« L’AZERBAÏDJAN DEVIENT LE PRINCIPAL CORRIDOR ÉNERGÉTIQUE ALTERNATIF DU KAZAKHSTAN »- ENTRETIEN

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30 Juillet 2026 14:10
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« L’AZERBAÏDJAN DEVIENT LE PRINCIPAL CORRIDOR ÉNERGÉTIQUE ALTERNATIF DU KAZAKHSTAN »- ENTRETIEN

Les perturbations répétées du Caspian Pipeline Consortium (CPC) ont une nouvelle fois mis en évidence la vulnérabilité du modèle d’exportation pétrolière du Kazakhstan, qui demeure fortement dépendant d’une seule voie d’acheminement. Quelle pourrait être l’ampleur des conséquences économiques ? Le corridor Aktau–Bakou–Tbilissi–Ceyhan peut-il devenir une véritable alternative au CPC ? Et comment cette nouvelle réalité énergétique renforcera-t-elle l’importance stratégique de l’Azerbaïdjan pour le Kazakhstan ?

The Caspian Post s’est entretenu avec l’expert kazakh Farhad Kassenov, directeur du centre de recherche A+Analytics, afin d’évoquer ces questions.

– Quelle pourrait être la gravité des conséquences d’un arrêt du CPC pour l’économie du Kazakhstan ?

Les conséquences pourraient être extrêmement graves, parmi les plus sévères auxquelles l’économie kazakhe pourrait être confrontée. Comme cela a été justement souligné, environ 80 % des exportations de pétrole du Kazakhstan transitent par le Caspian Pipeline Consortium (CPC).

Si le CPC n’était plus en mesure d’acheminer ses volumes habituels, le Kazakhstan ne disposerait que de deux options principales. La première consisterait à rediriger une partie de ses exportations vers des itinéraires alternatifs. La seconde serait de réduire la production, en fermant temporairement et en mettant en veille certains puits et gisements pétroliers.

– Pourquoi la situation est-elle si préoccupante ?

Parce qu’avec les infrastructures actuelles, aucune de ces deux solutions ne permet de résoudre pleinement le problème. Le Kazakhstan ne dispose aujourd’hui d’aucun itinéraire alternatif capable de remplacer le CPC en termes de capacité de transport.

Chaque année, environ 60 à 65 millions de tonnes de pétrole sont acheminées par le réseau du CPC. Il est impossible de rediriger de tels volumes vers d’autres itinéraires dans un délai aussi court. Les infrastructures alternatives n’ont tout simplement pas été conçues pour absorber une augmentation aussi importante du trafic.

Par ailleurs, le pétrole ne peut pas être stocké indéfiniment lorsqu’il n’existe plus de possibilités d’exportation. Il est évidemment hors de question de le déverser dans la mer Caspienne ou sur la terre ferme, ce qui provoquerait une catastrophe environnementale majeure. Ainsi, si l’interruption du CPC devait se prolonger, le Kazakhstan serait contraint de réduire sa production et de mettre des puits hors service.

Si les problèmes étaient résolus en une semaine, ou un peu plus, les conséquences pourraient rester relativement maîtrisables. En revanche, si la perturbation durait plusieurs mois, elle porterait un coup extrêmement sévère à l’économie kazakhe, les exportations de pétrole via le CPC représentant une part importante des recettes de l’État.

Les chiffres illustrent clairement l’ampleur de cette dépendance. En 2025, le Kazakhstan a exporté environ 78,7 millions de tonnes de pétrole, dont près de 65 millions de tonnes ont transité par le réseau du CPC. Autrement dit, l’immense majorité des exportations pétrolières du pays emprunte cette seule voie.

Un arrêt prolongé du CPC entraînerait d’abord une baisse des recettes d’exportation et, par conséquent, des revenus de l’État. Les compagnies pétrolières enregistreraient une diminution de leurs revenus, ce qui réduirait également les recettes fiscales.

Dans le même temps, les entrées de devises, essentielles pour l’économie kazakhe, commenceraient à diminuer. Cela accentuerait la pression sur la monnaie nationale, augmenterait les risques de dévaluation et accélérerait l’inflation.

Une autre conséquence serait la réduction forcée de la production pétrolière et la fermeture de puits. Ce processus comporte lui-même d’importants risques techniques et financiers. Après une longue période d’inactivité, il n’est pas toujours possible de rétablir les niveaux de production antérieurs. Certains puits peuvent perdre en productivité et leur remise en exploitation peut nécessiter des investissements considérables.

