Les 7 et 8 juillet 2026, un sommet de l’OTAN s’est tenu à Ankara, réunissant l’ensemble des États membres de l’Alliance, dont la Grèce.
Ces dernières années, les tendances centrifuges se sont accentuées au sein de l’OTAN. Des membres de l’Alliance, comme l’Espagne et l’Italie, se sont ouvertement opposés à la guerre contre l’Iran, tandis que le Royaume-Uni s’est simplement tenu à l’écart du conflit. La Turquie, de son côté, a adopté une position distincte, entre autres exemples. En résumé, après l’effondrement du pacte de Varsovie et de l’Union soviétique, l’idée même d’une sécurité collective entre les pays occidentaux a largement perdu de sa portée. Washington est désormais principalement soutenu par les anciens membres du bloc socialiste.
Cependant, la principale menace pour l’unité de l’Alliance demeure la relation tendue entre la Turquie et la Grèce. Ces tensions se sont particulièrement aggravées après l’intervention militaire d’Ankara dans la partie nord de Chypre, le 20 juillet 1974.
Par ailleurs, l’idée de restaurer l’Empire byzantin dans ses anciennes frontières continue de trouver un écho dans certains milieux en Grèce. Cette aspiration a notamment pris de l’ampleur après la défaite de l’Empire ottoman à l’issue de la Première Guerre mondiale. Même à cette époque, les Grecs n’ont toutefois pas réussi à atteindre cet objectif.
Un autre obstacle majeur entre les deux pays réside dans les importantes réserves de gaz naturel découvertes en Méditerranée orientale au cours des années 2000 et 2010. En théorie, ces ressources auraient dû rapprocher les États de la région afin qu’ils puissent exploiter ensemble ces hydrocarbures dans leur intérêt commun. Dans la pratique, la plupart d’entre eux - notamment la Grèce, Chypre, Israël, l’Égypte, l’Italie et la Jordanie - ont effectivement choisi cette voie.
La Turquie s’est toutefois retrouvée exclue de ce cadre, en partie en raison des revendications territoriales grecques et en partie parce que « le président Recep Tayyip Erdoğan, par son comportement agressif, s’est aliéné de nombreux alliés et partenaires ».
La situation est encore compliquée par le fait que la Turquie est membre de l’OTAN mais pas de l’Union européenne, tandis que Chypre appartient à l’Union européenne mais pas à l’OTAN. La Grèce, quant à elle, est membre des deux organisations, ce qui crée des appartenances croisées et parfois contradictoires.
Une tentative de dénouer ce nœud complexe a échoué lorsque la Grèce a annoncé un accord énergétique avec l’Égypte et revendiqué de fait une vaste zone maritime. Cette initiative répondait à un accord similaire conclu entre la Turquie et la Libye. Dans ce différend, la France a pris le parti de la Grèce.
Athènes a également annoncé l’extension de ses eaux territoriales au large de sa côte occidentale jusqu’à 12 milles nautiques, adressant ainsi un avertissement implicite à Ankara : la même mesure pourrait être appliquée en mer Égée orientale. La Turquie a clairement indiqué qu’elle ne permettrait jamais une telle évolution.
Le cœur du différend concerne le statut des îles grecques de la mer Égée. Le dernier élément déclencheur a été constitué par des informations faisant état du déploiement par la Grèce d’une batterie de défense antiaérienne Patriot sur l’île de Karpathos. Athènes renforce ses capacités de défense aérienne dans un contexte de forte montée des tensions en Méditerranée orientale après une frappe contre la base aérienne britannique d’Akrotiri, à Chypre. Le projet de déploiement sur l’île a été rapporté par l’agence de presse Anadolu.
Ankara affirme que les îles de la mer Égée orientale et l’archipel du Dodécanèse conservent leur statut démilitarisé en vertu du traité de Lausanne de 1923 et du traité de paix de Paris de 1947. Le porte-parole du ministère turc des Affaires étrangères, Öncü Keçeli, a souligné que, selon Ankara, ce statut « n’est pas sujet à discussion » et que la Turquie n’accepterait aucune tentative visant à lui imposer un fait accompli.
La partie grecque a rejeté ces affirmations. Selon Ekathimerini, Athènes a déclaré que sa politique de défense ne pouvait pas être dictée par la Turquie et que les références d’Ankara aux traités internationaux ne supprimaient pas le droit de la Grèce à l’autodéfense.
