Valérie Pécresse, qui avait fait du soutien à l'Arménie l'un des thèmes de sa campagne, a subi une lourde défaite lors des élections présidentielles. La veille du scrutin, le journaliste Jean-Michel Brun, interviewé par Anastasia Lavrina, de la chaîne azerbaïdjanaise CBC, analysait l'erreur politique que constituait cette position. Il est intéressant de lire cette interview aujourd'hui, à la lumière du désastre électorale de la candidate LR.
Французы не приняли программу Валери #Пекресс! Её визит в #Ереван и незаконное посещение азербайджанского города #Ханкенди пошли ей только во вред!
— Anastasia Lavrina (@ALavrina) April 11, 2022
ГЛОБАЛЬНАЯ ДИСКУССИЯ с Анастасией Лавриной https://t.co/lm0UpmxeY7 pic.twitter.com/rlAgujqh5Z
AL : Il semble que la visite de Madame Pecresse en Arménie, notamment dans le territoire de Khankendi n'a pas été pour elle d'une grand utilité sur le plan électoral.
JMB : Effectivement, Valérie Pécresse est aujourd’hui créditée de 8,6% dans les sondages (Elle a finalement obtenu 4,78% des voix - NDLR), ce qui est loin derrière Marine le Pen, à 23%, même Zemmour à moins de 10% et surtout du candidat de l’extrême gauche Jean-Luc Mélanchon, qui fait une percée spectaculaire à 16% (Il a finalement obtenu 21,95% NDLR) . Donc, non, le soutien de Pécresse aux Arméniens ne lui a servi à rien.
AL : Quel était l'objectif principal des organisateurs de cette visite et ce qu'ils ont obtenu en retour ?
JMB : Il faut replacer cette visite dans le contexte du discours politique actuel. Le parti de Valérie Pécresse est à la dérive depuis les dernières élections, d’autant que Emmanuel Macron a pratiquement repris à son compte le programme économique et social du parti Les Républicains.
Il faut donc pour Valérie Pécresse, se démarquer du parti " En Marche ", et pense qu’il faut pour cela essayer de capter les électeurs de l’aile droite de " En Marche ". Pour cela, la solution trouvée est de s’appuyer sur la propre aile droite du parti " Les Républicains "., dont le leitmotiv est le danger présenté par l’immigration musulmane qui " menacerait " les soi-disantes racine chrétiennes de la France. Elle pour cela mené un combat pour soutenir les Chrétiens d’Orient qu’elle présente comme menacés dans les pays à majorité musulmane, ce qui est une absurdité. Même le Pape a dénoncé ce point de vue.
En présentant les Arméniens comme des chrétiens menacés par les azeris musulmans, Valérie Pecresse pensait donc attirer à elle à la fois les électeurs de droite de Macron, et ceux de Marine Le Pen et Eric Zemmour.
AL : Qui d'autre que le lobby arménien en France a prêté attention à cette visite et s'en souvient ?
JMB : Cette stratégie n’est pas crédible, et n’a donc pas été acceptée par les Français.
En réalité, les Français se fichent pas mal des Arméniens. Simplement, comme les lobbies arméniens sont très puissants dans la presse, et que la droite diffuse un discours politique de soutien aux Arméniens, les Français, mal informés y sont sensibles, mais cela n’a aucune influence sur les intentions de vote. La politique étrangère est d’ailleurs, de manière générale, très peu prise en compte par les électeurs.
AL : Pensez-vous que le lobby arménien et le gouvernement arménien resteront en contact avec Valérie Pécresse après les élections ?
JMB : Honnêtement, je ne sais pas. Oui, sans doute parce que Les Républicains sont un parti qui compte - pour l'instant - mais Les Républicains eux-mêmes sont capables de changer leur stratégie à l’égard du Caucase, surtout si le nouveau gouvernement se rapproche de l’Azerbaïdjan. Regardez la Turquie : la droite française était l’amie de la Turquie dans les années 80, puis l’ennemie maintenant, et redeviendra peut-être son amie après son soutien aux Ukrainiens. Quant aux Républicains, dans quel état seront-ils après les élections, auront-ils encore un poids sur la politique française ? La politique est volatile.