Les coûts logistiques augmenteraient également. Le redéploiement du pétrole vers des itinéraires alternatifs exigerait le recours à des wagons-citernes ferroviaires et exercerait une pression supplémentaire sur les ports, les terminaux pétroliers et la flotte de pétroliers. Toutes ces opérations sont nettement plus coûteuses que le transport par oléoduc. Des dépenses supplémentaires seraient également nécessaires pour l’assurance des cargaisons et la gestion des risques liés au transport.

Les grands opérateurs internationaux impliqués dans le développement de gisements tels que Kashagan, Tengiz et Karachaganak subiraient eux aussi des pertes. La baisse de leurs revenus aurait des conséquences socio-économiques indirectes, ces entreprises étant d’importants contribuables, employeurs et partenaires de nombreux projets sociaux et d’infrastructures.

Nous ne pouvons donc qu’espérer que l’arrêt du CPC soit temporaire et ne dépasse pas une ou deux semaines. Une interruption plus longue pourrait déjà causer des dommages significatifs à l’économie du Kazakhstan.

– Le Kazakhstan peut-il augmenter rapidement les expéditions de pétrole depuis Aktau vers Bakou ?

Il serait extrêmement difficile d’accroître rapidement, et de manière significative, les expéditions de pétrole entre Aktau et Bakou. Même en supposant que l’Azerbaïdjan puisse recevoir des volumes beaucoup plus importants de pétrole kazakh, la flotte actuelle du Kazakhstan, ses infrastructures portuaires et son système de transport pétrolier ne sont pas en mesure d’augmenter immédiatement les expéditions au niveau nécessaire.

Si une telle possibilité avait existé, les volumes concernés auraient déjà été redirigés depuis longtemps à travers la mer Caspienne. Le problème ne réside toutefois pas uniquement dans la capacité de réception de la partie azerbaïdjanaise. Le pétrole doit d’abord être acheminé vers les ports kazakhs, y être stocké, chargé sur des pétroliers, transporté à travers la mer Caspienne, déchargé à Bakou, puis acheminé à travers les infrastructures de l’Azerbaïdjan.

Malgré la modernisation des ports d’Aktau et de Kouryk, ceux-ci ne sont toujours pas en mesure de traiter des volumes comparables à ceux du CPC. Le Kazakhstan augmente progressivement ses exportations via la mer Caspienne, mais il est impossible de les multiplier rapidement par plusieurs dizaines.

À titre de comparaison, environ 60 à 65 millions de tonnes de pétrole sont exportées chaque année via le CPC (Caspian Pipeline Consortium), tandis que le Kazakhstan ne peut actuellement transporter qu’environ deux millions de tonnes par la route azerbaïdjanaise. Compenser intégralement un arrêt du CPC nécessiterait donc une augmentation de la capacité de transport de plus de trente fois, ce qui est irréaliste à court terme.

Sur le plan stratégique, toutefois, la route transcaspienne via Aktaou et Bakou revêt une importance considérable pour le Kazakhstan. Les risques actuels démontrent une nouvelle fois la nécessité de diversifier les exportations de pétrole et de réduire la dépendance critique du pays à un seul corridor de transport.

À plus long terme, le Kazakhstan devrait travailler conjointement avec l’Azerbaïdjan au développement des infrastructures portuaires, des capacités de transport maritime et des oléoducs, afin d’augmenter progressivement les volumes acheminés à travers la mer Caspienne. En théorie, un objectif stratégique pourrait être de porter la capacité de cette route à 25–30 millions de tonnes par an, soit environ la moitié du volume actuellement transporté par le CPC.

Cela nécessiterait des investissements de grande ampleur, notamment l’extension des ports d’Aktaou et de Kouryk, la construction de nouveaux terminaux pétroliers, l’augmentation du nombre de pétroliers, la modernisation des infrastructures ferroviaires et l’accroissement de la capacité de transit en Azerbaïdjan.

– Quelle quantité de pétrole peut-elle être réalistement redirigée par l’itinéraire Aktaou–Bakou–Tbilissi–Ceyhan ?

À l’heure actuelle, environ deux millions de tonnes de pétrole kazakh peuvent être transportées chaque année par cette route. Une certaine augmentation est déjà possible, mais une hausse importante des volumes serait beaucoup plus difficile à réaliser.

Cela s’explique par un ensemble de contraintes techniques et d’infrastructure. Les principales concernent la capacité des ports kazakhs d’Aktaou et de Kouryk, ainsi que les capacités des opérateurs de transport.

Il n’existe actuellement pas suffisamment de pétroliers spécialisés sur la mer Caspienne pour acheminer des volumes nettement plus importants de pétrole brut. La Caspienne étant une mer fermée, il est extrêmement difficile d’y faire venir de nouveaux navires depuis d’autres bassins maritimes. Cela nécessite des solutions logistiques et techniques spécifiques. Les pétroliers doivent donc soit être construits dans la région, soit être acheminés par les voies navigables intérieures, ce qui implique de nombreuses contraintes.

