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IRAN: UNE CONVERGENCE DES MENACES

13 Janvier 2026 12:06 (UTC+01:00)
IRAN: UNE CONVERGENCE DES MENACES
IRAN: UNE CONVERGENCE DES MENACES

L’Iran est confronté à une convergence complexe et inédite de difficultés économiques, de tensions sociales et de pressions politiques, tant internes qu’externes. Les sanctions étranglent le rial, la jeunesse iranienne est de plus en plus désabusée et un système politique fragmenté peine à garder le contrôle.
Dans un entretien exclusif accordé à Caliber.Az, le journaliste et expert russe Sergueï Strokan analyse les forces qui menacent la stabilité de la République islamique et s’interroge sur l’éventualité d’un point de bascule — une « tempête parfaite » susceptible de redéfinir l’avenir du pays.

— Comment évaluez-vous les événements qui se déroulent actuellement en Iran ? Un effondrement du pouvoir est-il probable à court terme, comme le prédisent certains analystes étrangers ?
— Nous n’avons pas accès à l’ensemble des informations. Les données qui nous parviennent sont filtrées, fragmentaires et parfois déformées ou sorties de leur contexte. Cela dit, certaines conclusions s’imposent. La première, et la plus importante, est la suivante : l’Iran traverse une grave crise socio-économique et politique. Il existe une expression — la « fatigue du métal ». Et c’est précisément cette fatigue que nous observons aujourd’hui dans le projet issu de la Révolution islamique de 1979. L’ironie veut que cela se produise à la veille de son prochain anniversaire, traditionnellement célébré en février en République islamique d’Iran.

Cette fatigue est due à plusieurs facteurs, au premier rang desquels figurent les sanctions, qui rendent la vie extrêmement difficile aux Iraniens ordinaires. Contrairement au rouble ou au manat, le taux de change du rial iranien s’effondre littéralement sous les yeux de la population — seul le peso argentin semble être dans une situation pire. Cela engendre une volatilité énorme des marchés et affecte directement les prix de gros comme de détail. Dans de telles conditions, les gens ne savent plus comment préserver leurs économies ni planifier un budget familial, ce qui crée une pression psychologique intense et forme un potentiel électorat protestataire.

Par ailleurs, la République islamique d’Iran est un pays jeune. La majorité de la population socialement active est composée de jeunes qui ne veulent pas être « enterrés vivants » dans un État sans perspectives, contraints pendant des décennies de survivre sous la devise « tenir le jour et survivre la nuit ». Les menaces extérieures permanentes — frappes ou invasions — ne font qu’amplifier la contestation interne. En réalité, les jeunes n’ont rien à perdre.

— Dans quelle mesure la situation menace-t-elle la résilience du système politique ?
— Le système politique iranien est l’un des plus complexes au monde. Les pouvoirs religieux et laïcs s’y superposent : il y a un président et un parlement, mais aussi le Guide suprême, l’Assemblée des experts, le Conseil des gardiens, l’armée, les Gardiens de la révolution (IRGC) et les forces paramilitaires. À cela s’ajoute la division traditionnelle entre réformateurs et conservateurs.

Officiellement, ce sont aujourd’hui les réformateurs qui sont au pouvoir, mais ils n’ont jamais réellement été en mesure de mettre en œuvre des changements significatifs. Fait intéressant, au début des protestations, les autorités ont adopté une posture conciliante, parlant de dialogue et reconnaissant les préoccupations de la population. Cela montre qu’elles ont conscience que la situation est allée très loin.

Contrairement aux pays dotés d’un pouvoir centralisé fort et d’une grande cohésion sociale, la société iranienne est fragmentée. Les clivages sont idéologiques, sociaux et culturels. Dans les zones urbaines, le rejet des injonctions religieuses — notamment du port obligatoire du hijab — est très marqué, tandis que dans les zones rurales, le soutien à l’idéologie des ayatollahs demeure. Des actes symboliques de protestation, comme cet incident survenu il y a quelques années dans une université où une jeune femme a retiré publiquement son hijab, illustrent clairement la profondeur de cette fracture.

