LE CINÉMA AU SERVICE DU REVANCHISME : POURQUOI TENTE-T-ON DE « RESSUSCITER » UN TERRORISTE ET CRIMINEL DE GUERRE EN ARMÉNIE ?

Analyses
31 Août 2026 18:02
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LE CINÉMA AU SERVICE DU REVANCHISME : POURQUOI TENTE-T-ON DE « RESSUSCITER » UN TERRORISTE ET CRIMINEL DE GUERRE EN ARMÉNIE ?

Dans l’histoire et le folklore de chaque peuple, il existe des héros - mythiques ou réels, auréolés de gloire - que la génération plus âgée donne en exemple à la jeunesse, transmettant avec leurs noms certaines notions d’honneur, de courage, de devoir et d’amour de la patrie.

À toutes les époques, les jeunes ont besoin d’idéaux dont ils puissent prendre l’héroïsme pour modèle dans leurs propres actions. Le Français raconte fièrement à ses enfants l’histoire de Jeanne d’Arc et des héros de la Résistance, l’Anglais celle des chevaliers de la Table ronde et du duc de Wellington, le Turc celle du sultan Mehmet le Conquérant et d’Atatürk. L’Azerbaïdjanais transmet de génération en génération les épopées des légendaires Koroghlu, Babek et Djavad Khan, ainsi que l’histoire des héros contemporains glorieux - Mehdi Huseynzade, Mubariz Ibrahimov, Natig Gasymov. On compose des chansons sur eux, on écrit des livres et on réalise des films.

Mais de qui la jeunesse est-elle appelée à s’inspirer dans l’Arménie contemporaine ?

Depuis des temps immémoriaux, on effraie les enfants avec des contes sur les « Turcs terribles », inculquant à leur conscience enfantine une peur et une haine irréfléchies envers tout un groupe ethnique. Dans le même temps, dans ce pays, on va jusqu’à canoniser des criminels de guerre réels, présentant leurs actes comme des « exploits » et des exemples à suivre.

Et cette glorification ne reste pas cantonnée aux pages des manuels scolaires ou à la rhétorique politique. Elle prend de nouvelles formes, s’ancre dans la conscience collective et, ce qui est particulièrement révélateur, passe à l’écran. La question de savoir qui un pays transforme en héros à l’écran ne relève pas toujours uniquement de l’art. Surtout lorsqu’il s’agit d’une personne dont le nom est associé à des activités terroristes et à la mort de civils.

En Arménie, les préparatifs du tournage du film « Monte » sont actuellement en cours. Il s’agit de Monte Melkonian, dont la biographie est liée à des activités terroristes et à des crimes de guerre. Selon le journal Hraparak, le projet a reçu un soutien financier du ministère arménien de l’Éducation, des Sciences, de la Culture et des Sports ainsi que de la municipalité d’Erevan.

La biographie de Melkonian est pourtant suffisamment connue.

Les faits : Monte Melkonian, surnommé « Avo », était un terroriste international et un saboteur, spécialiste des explosifs et de la prise d’otages. Il a participé à des guerres au Moyen-Orient. Il aurait été responsable de la mort de plus d’un millier de civils à travers le monde.

Ayant rejoint au printemps 1980 l’organisation terroriste arménienne ASALA, Melkonian dirigeait la branche de l’organisation en Europe occidentale. Il a organisé et participé à des attentats à Rome et à Athènes et contribué à la préparation de militants en vue de l’opération terroriste visant à s’emparer du consulat de Turquie à Paris en septembre 1981. Il a ensuite créé une nouvelle faction, le « Mouvement révolutionnaire ASALA ».

En novembre 1985, Melkonian a été arrêté à Paris et condamné à six ans de prison « pour détention illégale d’armes et falsification de documents ».

À sa sortie de prison en France, Melkonian a poursuivi ses activités terroristes - cette fois au Karabagh. Pendant la première guerre du Karabagh, lors de l’occupation du district de Khojavend en Azerbaïdjan, Melkonian commandait un détachement de combattants arméniens.

Il a été tué au Karabakh en 1993.

Des responsables officiels, notamment le président arménien de l’époque, ont participé à ses funérailles à Erevan.

Voilà pour la chronique officielle. Voici maintenant un extrait du livre de Markar Melkonian, le frère de Monte. Le livre s’intitule « La route de mon frère », et une grande partie de l’ouvrage est constituée de souvenirs et de réflexions de Monte Melkonian lui-même, consignés par son épouse :

« Il semblait que la bataille de Karadaghly, la première bataille que Monte commandait officiellement, s’était bien déroulée. Cependant, peu après, tout changea. Les combattants Arabo et Aramo poussèrent 38 prisonniers dans un fossé à la périphérie du village, parmi lesquels se trouvaient également des civils, notamment des femmes… Les soldats d’Aramo et d’Arabo, brûlant de vengeance pour la mort de leur camarade tombé la veille, commencèrent à tirer sur les prisonniers et à les achever au couteau, sans exception. “Sharam” Edo, l’un des cinq membres du détachement Patriotique d’Achtarak, versa de l’essence sur plusieurs soldats blessés et y jeta une allumette enflammée. Lorsque Monte arriva au fossé, il n’y avait plus qu’un tas de dépouilles. »