Il existe également d’importantes limites liées aux opérations de transbordement dans les ports. Toute augmentation des exportations kazakhes doit être synchronisée avec les capacités de réception de l’Azerbaïdjan, les opérations des terminaux, les rotations des pétroliers et le taux d’utilisation de l’oléoduc Bakou–Tbilissi–Ceyhan (BTC).

L’itinéraire Bakou–Tbilissi–Ceyhan présente lui-même des limites, tant en ce qui concerne les volumes transportés que les caractéristiques qualitatives du pétrole brut. Les différentes qualités de pétrole ne peuvent pas être mélangées arbitrairement. Le pétrole kazakh doit être conforme aux paramètres techniques du système de transport ainsi qu’aux exigences relatives à la composition du mélange destiné à l’exportation. Dans le cas contraire, le mélange de différentes qualités pourrait réduire la qualité et la valeur commerciale du produit final.

À plus long terme, les volumes transportés par la route transcaspienne pourraient augmenter de manière significative. Le Kazakhstan prévoit d’accroître d’environ 50 % la capacité de ses ports de la Caspienne d’ici 2028.

– L’Azerbaïdjan deviendra-t-il le principal corridor énergétique alternatif du Kazakhstan ?

Oui, sans aucun doute, en particulier si l’on parle de la principale route alternative pour les exportations pétrolières du Kazakhstan.

L’Azerbaïdjan remplit déjà cette fonction. La route traversant la mer Caspienne via Bakou, Tbilissi et Ceyhan offre au Kazakhstan la possibilité de réagir rapidement aux perturbations affectant le Caspian Pipeline Consortium (CPC). Elle permet au pays de rediriger une partie de ses flux d’exportation et d’éviter une forte baisse de la production pétrolière lorsque des problèmes surviennent sur la voie principale.

Le Kazakhstan accorde une grande importance à cette possibilité. À mesure que les infrastructures portuaires se développent, que la flotte de pétroliers s’étoffe et que les questions techniques sont résolues, l’importance de l’Azerbaïdjan pour le Kazakhstan continuera de croître.

À plus long terme, le transit via l’Azerbaïdjan permettra au Kazakhstan de mettre en place un système plus résilient et plus diversifié d’approvisionnement en hydrocarbures vers les marchés européens et mondiaux. L’objectif principal est de réduire la dépendance critique du pays à une seule route d’exportation, comme c’est actuellement le cas avec le CPC.

Le problème est qu’environ 80 % du pétrole exporté par le Kazakhstan transite par le Caspian Pipeline Consortium. Si une partie de ces volumes peut être redistribuée vers d’autres itinéraires, le modèle d’exportation du pays deviendra nettement plus résilient.

Le célèbre adage selon lequel il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier est particulièrement pertinent dans ce contexte. À une époque, le Kazakhstan a effectivement fait exactement cela en concentrant l’essentiel de ses exportations pétrolières sur le corridor du CPC.

Le CPC a certes constitué, pendant de nombreuses années, l’option la plus rentable et la plus efficace. Il s’agit d’un consortium international offrant au pétrole kazakh un accès direct à la mer Noire. Toutefois, une dépendance excessive à un seul oléoduc a créé un risque systémique.

Le Kazakhstan doit éviter de reproduire cette situation à l’avenir. Dans ce contexte, l’Azerbaïdjan devient son principal corridor énergétique et de transit alternatif.

– Le Kazakhstan devrait-il chercher à obtenir des garanties politiques afin que le CPC soit exclu de la zone du conflit russo-ukrainien ?

Le Kazakhstan s’emploie manifestement déjà à aller dans ce sens. Les autorités kazakhes s’adressent aussi bien à la Russie qu’à l’Ukraine, en soulignant le caractère international du Caspian Pipeline Consortium et l’importance cruciale de cet oléoduc pour l’économie du pays.

Toutefois, il faut également tenir compte des réalités sur le terrain. Dans quelle mesure est-il réaliste de garantir que le CPC restera en dehors de la zone de conflit tant que les hostilités se poursuivent ?

La Russie mène des frappes de grande envergure contre les infrastructures ukrainiennes. De son côté, l’Ukraine conduit des opérations de représailles et cherche à réduire les revenus tirés des exportations russes, susceptibles d’être utilisés pour financer les opérations militaires.

