Les conclusions de l'ancien commandant en chef des forces armées ukrainiennes, aujourd'hui ambassadeur d'Ukraine au Royaume-Uni, Valeri Zaloujny, sur l'état actuel de la guerre entre la Russie et l'Ukraine, qui dure depuis plus de quatre ans, ne sont pas fondamentalement nouvelles. Elles méritent toutefois une analyse plus approfondie, notamment au regard du contexte politique dans lequel leur auteur évolue aujourd'hui.
Dans un article publié par l'agence de presse Interfax-Ukraine, Valeri Zaloujny estime que le conflit est désormais entré dans une phase de guerre d'usure, dans laquelle aucun des deux camps ne peut espérer une victoire décisive. Il réitère ainsi une analyse qu'il avait déjà formulée à la fin de l'année 2023, lorsqu'il décrivait la situation sur le front comme une impasse stratégique.
Sur ce point, l'ancien chef des armées fait preuve d'un certain réalisme. Le conflit se caractérise aujourd'hui par une très forte intensité des combats, mais par une progression territoriale extrêmement limitée. La généralisation des systèmes de drones, l'évolution constante des tactiques militaires et la puissance des moyens de feu font que même les gains tactiques les plus modestes nécessitent désormais des ressources considérables. Dans ces conditions, la ligne de front s'est largement stabilisée et toute tentative de percée se traduit par des pertes très élevées.
Selon son analyse, aucune des deux parties ne dispose actuellement des moyens d'obtenir un avantage militaire décisif. C'est précisément cette situation qui nourrit la logique d'une guerre d'usure, où l'enjeu principal n'est plus tant le contrôle de localités isolées que la capacité de chaque camp à supporter, sur le long terme, des pressions militaires, économiques et sociales.
Une analyse également marquée par le contexte politique
Ces observations soulèvent toutefois une question : dans quelle mesure les analyses de Valeri Zaloujny peuvent-elles être considérées comme politiquement neutres ?
Cette interrogation prend tout son sens alors que l'ancien commandant est régulièrement cité parmi les candidats potentiels à la prochaine élection présidentielle ukrainienne. Selon la plupart des enquêtes d'opinion, il bénéficie d'un niveau de confiance supérieur à celui du président Volodymyr Zelensky et conserve une réputation personnelle particulièrement solide. Une partie importante de l'opinion publique ukrainienne le considère comme le général sous le commandement duquel l'Ukraine a remporté ses principaux succès militaires, tout en soulignant qu'il n'a pas été associé à des affaires de corruption.
Dans ce contexte, le président Volodymyr Zelensky continue de faire l'objet de critiques récurrentes concernant le manque de préparation de l'Ukraine avant l'invasion russe à grande échelle. Par ailleurs, les accusations de corruption visant certains membres de son entourage demeurent l'un des sujets les plus sensibles de la politique intérieure ukrainienne.
Malgré les nombreuses difficultés rencontrées, c'est sous la présidence de Volodymyr Zelensky, et après le départ de Valeri Zaloujny du commandement des forces armées, que l'Ukraine est parvenue à infliger des dommages importants à la Russie, y compris sur le plan économique. L'un des principaux leviers de cette stratégie a été la campagne de frappes contre les infrastructures pétrolières russes.
S'appuyant sur des informations publiées par le Financial Times les attaques menées par des drones ukrainiens auraient temporairement mis hors service jusqu'à 40 % des capacités de raffinage de pétrole de la Russie. Les conséquences de ces frappes se sont révélées significatives : à la fin du mois de juin, des restrictions sur la vente de carburants avaient été instaurées dans plusieurs dizaines de régions russes. Plus largement, l'auteur estime que cette stratégie vise à fragiliser la résilience de l'économie russe, dont une part importante des revenus repose sur le secteur des hydrocarbures.
Cette dimension de la guerre -la pression économique- est sous-estimée dans les analyses de Valeri Zaloujny. Son insistance sur l'impossibilité d'obtenir une victoire militaire pourrait ainsi être interprétée comme une volonté de mettre en évidence les limites des moyens purement militaires.
Valeri Zaloujny a objectivement intérêt à construire un certain récit politique. D'une part, il lui importe de mettre en avant son propre bilan militaire en associant les principaux succès de l'Ukraine à la période où il commandait les forces armées. D'autre part, il cherche à souligner les limites de la stratégie actuelle des autorités, en insistant sur l'absence de perspective d'une fin rapide du conflit.
La guerre a effectivement pris les caractéristiques d'un conflit d'usure, la lutte pour l'initiative stratégique se poursuit également en dehors du champ de bataille. Les frappes contre les infrastructures, les sanctions économiques internationales et le soutien des partenaires de l'Ukraine demeurent des facteurs déterminants de l'évolution du conflit. Les sous-estimer dans l'analyse conduirait à une lecture incomplète de la situation.
Ainsi, les analyses de Valeri Zaloujny ne doivent pas être perçues uniquement comme une évaluation militaire de l'évolution de la guerre, mais également comme une prise de position politique. Formulées dans un contexte de recomposition du paysage politique ukrainien, elles refléteraient, selon cette lecture, à la fois les réalités du front et les enjeux d'une éventuelle future campagne présidentielle.
Par Akper Gasanov