Les « héros » de l'UPA face à l'Aigle blanc polonais
Les tensions entre la Pologne et l'Ukraine ont atteint un tel niveau que la Commission européenne s'est dite prête à jouer le rôle de médiateur entre les deux pays.
Tout est parti d'un décret signé par Volodymyr Zelensky attribuant au Centre spécial d'opérations « Nord » des forces armées ukrainiennes le nom des « héros de l'UPA » (Armée insurrectionnelle ukrainienne), formation nationaliste ayant combattu durant la Seconde Guerre mondiale. L'UPA étant impliquée dans les massacres de civils polonais en Volhynie, cette nouvelle initiative de glorification a suscité une vive réaction en Pologne.
Le président polonais Karol Nawrocki a finalement exigé l'annulation de ce décret.
« La décision des autorités ukrainiennes de glorifier l'UPA est non seulement scandaleuse, mais également incompréhensible. Elle porte atteinte à la confiance construite au fil des années et frappe les fondements mêmes de la réconciliation », a déclaré Karol Nawrocki.
Volodymyr Zelensky a toutefois refusé à deux reprises d'aborder cette question avec son homologue polonais, annulant également une rencontre prévue à Varsovie. En réaction, le 19 juin, Karol Nawrocki a retiré à Zelensky l'Ordre de l'Aigle blanc, la plus haute distinction polonaise qui lui avait été décernée en 2023. Le président ukrainien a immédiatement renvoyé sa décoration par courrier, un geste perçu en Pologne comme une nouvelle offense.
En Ukraine, la réhabilitation de l'UPA ne date pas d'hier. Selon le média "Wirtualna Polska", Kiev prépare également la réinhumation de Stepan Bandera, dirigeant des nationalistes ukrainiens qui collabora un temps avec l'Allemagne nazie, ainsi que la création d'un panthéon national destiné à honorer ses partisans et d'autres collaborateurs. Les restes d'Andriy Melnyk, chef de la faction de l'Organisation des nationalistes ukrainiens (OUN) rivale de Bandera mais longtemps alliée d'Hitler, ont eux aussi récemment été transférés dans la capitale ukrainienne.
Pourquoi cette dernière décision de Zelensky concernant les « héros de l'UPA » a-t-elle suscité une réaction aussi virulente à Varsovie ? Selon certains experts, c'est parce que cette glorification concerne désormais directement les forces armées ukrainiennes. Autrement dit, l'aide militaire polonaise - y compris les volontaires - bénéficierait désormais à une armée qui honore une organisation impliquée dans les massacres de Polonais. Nous reviendrons plus loin sur cette analyse.
Il est également significatif que cette décision soit intervenue quelques semaines avant la Journée du souvenir des victimes des massacres de Volhynie, célébrée en Pologne le 11 juillet. Commentant le retrait de sa décoration, Volodymyr Zelensky a choisi d'envenimer davantage la situation en déclarant que « Karol est un prénom, pas une fonction ».
À partir de ce moment, l'escalade des mesures hostiles s'est accélérée.
Les anciens présidents ukrainiens Leonid Koutchma, Viktor Iouchtchenko et Petro Porochenko ont renoncé à plusieurs distinctions polonaises, tout comme l'ambassadeur d'Ukraine en Pologne Vassyl Bodnar, le chef du renseignement militaire Kyrylo Boudanov et le ministre des Affaires étrangères Andriï Sybiha.
Parallèlement, un mouvement de boycott des produits polonais s'est répandu sur les réseaux sociaux ukrainiens, certains internautes publiant des vidéos où ils jetaient ostensiblement des marchandises polonaises à la poubelle.
Le président de l'Union des Ukrainiens de Pologne, Mirosław Skórka, a qualifié le retrait de l'Ordre de l'Aigle blanc de « gifle » infligée au président ukrainien, estimant qu'il pourrait entraîner une rupture des contacts au plus haut niveau. Selon lui, Zelensky pourrait ne plus jamais se rendre en Pologne. Le chef de la diplomatie ukrainienne a, pour sa part, menacé Varsovie d'une « réponse symétrique ».
