Le gouvernement israélien a récemment pris, à l’unanimité, la décision de reconnaître le génocide arménien, 111 ans après les événements, et à peine quelques semaines après la victoire du Premier ministre arménien aux élections législatives, remportées sur la promesse que l’avenir du pays devait être tourné vers la paix plutôt que vers la réouverture des blessures du passé.
Commentant cette décision, le ministre israélien des Affaires étrangères, Gideon Sa’ar, a souligné sa portée morale en déclarant : « Il n’est jamais trop tard pour faire ce qui est juste. » Dans son essence, cette formule est irréprochable. Mais ce qui rend cette décision particulièrement intéressante, au-delà de son importance historique en tant que trente-cinquième reconnaissance officielle dans le monde, c’est le moment où elle intervient, le message qu’elle semble adresser et le pays du Caucase du Sud auquel elle renvoie.
Pendant des décennies, Israël s’est abstenu de reconnaître officiellement le génocide arménien tout en entretenant des relations diplomatiques et commerciales étroites avec la Turquie et l’Azerbaïdjan. La logique était simple : Ankara et Bakou représentaient des partenaires trop précieux pour être froissés par une question remontant à plus d’un siècle. La Turquie était un allié régional de premier plan, du moins pendant une longue période, tandis que l’Azerbaïdjan fournit environ 40 % des importations de pétrole d’Israël et lui offrait une profondeur stratégique dans le Caucase du Sud. La question du génocide était ainsi traitée comme une grenade diplomatique qu’il valait mieux ne pas dégoupiller.
Ce n’est pas l’interprétation historique qui a changé, mais le contexte politique entre les États. Depuis les événements survenus à Gaza en octobre 2023, les relations israélo-turques se sont toutefois fortement dégradées. Les accusations répétées du président Recep Tayyip Erdoğan, qualifiant les actions israéliennes à Gaza de « génocide », ont rendu de plus en plus difficile, pour les responsables politiques israéliens, de défendre leur refus de reconnaître le génocide arménien.
En 2026, trente-deux États membres des Nations unies, parmi lesquels les États-Unis, le Canada, la Russie et l’Allemagne, ont officiellement reconnu le génocide arménien. Israël deviendrait ainsi le trente-cinquième pays à franchir ce pas. Le texte doit désormais être soumis au vote de la Knesset. Selon des experts juridiques, deux options sont envisageables : soit une résolution gouvernementale, politiquement contraignante mais sans nouvelles obligations juridiques, soit une véritable loi adoptée par le Parlement.
Le texte présenté par Gideon Sa’ar ne laisse d’ailleurs aucun doute sur son destinataire. Il affirme que « le génocide arménien continue de faire l’objet d’une campagne organisée de négation et de minimisation, notamment par une réécriture sélective des manuels d’histoire, principalement en Turquie ».
La désignation explicite d’un responsable - fait relativement rare dans les résolutions de reconnaissance d’un génocide - ne laisse guère de place à l’ambiguïté quant à la portée du calendrier choisi. Dès août 2025, le ministère turc des Affaires étrangères avait dénoncé les précédentes déclarations de Benjamin Netanyahou sur le génocide comme « une tentative politiquement motivée d’exploiter une tragédie du passé ». Le vote d’aujourd’hui fait passer ce débat du niveau des déclarations individuelles à celui d’une décision gouvernementale, en attendant la validation définitive de la Knesset.
Le calendrier est particulièrement sensible pour la Turquie. Dans neuf jours, Ankara accueillera le sommet des dirigeants de l’OTAN, une première sur le sol turc depuis près de vingt ans. La ville d’Antalya doit également accueillir la COP31 en novembre. Le gouvernement turc comptait sur ces grands rendez-vous internationaux pour améliorer ses relations avec les pays occidentaux après plusieurs années de tensions liées à l’acquisition des systèmes S-400 russes, à son exclusion du programme F-35 et à sa position dans le contexte de la guerre en Ukraine. C’est dans ce contexte qu’intervient la reconnaissance du génocide par Israël, sans véritable souci des répercussions diplomatiques.
Mais l’enjeu dépasse encore ce premier niveau de lecture.
C’est ici que la situation devient particulièrement intéressante pour le Caucase du Sud, et plus particulièrement pour l’Arménie. Réélu il y a trois semaines avec 49,81 % des suffrages, Nikol Pachinian avait notamment fait campagne sur l’idée que l’avenir de l’Arménie devait reposer sur la paix avec l’Azerbaïdjan et la normalisation des relations avec la Turquie, plutôt que sur l’utilisation de la reconnaissance internationale du génocide comme instrument diplomatique.
Le Premier ministre arménien a d’ailleurs affirmé, au grand mécontentement d’une partie de la diaspora et de certains milieux politiques nationaux, qu’il accordait davantage d’importance à la normalisation avec la Turquie qu’à l’avancement de la reconnaissance internationale du génocide comme priorité de la politique étrangère. L’échec des protocoles de Zurich de 2009, qui visaient à normaliser les relations entre Erevan et Ankara, a convaincu les dirigeants arméniens qu’il était difficile de faire progresser simultanément ces deux dossiers.
Dans ce contexte, la décision israélienne place Erevan dans une position particulièrement délicate. L’Arménie ne peut évidemment pas exprimer publiquement son opposition à une reconnaissance qui touche au fondement même de sa mémoire nationale. Mais soutenir ouvertement une décision israélienne perçue comme un message adressé à la Turquie serait tout aussi complexe, au moment où Nikol Pachinian tente de rouvrir la frontière arméno-turque, fermée depuis trente-trois ans.
La construction de la ligne ferroviaire Kars-Iğdır-Aralık-Dilucu en Turquie, l’accord sur le corridor TRIPP signé à Washington, ainsi que la normalisation rendue possible par l’accord conclu avec l’Azerbaïdjan, supposent tous une coopération avec Ankara. Certes, les relations entre Israël et la Turquie traversent aujourd’hui une période de fortes tensions. Mais il ne serait pas exagéré d’affirmer que la décision de la Knesset risque, paradoxalement, de peser davantage sur l’Arménie que sur la Turquie ou l’Azerbaïdjan.
Sous un autre angle, les relations entre Israël et l’Azerbaïdjan demeurent l’un des partenariats stratégiques les plus solides du Caucase du Sud. Cette décision ne suffira probablement pas à les remettre en cause, tant elles paraissent suffisamment robustes pour absorber une telle divergence. Elle risque néanmoins d’en compliquer la gestion sur le plan politique, au moment où Bakou cherche à maintenir simultanément de bonnes relations avec l’ensemble de ses partenaires.
En définitive, le processus de construction de la paix engagé entre l’Azerbaïdjan, l’Arménie, la Turquie et leurs partenaires internationaux se retrouve désormais confronté à un développement diplomatique totalement extérieur à la région, né exclusivement de l’évolution des relations entre Israël et la Turquie, et auquel aucun acteur du Caucase du Sud n’a directement contribué.
Pour l’heure, la frontière arméno-turque restera fermée, non pas en raison du vote intervenu aujourd’hui, mais parce que les 41 kilomètres du corridor de Zanguezour traversant le territoire arménien n’ont toujours pas été réalisés, ce qui demeure le principal obstacle aux connexions régionales susceptibles de donner une véritable portée économique à la normalisation.
Toutefois, les conséquences politiques de cette décision devront être suivies avec attention. Car, une fois de plus, le Caucase du Sud rappelle que l’histoire ne parle que rarement du seul passé : elle continue aussi, inlassablement, de façonner l’avenir.
Par Akbar Novruz