Le sommet de l’OTAN organisé à Ankara ne constitue pas seulement une réunion des dirigeants de l’Alliance atlantique. Il ne se limite pas non plus à des discussions sur les dépenses de défense, l’Ukraine ou l’avenir de la sécurité transatlantique. Sa portée est bien plus vaste : pour la première fois depuis de nombreuses années, l’attention stratégique de l’OTAN se déplace clairement vers l’espace où se croisent la mer Noire, le Caucase du Sud, le Moyen-Orient, la région caspienne et l’Asie centrale. C’est pourquoi ce sommet revêt une importance particulière pour le Caucase du Sud.
L’ordre du jour officiel s’articule autour de trois priorités : l’augmentation des investissements dans la défense, le développement des capacités de production de l’industrie de l’armement et la poursuite du soutien à l’Ukraine. L’OTAN passe manifestement des déclarations politiques à leur mise en œuvre concrète. Mais derrière ces priorités se dessine un processus beaucoup plus profond : l’Alliance s’adapte à une nouvelle réalité dans laquelle la sécurité de l’Europe ne peut plus être dissociée de la mer Noire, de la Turquie, du Caucase du Sud et des corridors énergétiques et de transport reliant l’Est à l’Ouest.
Le choix d’Ankara comme ville hôte du sommet n’a rien d’un hasard. Aujourd’hui, la Turquie, demeurant le flanc sud de l’OTAN, est devenu l’un des principaux pôles de la nouvelle architecture de sécurité. Sa position géographique en fait un véritable trait d’union entre l’Europe, la mer Noire, le Caucase, le Moyen-Orient et la Méditerranée. Dans le contexte de la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine, de l’instabilité persistante au Moyen-Orient et de l’importance croissante des corridors de transport, la Turquie devient un acteur incontournable, sans lequel l’OTAN ne peut élaborer une stratégie cohérente sur son axe oriental.
Pour le Caucase du Sud, cela signifie que la région n’est plus considérée comme une périphérie de la sécurité européenne. Depuis le début de la guerre en Ukraine, son importance stratégique s’est considérablement renforcée. Les routes énergétiques, les corridors de transport, les réseaux logistiques et les liens politiques reliant l’Europe à la région caspienne et à l’Asie centrale traversent tous cet espace. Par conséquent, l’Azerbaïdjan, la Géorgie et l’Arménie suscitent un intérêt croissant, non seulement de la part des puissances régionales, mais également de l’ensemble de la communauté euro-atlantique.
Le facteur de la mer Noire est particulièrement déterminant. En parallèle du sommet d’Ankara, la Turquie, la Roumanie et la Bulgarie ont décidé d’élargir leur initiative conjointe de déminage de la mer Noire afin d’y inclure la protection des infrastructures critiques, notamment les installations énergétiques, les réseaux de télécommunications et les pipelines sous-marins. Lancée après le déclenchement de la guerre en Ukraine pour faire face aux mines dérivantes, cette initiative voit désormais son mandat élargi. Pour le Caucase du Sud, cette évolution revêt une importance directe : la sécurité en mer Noire conditionne directement la stabilité des axes reliant le Caucase à l’Europe.
Si la mer Noire devient une zone d’attention accrue pour l’OTAN, le Caucase du Sud acquiert automatiquement une valeur stratégique plus importante. Les ports géorgiens, les infrastructures de transport de l’Azerbaïdjan, le Corridor médian, les routes traversant la mer Caspienne et les approvisionnements énergétiques destinés à l’Europe deviennent les composantes d’un même système stratégique. Il ne s’agit plus seulement d’économie, mais de la sécurité des voies de communication. Dans cette nouvelle réalité, un corridor de transport n’est plus une simple route ou une ligne ferroviaire, c’est un actif stratégique.
Pour l’Azerbaïdjan, le sommet d’Ankara présente une importance particulière à plusieurs égards. Tout d’abord, Bakou est le partenaire stratégique le plus proche de la Turquie dans le Caucase du Sud. Ensuite, l’Azerbaïdjan joue un rôle important dans la sécurité énergétique de l’Europe. De plus, une portion cruciale du Corridor médian traverse son territoire, un itinéraire dont l’importance s’est accrue depuis la perturbation des voies de transit traditionnelles passant par la Russie. Enfin, le pays se situe au carrefour de plusieurs espaces stratégiques : le Caucase, la mer Caspienne, l’Asie centrale, l’Iran et la mer Noire.
