À première vue, la rencontre du 15 septembre à Bakou entre le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev et des dirigeants religieux musulmans semblait être principalement de nature spirituelle et culturelle. Pourtant, derrière les discussions consacrées à l’héritage de Sayyid Yahya Bakuvi, éminent penseur religieux du XVe siècle, et au rôle des responsables religieux dans la promotion de la paix, se dessinait un agenda politique beaucoup plus vaste.
Les propos du dirigeant azerbaïdjanais constituaient en réalité une déclaration politique destinée simultanément à plusieurs publics : le monde turcique, les pays musulmans, les peuples du Caucase et les centres de pouvoir occidentaux.
Son message central était clair : face à l’intensification des confrontations mondiales, l’unité ne peut plus être considérée comme un simple slogan séduisant. Elle est devenue une condition préalable à la sécurité et à la souveraineté.
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La composition de la rencontre était elle-même hautement symbolique. Bakou a accueilli des représentants des administrations religieuses musulmanes des États membres de l’Organisation des États turciques, des responsables religieux venus de tout le Caucase, des personnalités de Syrie ainsi que des représentants d’importantes institutions islamiques internationales.
Le président Aliyev a particulièrement insisté sur la position unique de l’Azerbaïdjan, à la fois partie intégrante du monde turcique et pays du Caucase. En évoquant l’héritage historique de l’Albanie du Caucase, de Qabala, du Nakhitchevan et de l’État des Atabegs, il a de fait présenté l’Azerbaïdjan comme un pont naturel reliant les espaces turcique, caucasien et islamique.
Il ne s’agissait pas seulement d’une observation historique ou culturelle. Cela revenait à revendiquer pour Bakou un rôle politique spécifique : celui d’un centre capable de rapprocher différents États, peuples et institutions religieuses. Cela permet de comprendre pourquoi les dirigeants azerbaïdjanais considèrent ce type de rassemblement comme un instrument d’une diplomatie plus large.
Aliyev a proposé de transformer la conférence des dirigeants religieux en un événement régulier, organisé chaque année ou tous les deux ans, et a demandé que des propositions concrètes soient formulées à cet effet. L’objectif est donc de transformer le dialogue religieux, actuellement constitué d’une série de rencontres ponctuelles, en une institution permanente.
L’unité comme protection, et non comme rhétorique
Le thème central de l’intervention était la nécessité de consolider les mondes turcique, caucasien et islamique. Aliyev a fait valoir que des États agissant seuls peuvent être confrontés à de graves difficultés et à des pressions extérieures, tandis qu’une position commune crée un tout autre degré d’influence politique.
Il a expliqué la nécessité d’une telle consolidation à travers la propre expérience de l’Azerbaïdjan. Pendant 30 ans, le pays a recherché la justice auprès des institutions internationales. Bakou ne demandait pas à ces institutions de faire la guerre à l’Arménie ; il exigeait, à tout le moins, une évaluation politique sans ambiguïté de l’occupation. Pourtant, selon Aliyev, les organisations internationales et les grandes puissances n’ont ni désigné l’agresseur comme tel ni imposé de sanctions à l’Arménie.
Dans ce contexte, le président a critiqué les anciens pays coprésidents du Groupe de Minsk de l’OSCE, le Conseil de l’Europe, le Parlement européen et d’autres institutions occidentales. Son message était que l’Arménie avait pu maintenir l’occupation pendant des décennies non pas par ses seuls moyens, mais parce qu’elle bénéficiait d’un soutien politique, économique et militaire extérieur.
La conclusion qui en découlait était tout aussi directe : seule la solidarité collective peut protéger les États musulmans et turciques contre les doubles standards et l’application sélective du droit international.
Un avertissement sur une confrontation idéologique
L’un des passages les plus marquants des propos d’Aliyev était son affirmation selon laquelle une guerre non déclarée est menée contre l’islam et le monde musulman. Selon lui, l’islamophobie ne constitue qu’un élément d’une politique plus vaste visant à discréditer les sociétés musulmanes, à assimiler l’islam au terrorisme et à insulter les valeurs religieuses, notamment le Coran.
Cette question comportait également une dimension intérieure. Aliyev a déclaré que l’Azerbaïdjan ne permettrait pas à des courants étrangers aux valeurs nationales et religieuses de sa population de s’enraciner dans le pays. En établissant un lien entre les campagnes médiatiques extérieures et les politiques indépendantes de Bakou, il a clairement indiqué que l’Azerbaïdjan n’avait pas l’intention de modifier son modèle social sous une pression étrangère.
Sa déclaration selon laquelle l’Azerbaïdjan « ne s’incline et ne s’inclinera devant personne » constituait l’un des signaux politiques les plus importants de la rencontre. Elle suggérait que, pour Bakou, la souveraineté ne se limite pas à l’intégrité territoriale et à l’indépendance militaire ou politique. Elle englobe également le droit de déterminer sa propre orientation morale et culturelle.