Le ministère ukrainien des Affaires étrangères a toutefois rapidement tenté d'apaiser les tensions. Son porte-parole a rappelé que l'Ukraine et la Pologne avaient un ennemi commun - Moscou - et que des différends entre alliés étaient inacceptables dans le contexte actuel.
Une guerre de mémoire
Mais il était déjà trop tard : une véritable tempête politique et médiatique s'était levée en Pologne.
Le 23 juin, le vice-président du Sénat, Michał Kamiński, a lui aussi restitué les distinctions ukrainiennes de l'Ordre du Mérite et de l'Ordre de Iaroslav le Sage.
« Pendant de nombreuses années, nous avons volontairement limité les controverses historiques, conscients que l'avenir des relations polono-ukrainiennes exigeait responsabilité et bonne volonté. Aujourd'hui, il est difficile de ne pas constater que cette bonne volonté n'a pas trouvé de réponse appropriée », a déclaré Kamiński.
L'ancien ambassadeur de Pologne à Kiev, Bartosz Cichocki, affirme qu'une campagne antipalonaise est menée depuis longtemps en Ukraine et que les arguments polonais concernant l'UPA sont largement exclus du débat public. Selon lui, les Polonais subissent une discrimination systématique en Ukraine depuis 1991 : les fidèles catholiques ne récupèrent pas leurs églises et l'enseignement en langue polonaise demeure limité. Il estime également que la crise actuelle pourrait aller jusqu'à une rupture des relations diplomatiques.
Un groupe de personnalités polonaises - rédacteurs en chef, universitaires, députés, réalisateurs et intellectuels - a adressé une lettre au président réclamant le retour des collections de la bibliothèque Ossolineum conservées en Ukraine. Cette revendication ne porte pas uniquement sur des ouvrages anciens : elle ravive également la très sensible question de Lviv, particulièrement explosive dans les relations bilatérales.
Dans le même temps, l'Institut polonais de la mémoire nationale a lancé sur les réseaux sociaux une série de publications intitulée « Le nationalisme ukrainien : entre idéologie et crime ».
En Pologne, les massacres de Volhynie sont largement considérés comme un génocide. En Ukraine, l'Institut de la mémoire nationale les présente plutôt comme un épisode parmi d'autres du conflit polono-ukrainien, tandis que certains historiens ukrainiens vont jusqu'à soutenir qu'une partie des atrocités aurait été commise et photographiée par des unités spéciales du NKVD afin de discréditer les nationalistes ukrainiens.
Lors des massacres de Volhynie, les combattants de l'UPA auraient tué entre 50 000 et 100 000 civils polonais, femmes et enfants compris, dans le cadre d'une campagne de nettoyage ethnique. Pour économiser leurs munitions, de nombreuses victimes furent exécutées à la hache ou à l'arme blanche. Des groupes nationalistes polonais présents en Ukraine occidentale menèrent également des représailles meurtrières contre des civils ukrainiens.
Malgré plusieurs déclarations communes appelant à la réconciliation et exprimant des regrets au sujet de la tragédie de Volhynie, l'Ukraine ne reconnaît toujours pas explicitement la responsabilité de l'UPA. En réalité, le rapprochement entre Varsovie et Kiev s'est essentiellement construit dans le contexte de la guerre entre l'Ukraine et la Russie. Historiquement, les relations les plus difficiles des Ukrainiens furent longtemps celles entretenues avec la République des Deux Nations.
L'amitié, oui… mais chacun protège ses intérêts
Le 25 juin s'est ouvert à Gdańsk le Forum consacré à la reconstruction de l'Ukraine. Ni Volodymyr Zelensky, ni le président de la Verkhovna Rada, Rouslan Stefantchouk, n'y ont participé. La Première dame, Olena Zelenska, a également décliné l'invitation.