AL : Le Premier ministre arménien Nikol Pashinyan entretient de bonnes relations avec le président Macron. Alors, qu'est-ce qui explique sa proximité avec Madame Pecresse ? Peut-on considérer cela comme une trahison ?
JMB : La politique est une grande comédie. Emmanuel Macron a tellement imité les programmes de la droite et de l’extrême droite que Valérie Pécresse l’a accusé de plagiat ! Ils ont donc, pour l’instant, les mêmes " amis ". Sauf que, voyant la poussée du leader de gauche Jean-Luc Melenchon, Macron essaie de changer son discours pour le rendre plus à gauche. Et les amis d’aujourd’hui ne seront peut-être pas ceux de demain. La trahison est une mode de vie en politique.
AL : Peut-on considérer que la défaite de Madame Pécresse aux élections était en grande partie due à une campagne électorale mal conçue ? Aurait-elle dû prêter plus attention aux problèmes des Français plutôt que de s'occuper des Arméniens ?
JMB : Dans son programme, Valérie Pécresse ne parlait pas que des Arméniens. Les Arméniens sont là pour lui attirer les voix des quelques catholiques extrémistes, et l’importance numérique de la diaspora arménienne compte dans les voix. Mais ce n’est que très marginal. En fait Valérie Pécresse est pénalisée par le fait que dans aucun domaine, pas plus celui-là que les autres, elle est capable de présenter des solutions originales.
AL : En réalité, les politiciens se soucient de leurs propres intérêts, et pas vraiment des Arméniens ?
JMB : Oui, comme je vous le disais. La seule chose qui compte pour un politicien, c’est d’être élu. S’il juge, le lundi, qu’il faut pour cela soutenir les Arméniens, il le fera. Si le mardi, il se rend compte du contraire, il les laissera tomber. C’est ça, la politique !
AL Comment cela affectera-t-il les Arméniens d'Arménie ? Ne se sont-ils pas radicalisés car ils ont été encouragés par de fausses promesses ?
JMB : Je parle souvent avec des Arméniens, même ceux qui soutienne publiquement la politique de l’Arménie. Mais en privé, ils commencent à en avoir assez de ces nationalistes, souvent poussés par une partie de la diaspora, américaine en particulier, qui font de l’Arménie un terrain de guerre permanent. Ils souhaitent vivre normalement, tranquillement, coopérer pacifiquement avec les autres pays, l’Azerbaïdjan y compris, et sont lassés de ces batailles d’ego.
AL : Pourquoi l'Arménie se soucie-t-elle tant de la politique française ? Qu'attendent-ils de ce pays et de ses politiciens ?
JMB : C’est une politique de circonstances. L’Arménie s’interesse à la France parce que, historiquement, les Arméniens qui ont quitté la Turquie ont débarqué en masse dans le port de Marseille et se sont installés en France. Aujourd’hui les Arméniens forme une grande communauté estimée à plus de 700 000 personnes. En agissant sur la politique Française, cette importante diaspora pense également agir sur l’Europe. C’est comme cela qu’on a vu le député Les Républicain Bellamy faire un véritable discours de propagande au parlement européen.
AL : L'échec de cette campagne électorale de soutien à l'Arménie sera-t-elle une leçon pour l'Arménie et les autres politiciens qui courent après les votes du lobby arménien ?
JMB : Pour les Arméniens, cette campagne n’a pas été un échec, au contraire. L’important, ce n’est pas que Pécresse soit élue, puisque les autres candidats, à part Mélenchon, tiennent à peu près le même discours. L’important c’est qu’on parle de l’Arménie, et c’est plutôt réussi. Aux Azerbaïdjanais, maintenant, de faire entendre leur voix. Après les élections, ce sera chose beaucoup plus facile.