Du point de vue de l’Ukraine, les installations liées aux exportations de pétrole via le territoire russe et les terminaux maritimes russes peuvent être considérées comme faisant partie de l’infrastructure économique qui soutient la capacité de la Russie à poursuivre la guerre. Bien que la majeure partie du pétrole transporté par le CPC (Caspian Pipeline Consortium) provienne du Kazakhstan, une partie des infrastructures du consortium est située sur le territoire russe, tandis que son terminal maritime se trouve près de Novorossiïsk.

L’Ukraine pourrait donc être prête à prendre le risque de compliquer ses relations avec le Kazakhstan si elle estime qu’une action contre ces infrastructures est susceptible d’affaiblir les capacités économiques et militaires de la Russie. Pour Kyiv, la question de la survie nationale primera sur les coûts diplomatiques hypothétiques dans ses relations avec Astana.

Cette réalité est parfaitement comprise au Kazakhstan. Compte tenu de l’importance économique considérable du CPC, les autorités kazakhes utiliseront tous les canaux diplomatiques et politiques disponibles afin que l’oléoduc soit exclu de la liste des cibles potentielles.

La question de savoir si cet objectif pourra être atteint en pratique avant la fin des hostilités demeure toutefois largement ouverte.

La situation est en outre compliquée par la position géopolitique particulière du Kazakhstan. D’un côté, le pays est un partenaire stratégique de la Russie et membre à la fois de l’Union économique eurasiatique (UEE) et de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC). Le Kazakhstan et la Russie entretiennent des liens politiques, économiques, militaires et stratégiques étroits.

De l’autre, le Kazakhstan maintient des relations avec l’Ukraine et soutient de manière constante le respect de la Charte des Nations unies ainsi que des principes de souveraineté, d’indépendance et d’intégrité territoriale des États. Ces principes revêtent également une importance fondamentale pour le Kazakhstan lui-même.

– La situation actuelle va-t-elle accélérer la construction de nouveaux pétroliers et le développement des ports de la mer Caspienne ?

Oui, sans aucun doute. Au Kazakhstan, des interrogations existaient déjà quant au fait qu’environ 80 % des exportations pétrolières du pays dépendent d’un seul itinéraire. Les perturbations répétées du fonctionnement du CPC ont mis en évidence, plus clairement encore, les risques liés à cette dépendance.

Par conséquent, la construction et l’acquisition de nouveaux pétroliers destinés à la mer Caspienne seront très probablement accélérées. Le Kazakhstan, ainsi que les autres pays et entreprises impliqués dans le transport de pétrole via le corridor transcaspien, ont un intérêt direct à voir ce processus avancer.

Les infrastructures portuaires seront également développées. Cela concerne aussi bien les ports d’embarquement côté kazakh, principalement Aktaou et Kouryk, que les installations de réception en Azerbaïdjan.

Le Kazakhstan aura tout intérêt à accélérer ce processus. On peut s’attendre à des efforts visant à construire de nouveaux pétroliers, accroître les capacités portuaires, moderniser les terminaux pétroliers et coordonner l’ensemble des opérations logistiques associées.

Il s’agit d’un système complexe dans lequel la modernisation d’un seul élément ne suffit pas. Il faut simultanément accroître les capacités portuaires, agrandir la flotte, sécuriser les opérations de transbordement du pétrole brut, coordonner les calendriers de livraison et adapter les infrastructures de pipelines.

– Quel sera l’impact de cette évolution sur le rôle de l’Azerbaïdjan pour le Kazakhstan ?

À long terme, la situation actuelle renforcera le rôle et le statut de l’Azerbaïdjan en tant que partenaire stratégique du Kazakhstan.

La coopération avec l’Azerbaïdjan jouera un rôle de plus en plus déterminant dans la capacité du Kazakhstan à relever ses principaux défis économiques et logistiques, notamment en matière de diversification des exportations d’hydrocarbures.

Les deux pays entretiennent déjà d’excellentes relations politiques fondées sur une confiance mutuelle, une proximité culturelle et historique, ainsi qu’une convergence de leurs intérêts stratégiques. L’élargissement de leur coopération énergétique constituera le prolongement naturel de cette dynamique politique.

Pour le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan est en train de devenir bien plus qu’un simple pays de transit. Il s’impose progressivement comme un élément essentiel d’une nouvelle architecture des exportations. La capacité du Kazakhstan à réduire sa dépendance excessive à l’égard du CPC et à garantir un accès fiable aux marchés européens et mondiaux dépendra, dans une large mesure, des capacités des ports, des terminaux et des pipelines azerbaïdjanais.

C’est pourquoi l’importance de l’Azerbaïdjan pour le Kazakhstan continuera de croître régulièrement au cours des prochaines années.