Le génocide de Khodjaly, auquel aurait participé le détachement de Monte Melkonian, est décrit ainsi dans le livre :

« Vers 23 heures, environ 2 000 combattants arméniens s’approchèrent de Khodjaly à travers les hautes herbes de l’année précédente, par trois côtés, et commencèrent à pousser les habitants dans la seule direction laissée libre, vers l’est. Au matin du 26 février, les réfugiés atteignirent le sommet oriental et commencèrent à descendre la pente à la recherche d’un refuge à Agdam, en Azerbaïdjan, situé à environ dix kilomètres. C’est là, parmi les collines et déjà à portée de vue d’un lieu supposé sûr, que les soldats du Haut-Karabagh les rattrapèrent. “Ils ne faisaient que tirer, tirer et encore tirer”, raconta la réfugiée Raïcha Aslanova aux représentants de Human Rights Watch chargés de l’enquête. Les combattants d’Arabo sortirent ensuite leurs couteaux de leurs fourreaux et commencèrent à frapper.

À présent, seul le vent sifflait dans l’herbe sèche, un vent qui venait de se lever et n’avait pas encore eu le temps d’emporter l’odeur des cadavres. Monte était arrivé à Martouni (Khodjavend aujourd’hui-ndlr) seulement 22 jours auparavant, mais il avait déjà parcouru deux champs de la mort, arrosés du sang de prisonniers et de paysans civils désarmés… Monte avançait en écrasant sous ses pas les branches mortes, sur lesquelles des femmes et des fillettes étaient éparpillées comme des poupées.

Khodjaly était un objectif stratégique, mais c’était aussi un acte de représailles. »

Monte Melkonian - terroriste et criminel de guerre, responsable de la mort atroce de femmes, d’enfants et de personnes âgées azerbaïdjanais sans défense - a reçu en Arménie le titre de héros national.

Aujourd’hui, il ne s’agit déjà plus seulement du passé. Une autre question est bien plus importante : pourquoi, aujourd’hui, alors que l’Azerbaïdjan, dont le peuple a souffert de l’agression et de la guerre, est prêt à tourner la page de l’hostilité, tente-t-on à nouveau en Arménie de remettre de telles figures dans l’espace public - qui plus est avec le soutien de structures étatiques ?

À Erevan, ne se demande-t-on pas qu’une telle glorification n’existe pas dans un vide politique ? Qu’elle est inévitablement perçue comme la continuation de la même logique chauvine et revanchiste qui, en son temps, a conduit à la tragédie ?

Il est révélateur que même des représentants du camp nationaliste arménien prennent conscience du danger d’une telle approche. Markar Melkonian lui-même, six mois après la défaite écrasante de l’Arménie lors de la deuxième guerre du Karabagh, a publié un article mettant en garde les ultranationalistes appelant à la revanche et à une nouvelle guerre avec l’Azerbaïdjan. Après la guerre, l’« œuvre littéraire » du frère du terroriste « Avo » a adopté un ton nouveau, beaucoup moins triomphaliste qu’auparavant.

Dans son article intitulé « La stupidité ultranationaliste : combien de temps l’Arménie peut-elle encore tenir ? », il évoquait une grave sous-estimation de la puissance militaire et de l’état de préparation au combat de l’Azerbaïdjan, tout en soulignant la surestimation des capacités de l’Arménie et les illusions concernant la volonté de l’Occident d’intervenir et de prendre son parti. En résumant ses conclusions, Melkonian évoquait également ceux qui souhaitent une nouvelle fois défier la communauté internationale et qui « attendent avec impatience la prochaine guerre ».

On se retrouve donc face à une situation paradoxale : même dans les milieux radicaux, des avertissements sont lancés contre toute nouvelle confrontation, tandis que certaines structures étatiques soutiennent un projet consacré à un homme dont le nom est associé à de nombreux crimes de guerre.

Si l’Arménie a réellement tiré les leçons du passé, une question tout à fait naturelle se pose : pourquoi transformer à nouveau aujourd’hui les protagonistes de cette histoire en héros de cinéma ?

D’autant plus qu’aujourd’hui une occasion s’est présentée de tourner définitivement cette page de l’histoire.

Le processus de paix exige non seulement des accords politiques, mais aussi une évolution progressive de la perception que les sociétés ont l’une de l’autre. À Erevan ne se demande-t-on pas dans quelle mesure de tels projets sont contraires au processus de paix entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie ainsi qu’à l’esprit des accords de Washington ?

Le cinéma est effectivement une arme puissante d’influence de masse. Et lorsque, en Arménie, on soutient la réanimation à l’écran de l’image d’un terroriste, la réponse à la question « qui et pourquoi ? » devient évidente. Derrière cela se trouve une tentative dangereuse de la part des milieux revanchistes de « ressusciter » l’image d’un criminel de guerre et d’insuffler à nouveau une idéologie de haine dans l’esprit de la jeune génération.

Ne serait-il pas plus logique de créer un cinéma qui prépare la société à une paix durable, plutôt que de mettre le septième art au service du revanchisme ?

Tant qu’à Erevan on financera de tels films, la question de la véritable volonté de l’Arménie de parvenir à la paix et au bon voisinage restera, hélas, purement rhétorique.

Par Farida Baguirova