales.

En définitive, la visite de J.D. Vance reflète une transformation plus large de la stratégie globale américaine. Le Caucase du Sud n’est plus appréhendé uniquement sous l’angle de la gestion des conflits. Il est désormais perçu comme une charnière stratégique reliant l’Europe, l’Asie centrale et le Moyen-Orient — un espace où se croisent routes commerciales, flux énergétiques et rivalités entre grandes puissances.

La paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan reste fragile, et les pressions extérieures de la Russie et de l’Iran persisteront. Mais la logique de l’engagement américain est claire : sécuriser des corridors diversifiés, renforcer des partenariats alignés sur les intérêts stratégiques des États-Unis et empêcher des puissances adverses de consolider leur contrôle sur la connectivité eurasiatique.

Le déplacement de J.D. Vance doit donc être compris non comme un geste diplomatique passager, mais comme l’expression d’un repositionnement réfléchi et de long terme des États-Unis dans une région dont l’importance ne cesse de croître. Le Caucase du Sud s’impose progressivement comme un théâtre central de la recomposition de l’ordre eurasiatique — et Washington a décidé qu’il ne pouvait plus se permettre de rester en retrait.