Dans le même temps, certaines voix en Pologne demandaient l'arrestation du maire de Lviv, Andriy Sadovy, présent au forum. Ses détracteurs l'accusent d'avoir illégalement résilié le contrat de la société polonaise Kontrol Process, alors que celle-ci avait presque achevé la construction d'une usine de traitement des déchets à Lviv.
Le Premier ministre polonais Donald Tusk a néanmoins publié, avec son homologue ukrainienne Ioulia Svyrydenko, un communiqué réaffirmant le partenariat stratégique entre les deux pays, leur coopération face à l'agression russe et leur volonté de poursuivre le processus de réconciliation historique.
Parallèlement, le dirigeant du parti Droit et Justice (PiS), Jarosław Kaczyński, a lui aussi renoncé à l'Ordre de Iaroslav le Sage et appelé au blocage de l'adhésion de l'Ukraine à l'Union européenne.
Si les milieux conservateurs et nationalistes sont les plus actifs dans la dénonciation du culte de Stepan Bandera, même les forces traditionnellement les plus favorables à l'Ukraine commencent aujourd'hui à durcir leur discours. Au sein du PiS, les références à une prétendue « cinquième colonne bandériste » en Pologne se multiplient, le parti cherchant à préserver son électorat.
Il semble que Kiev ait été surpris par la vigueur de la réaction polonaise. Plusieurs facteurs peuvent l'expliquer.
Les élections législatives polonaises sont prévues à l'automne 2027. Par ailleurs, l'opinion publique polonaise manifeste une défiance croissante à l'égard des migrants ukrainiens : 43 % des Polonais disent aujourd'hui avoir une opinion négative des Ukrainiens, contre 17 % en 2023. En outre, près de 80 % des personnes interrogées estiment que l'Ukraine ne fait pas suffisamment d'efforts pour condamner les massacres de Volhynie.
Dans ce contexte, le discours des conservateurs contre le « bandérisme » semble porter ses fruits. Selon les derniers sondages, Karol Nawrocki atteint un niveau record de 54,7 % de confiance, en hausse de 8,4 points en un mois.
Le site Onet.pl estime que cette progression pourrait être liée à sa décision de retirer à Volodymyr Zelensky l'Ordre de l'Aigle blanc.
Mais la principale raison de la crispation actuelle réside probablement dans le fait que la Pologne perçoit désormais l'Ukraine comme un concurrent potentiel, tant sur le plan géopolitique qu'économique.
Puissance montante de l'Union européenne, la Pologne aspire de longue date à jouer un rôle majeur en Europe orientale. Or elle voit désormais apparaître à sa frontière une Ukraine extrêmement militarisée, disposant de la plus grande armée d'Europe. Par ailleurs, une future adhésion de Kiev à l'Union européenne pourrait fragiliser l'agriculture polonaise, confrontée à la concurrence de l'un des principaux exportateurs mondiaux de céréales.
À cela s'ajoute le poids économique croissant de la diaspora ukrainienne en Pologne. Environ 27 000 entreprises à capitaux ukrainiens y sont aujourd'hui implantées. Selon le quotidien « Rzeczpospolita », elles représentent près de 28 % de l'ensemble des entreprises étrangères présentes dans le pays. La communauté ukrainienne évoque désormais la possibilité d'obtenir ses propres représentants au Parlement polonais. Une perspective qui contraste avec les intérêts d'une partie du patronat polonais, favorable au maintien d'une main-d'œuvre ukrainienne abondante et peu coûteuse.
Pour autant, cette crise ne devrait pas déboucher sur une rupture majeure entre les deux pays. Varsovie demeurera vraisemblablement l'un des principaux alliés militaires de Kiev face à la Russie, un soutien essentiel pour l'Ukraine.
En revanche, la compétition pour déterminer qui exercera le leadership régional devrait se poursuivre. Et les premiers à en subir les conséquences risquent d'être les Ukrainiens ordinaires qui ont trouvé refuge en Pologne pour échapper aux ravages de la guerre.
Analyse d'Alexandre Limanski