Il faut aussi se souvenir que l’Iran est comparable à un volcan, qui entre périodiquement en éruption. La Révolution islamique n’a jamais été un projet adopté par l’ensemble de la société. À intervalles réguliers, des tentatives d’« échappée » hors de ce modèle ont vu le jour, la première d’envergure ayant eu lieu sous la présidence de Mohammad Khatami à la fin des années 1990. Il remporta l’élection de manière inattendue, évoquant, à l’instar d’un Gorbatchev soviétique, une démocratie islamique et une nouvelle pensée politique. Mais les réformes n’ont pas pris : il y eut un retour de bâton, et le radical anti-occidental Mahmoud Ahmadinejad arriva au pouvoir. S’ensuivirent à nouveau des protestations, des répressions, des exécutions et des emprisonnements. Après avoir « joué » avec ce modèle, la République islamique s’est pourtant remise à regarder avec intérêt du côté des réformes.

Pour poursuivre l’analogie sismique, la question est la suivante : à quel moment — après combien de « chocs politiques » — la structure du régime pourrait-elle s’effondrer ? Pour l’instant, il est impossible de le dire. Jusqu’à récemment, le système résistait à ces secousses, vacillant sans tomber. Ce qui est certain, en revanche, c’est qu’un événement « sismique » majeur est désormais en cours. À en juger par les arrestations et autres mesures sévères prises par les autorités, le système se défend activement. Les forces de sécurité seront déployées, des rassemblements pro-régime organisés et de nouvelles déclarations officielles publiées.

On peut affirmer avec certitude que pour que le système s’effondre, il faudrait une défaite majeure et une scission au sommet, principalement au sein de l’appareil répressif. Si les Gardiens de la révolution, l’armée et les services de renseignement restent unis, ils disposent de ressources suffisantes pour réprimer les protestations. Même en cas de division des élites, cela conduirait probablement non pas à la chute de la République islamique, mais à une reconfiguration du pouvoir.

Il est possible que, si les protestations devenaient incontrôlables, le régime tente de les canaliser lui-même, en faisant entrer en scène une nouvelle équipe dirigeante. Mais rien n’indique à ce stade un démantèlement complet de la structure de la République islamique instaurée en 1979.

— Ne pensez-vous pas qu’une configuration critique de facteurs s’est aujourd’hui mise en place, une sorte d’apogée politique ? Entre les frappes potentielles d’Israël et des États-Unis, les échecs économiques et sociaux, et une lassitude croissante de la population face à l’incapacité de la République islamique à atteindre ses objectifs — les idéaux de la Révolution existent, mais sans perspectives — la situation n’a-t-elle pas atteint un point extrême, une sorte de guillotine géopolitique ?
— Oui, il est possible que nous assistions à ce que l’on peut appeler une « tempête parfaite ». Les sanctions, le désespoir économique, la fatigue sociale, les doubles standards, la pression extérieure des États-Unis et d’Israël, ainsi que les divisions internes au sein des élites convergent simultanément. À un tel moment, la structure de l’État iranien pourrait effectivement vaciller. L’Iran pourrait bien se trouver au cœur d’une « tempête parfaite », que le système ne serait pas en mesure de surmonter.

— Quel scénario de « réinitialisation » pourrait être envisagé par les autorités dans le pire des cas ?
— En République islamique d’Iran, on sait depuis longtemps que le Guide suprême s’est sérieusement « affaibli » et pourrait quitter ses fonctions. La population vit depuis des années dans l’attente de ce moment. Pour le régime, cela pourrait devenir un instrument de réinitialisation : « Vous n’aimiez pas le dirigeant — il n’est plus là. »

Dans ce cas, le système resterait intact et la société se verrait proposer un nouveau Guide suprême, assorti de promesses de stabilisation sociale et économique : régulation des prix, soutien au rial, politiques sociales renforcées et rapprochement prudent avec l’Occident. Mais il s’agirait de réformes superficielles, menées au sommet, sans remise en cause du système lui-même.

Un tel scénario pourrait offrir au régime un sursis temporaire face à l’effondrement politique ou à une « exécution » qui, à l’échelle historique, semble néanmoins inévitable — même si elle ne surviendra probablement pas dans l’immédiat.

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