Le différend actuel s’inscrit dans un contexte d’activité militaire accrue autour de Chypre. Selon Reuters, après l’attaque contre la base britannique d’Akrotiri, les pays occidentaux ont renforcé leur présence militaire en Méditerranée orientale. La Grèce a déployé des frégates, des avions de chasse et un système de défense antiaérienne Patriot dans la région, tandis que la Turquie a annoncé l’envoi de six avions de combat F-16 dans le nord de Chypre.
À ce stade, il ne s’agit pas d’une crise directe entre les deux pays, mais plutôt d’une nouvelle aggravation du différend de longue date concernant la militarisation des îles grecques situées au large des côtes turques. Les dernières déclarations du ministère turc des Affaires étrangères en témoignent. Ankara estime que certaines îles proches de ses côtes doivent rester démilitarisées conformément aux traités internationaux, tandis qu’Athènes affirme avoir le droit de renforcer ses défenses en raison des tensions militaires persistantes dans la région et de la menace que représente, selon elle, la Turquie.
Le différend dure depuis plusieurs décennies et dépasse depuis longtemps la seule question de l’interprétation des traités. Il englobe la souveraineté sur les îles, les différends relatifs à l’espace aérien, la délimitation des zones maritimes ainsi que les déploiements militaires en mer Égée orientale.
En 1996, les deux pays ont frôlé une confrontation ouverte à propos des îlots d’Imia/Kardak. La crise actuelle ressurgit parce que l’ancien conflit n’a jamais été véritablement résolu. Pour Athènes, le déploiement de systèmes de défense aérienne sur les îles relève de la sécurité nationale. Pour Ankara, il constitue une nouvelle occasion d’affirmer que la Grèce utilise la crise régionale comme prétexte pour modifier à son avantage le statut de ces territoires.
Il convient de souligner que ce différend oppose deux membres de l’OTAN et que, tant que l’Alliance existera, le risque d’une guerre demeure limité. Néanmoins, les deux parties poursuivent activement leur réarmement.
Les forces armées turques comptent 355 000 militaires et pourraient être portées à 837 000 hommes en cas de guerre, ce qui en ferait la deuxième puissance militaire de l’OTAN après les États-Unis. Le potentiel de mobilisation de la Turquie s’élève à huit millions de personnes.
Les forces armées grecques comptent 140 000 militaires d’active et 221 000 réservistes, soit un total potentiel de 361 000 soldats en cas de conflit.
L’armée turque dispose de plus de 3 500 chars, de 3 000 systèmes d’artillerie, de plus de 10 000 mortiers et de 350 lance-roquettes multiples. Elle possède également environ 5 000 véhicules blindés de combat.
L’armée grecque est équipée de plus de 1 600 chars, de 2 000 systèmes d’artillerie, d’environ 6 000 mortiers et lance-roquettes multiples, ainsi que d’environ 2 500 véhicules blindés de combat.
Dans le même temps, une guerre de grande ampleur aurait un impact négatif sur l’économie turque, qui connaît déjà de graves turbulences. En outre, l’OTAN ne resterait pas passive face à un tel conflit et chercherait rapidement à le contenir.
Il faut également noter que la France pourrait apporter un soutien direct à la Grèce. Dans ces conditions, la Turquie devrait probablement continuer à jouer avec le risque de guerre, en affichant sa puissance sans franchir le seuil de l’affrontement. Cette stratégie permet à Erdoğan de s’adresser à son électorat intérieur tout en évitant une rupture totale avec l’Occident.
C’est précisément pour cette raison que le soutien politique américain revêt une importance cruciale à ses yeux, comme l’a montré le sommet de l’OTAN à Ankara. Pour la même raison, le conflit entre Ankara et Athènes devrait continuer à couver sans évoluer vers une confrontation militaire à grande échelle.
En définitive, tout dépendra des décisions de l’actuelle administration américaine, qui n’a pas encore clairement défini son rôle au sein de l’Alliance atlantique. Si les États-Unis estiment que l’OTAN est devenue trop coûteuse, ils pourraient se retirer de l’organisation sans hésitation. Dans ce cas, la probabilité d’un conflit entre Athènes et Ankara pourrait atteindre un niveau critique.
Par Moses Becker