Dans une publication sur son compte X, l’ANCA a critiqué les déclarations faites par J.D. Vance à Erevan en soutien à Nikol Pashinian à l’approche des prochaines élections. Le Comité a souligné que « l’administration Trump-Vance ne doit pas faire preuve de partialité dans la politique arménienne, pour les mêmes raisons que les pays étrangers ne doivent pas faire preuve de partialité dans la politique américaine ».
« Pashinian, de plus en plus impopulaire dans son pays, manipulant les règles électorales et emprisonnant des représentants de la société civile et des dissidents religieux, cherche un soutien à l’étranger », indique la publication de l’ANCA.
Rien de surprenant, en soi, de la part de cette institution influente du nationalisme arménien. L’affaire n’aurait d’ailleurs guère suscité d’attention particulière si l’initiative de l’ANCA n’avait pas été soutenue par le blogueur arménien prorusse bien connu Mika Badalyan.
Ce dernier a écrit : « Le Comité national arménien d’Amérique (ANCA) a adressé un message ferme à l’administration Trump-Vance : aucune partialité dans la politique arménienne. Washington ne doit pas s’immiscer dans nos affaires ni tirer d’affaire des politiciens en faillite. Aujourd’hui, Pashinian, qui a définitivement perdu la confiance à l’intérieur de l’Arménie, cherche désespérément une légitimité à l’étranger. Quand son propre peuple ne vous soutient pas, il ne reste qu’une chose à faire : falsifier les élections et nettoyer le champ politique » - et ainsi de suite.
Une question logique se pose alors : pourquoi, en pleine confrontation entre la Russie et l’Occident, les forces prorusses soutiennent-elles ouvertement les initiatives d’une organisation basée aux États-Unis ? Certes, on peut avancer que, dans ce cas précis, la politique de Moscou et celle de la diaspora arménienne aux États-Unis convergent dans leur opposition à Pashinian ; que certains milieux arméniens américains, hostiles à l’Azerbaïdjan, sont prêts à s’opposer à toute initiative susceptible de servir, y compris, les intérêts des États-Unis et de l’Arménie.
Cette convergence d’intérêts est indéniablement un facteur clé d’une telle synchronisation. Toutefois, l’histoire suggère que les formes qu’elle prend reposent sur des bases plus profondes qu’un simple soutien circonstanciel.
En effet, des représentants de la diaspora arménienne, y compris ses diverses institutions, ont entretenu de longue date des liens étroits avec les services spéciaux soviétiques. Le KGB de l’URSS utilisait ces réseaux principalement à des fins de propagande contre la Turquie, perçue par Moscou, en raison de son appartenance à l’OTAN, comme un adversaire potentiel sur ses frontières méridionales.
Dans les années 1970-1980, l’Union soviétique a activement promu la question de la reconnaissance du soi-disant « génocide arménien », financé des publications et des conférences via divers fonds « culturels », et contribué à la diffusion de contenus antiturcs. Dans ce cadre, la République socialiste soviétique d’Arménie jouait naturellement un rôle particulier.
Des documents déclassifiés du KGB indiquent que l’Arménie soviétique invitait des membres de la diaspora sur leur « terre historique », organisait des voyages, des événements « patriotiques » et cherchait à renforcer leur loyauté envers l’URSS. Les mémoires et archives de l’ancien officier du Premier directoire principal du KGB (renseignement extérieur), notamment celles de Vassili Mitrokhine, ainsi que les travaux de l’historien britannique Christopher Andrew, décrivent un schéma typique : un émigré se rend à Erevan, rencontre des « collaborateurs culturels », reçoit de l’aide pour retrouver des proches ou accéder à des archives, puis est encouragé à « maintenir le contact », jusqu’à être progressivement amené à transmettre des informations ou à promouvoir certaines thèses dans son pays de résidence.
L’objectif était de susciter des sympathies envers l’Union soviétique au sein de la diaspora, afin de faciliter un travail ultérieur, qui ne relevait pas toujours d’un recrutement direct. Moscou partait du principe qu’il était avantageux de soutenir les activistes arméniens dans leur pression sur la Turquie - il s’agissait davantage d’un projet mutuellement bénéfique que d’un contrôle direct de la diaspora par les services soviétiques. L’URSS recourait ici à une forme de « soft power » ou de « diplomatie d’influence », par laquelle la convergence d’intérêts entre Moscou et le monde arménien prenait la forme d’une action antiturque coordonnée.
Selon cette lecture, un schéma similaire pourrait être observable aujourd’hui. La perte d’influence géopolitique de la Russie dans le Caucase du Sud et le renforcement de la Turquie, tant dans la région que dans l’espace plus large du Moyen-Orient, susciteraient l’irritation de Moscou. Dans ces conditions, il serait naturel que la Russie intensifie ses contacts avec la diaspora arménienne à travers le monde - ce que certains observateurs estiment discerner dans la convergence de positions entre Mika Badalyan et l’ANCA.
Il apparaît ainsi que les actions d’organisations arméniennes à l’étranger et celles des forces prorusses en Arménie, sinon dirigées depuis un centre unique, sont du moins synchronisées. Dans cette perspective, il serait peut-être temps, conclut l’auteur, que les services américains examinent de plus près certaines institutions du monde arménien jugées hostiles aux intérêts des États-Unis - au premier rang desquelles l’ANCA.
Par Babek Kerimov – Caliber.Az