Cela ne signifie pas que l’OTAN s’apprête à renforcer directement sa présence dans le Caucase du Sud ou à y mettre en place une nouvelle configuration militaire. Une telle interprétation serait réductrice. En revanche, le sommet d’Ankara montre clairement que la réflexion stratégique de l’Alliance s’élargit. L’OTAN est de plus en plus contrainte de prendre en compte non seulement la ligne de front en Ukraine, mais aussi l’ensemble des infrastructures qui soutiennent la résilience régionale, de la mer Noire jusqu’à la Caspienne.
Dans ce contexte, la Turquie voit son poids politique se renforcer. Ankara souhaite que son rôle dans l’architecture régionale de sécurité soit reconnu non seulement sur le plan politique, mais aussi concrètement, à travers son industrie de défense, ses initiatives régionales, ses capacités logistiques et son rôle de médiateur diplomatique. Pour la Turquie, l’enjeu est de faire en sorte que les engagements de défense des alliés se traduisent en capacités réelles et que la coopération entre l’OTAN et l’Union européenne demeure inclusive et mutuellement bénéfique.
Pour le Caucase du Sud, ce renforcement du rôle de la Turquie au sein de l’OTAN pourrait produire un double effet. D’une part, il accroît l’importance stratégique de la région aux yeux de l’Alliance. Grâce à Ankara, l’OTAN bénéficie d’une compréhension plus fine des réalités du Caucase, de la région caspienne et de l’Asie centrale. D’autre part, il consolide encore davantage le partenariat stratégique entre l’Azerbaïdjan et la Turquie. Depuis longtemps, Bakou et Ankara agissent comme des alliés étroits, mais l’évolution du contexte international confère désormais à cette relation une importance accrue pour la stabilité régionale.
L’Ukraine demeure un autre dossier majeur. Le sommet d’Ankara se tient alors que la guerre se poursuit, et le soutien à Kyiv reste l’un de ses principaux thèmes. L’accent mis par l’OTAN sur la production d’armements, les achats de défense et l’assistance de long terme traduit l’entrée du conflit dans une phase prolongée où les capacités industrielles, la logistique, les chaînes d’approvisionnement et la profondeur stratégique deviennent des facteurs décisifs. Dans cette perspective, le Caucase du Sud n’est pas une région de première ligne, mais il tend à devenir une composante de l’arrière stratégique élargi.
C’est précisément là que réside l’importance fondamentale de ce sommet pour la région. Le Caucase du Sud a le potentiel de devenir non plus une zone de confrontation, mais un espace de connectivité. Si les liaisons de transport régionales sont ouvertes, si le Corridor médian poursuit son développement et si les infrastructures énergétiques et de transport sont efficacement protégées, le Caucase pourrait devenir l’un des principaux ponts entre l’Europe et l’Asie. Pour y parvenir, il faudra toutefois garantir la stabilité, la prévisibilité et renoncer à la politique des blocages.
Le sommet d’Ankara montre également que la sécurité ne se définit plus uniquement par les bases militaires et les budgets de défense. Elle englobe désormais les infrastructures énergétiques, les ports, les câbles sous-marins, les pipelines, les réseaux ferroviaires, les infrastructures numériques ainsi que la résilience politique. À cet égard, le Caucase du Sud fait déjà partie de la nouvelle architecture de sécurité, même s’il n’est pas membre de l’OTAN.
La principale conclusion pour la région est claire : à l’issue du sommet d’Ankara, le Caucase du Sud sera probablement considéré de plus en plus comme un maillon incontournable d’un vaste arc géopolitique s’étendant de l’Europe orientale et de la mer Noire jusqu’à la région caspienne et à l’Asie centrale, plutôt que comme une périphérie lointaine. Pour l’Azerbaïdjan, cette évolution ouvre de nouvelles perspectives, mais elle implique également des responsabilités accrues. Plus l’importance stratégique de la région grandit, plus la nécessité de préserver la stabilité, l’équilibre diplomatique et la sécurité des infrastructures devient impérative.
Le sommet de l’OTAN à Ankara pourrait finalement être retenu comme le moment où l’Alliance a pleinement pris conscience que la sécurité de l’Europe ne commence pas uniquement à ses frontières orientales, mais aussi le long des axes qui relient le continent au Caucase, à la région caspienne et à l’Asie centrale. Si tel est le cas, le Caucase du Sud ne sera plus un simple observateur : il deviendra un élément à part entière du nouvel échiquier stratégique.
Par Zaur Nurmamedov