Karabagh : la paix sans oubli
Une part importante du discours était consacrée au Karabagh. Aliyev a rappelé que des villes et villages azerbaïdjanais avaient été détruits pendant l’occupation arménienne, que près d’un million d’Azerbaïdjanais avaient été déplacés de leurs terres et qu’un génocide avait été commis à Khodjaly.
Il a particulièrement insisté sur la destruction du patrimoine religieux. Selon le président, l’État arménien a entièrement détruit 65 mosquées, tandis que certains bâtiments ayant survécu ont délibérément été utilisés pour abriter des porcs et du bétail. Aliyev a qualifié cela d’insulte non seulement à l’Azerbaïdjan, mais à l’ensemble du monde islamique.
Ce message s’adressait principalement aux dirigeants musulmans étrangers présents à la rencontre. La tragédie du Karabagh était présentée non pas simplement comme un différend bilatéral entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, mais comme une question touchant à la dignité de l’ensemble de la communauté islamique.
Ce n’est donc pas un hasard si les participants ont été invités à se rendre à Aghdam, Khankendi, Khodjaly et Choucha. Ils étaient appelés à constater par eux-mêmes deux réalités : les conséquences de trois décennies d’occupation et l’ampleur de la reconstruction dans les territoires libérés.
La symbolique était également particulière dans le fait que la mosquée d’Aghdam figurait parmi les premiers sites restaurés après la guerre. Selon Aliyev, 12 mosquées qui avaient été entièrement ou partiellement détruites ont jusqu’à présent été restaurées ou reconstruites.
Bakou montre ainsi que le retour au Karabagh ne se résume pas à la construction de routes, de logements et d’infrastructures. Il implique également la restauration de la mémoire historique et du paysage spirituel de la région.
Dans le même temps, la position du président Aliyev ne peut être réduite à une logique de revanche. Il a réaffirmé l’engagement de l’Azerbaïdjan en faveur d’une paix durable avec l’Arménie et souligné que c’est l’Azerbaïdjan, victorieux, qui a délibérément choisi une démarche de paix, alors même qu’il aurait pu imposer ses propres conditions après la défaite de l’Arménie.
La réconciliation ne signifie toutefois pas l’oubli. Les blessures laissées par l’occupation, le génocide de Khodjaly, le nettoyage ethnique et la destruction des monuments culturels et religieux ne sont pas encore guéries. La formule de Bakou peut donc être résumée ainsi : la paix, mais pas au prix de l’abandon de la vérité historique.
Bakou cherche à jouer un rôle plus important dans le monde islamique
Le prochain sommet de l’Organisation de la coopération islamique à Bakou occupait une place particulière dans les propos d’Aliyev. Il a exprimé l’espoir qu’au moment de la tenue du sommet, les conflits et les incompréhensions entre certains pays musulmans auraient pris fin. Il a également promis que l’Azerbaïdjan ferait tout ce qui est en son pouvoir pour contribuer à unir le monde musulman en une seule famille et mettre fin aux confrontations inutiles.
Bakou entend donc être davantage que l’hôte d’un événement international majeur. L’Azerbaïdjan se présente comme une plateforme neutre pour la réconciliation, la coordination des positions et l’élaboration d’un agenda commun. Cette approche s’inscrit dans l’effort de longue date du pays visant à se positionner comme un acteur favorable à la coopération, capable d’entretenir des relations avec différents centres de pouvoir.
Les responsables religieux se voient attribuer un rôle particulier dans ce modèle. Le président Aliyev a souligné que leurs paroles exercent une influence considérable au sein des sociétés musulmanes. Lorsque ces paroles favorisent la paix, la coopération et la réconciliation, elles peuvent contribuer à réduire les tensions et à instaurer un climat de confiance.
Autrement dit, les personnalités religieuses étaient invitées à agir non pas comme de simples observateurs, mais comme des participants actifs à la diplomatie de paix.
Le message central
La rencontre du 15 septembre a démontré l’ambition de l’Azerbaïdjan d’étendre son rôle bien au-delà du Caucase du Sud. Bakou se présente comme un État qui réunit l’identité turcique, sa place historique dans le Caucase et les traditions civilisationnelles de l’islam.
Le message d’Aliyev comportait plusieurs éléments étroitement liés : le monde musulman doit surmonter ses divisions internes ; les peuples turciques et caucasiens doivent renforcer leur coopération ; les dirigeants religieux doivent œuvrer en faveur de la paix ; les doubles standards internationaux ne peuvent être combattus que collectivement ; et la paix avec l’Arménie doit reposer non sur l’oubli du passé, mais sur la reconnaissance de la vérité historique.
En définitive, le discours dessinait une nouvelle architecture de solidarité. Pour l’Azerbaïdjan, il ne s’agit pas d’une construction idéologique abstraite, mais d’une conclusion tirée de sa propre expérience sur 30 ans.
C’est pourquoi l’appel à l’unité ressemblait moins à un rituel diplomatique qu’à une formule stratégique : ce n’est qu’en agissant ensemble que les mondes turcique, caucasien et islamique peuvent défendre leurs intérêts, leur dignité et leur droit à un développement indépendant.
Par Seymur Mammadov