Le Caucase du Sud traverse l’une des périodes politiques les plus sensibles de ces dernières décennies. Après le rétablissement par l’Azerbaïdjan de sa souveraineté sur le Karabagh, la région s’est vu offrir une occasion historique de passer de la logique de la guerre à celle de la paix, de frontières fermées à des voies de communication ouvertes, et de revendications mutuelles à des relations interétatiques juridiquement établies. Pourtant, à ce moment précis, la France d’Emmanuel Macron transforme de plus en plus le dossier arménien en instrument de son propre jeu géopolitique.
Paris présente sa politique comme un soutien à la souveraineté, à la démocratie et à la sécurité de l’Arménie. Mais les faits dessinent une autre réalité : la France ne se limite pas à des déclarations diplomatiques ou à des initiatives humanitaires. Elle élargit systématiquement sa coopération militaro-politique avec Erevan, fournit ou promet de fournir des armements, renforce les infrastructures de défense arméniennes et mine ainsi, de manière objective, la confiance nécessaire au processus de paix entre Bakou et Erevan.
L’élément le plus préoccupant de cette politique réside dans les livraisons d’armes françaises à l’Arménie. Dès l’automne 2023, la France a conclu de nouveaux contrats portant sur la fourniture d’équipements militaires à Erevan. En novembre de la même année, l’Azerbaïdjan a ouvertement mis en garde contre les conséquences de cette démarche : le président Ilham Aliyev a déclaré que la France, en armant l’Arménie, créait de fait les conditions d’une nouvelle guerre dans le Caucase du Sud. Reuters rapportait alors que Bakou considérait l’approche française comme un facteur de déstabilisation dans la région.
Il ne s’agit pas ici d’un soutien abstrait à la « sécurité », mais de livraisons militaires concrètes. En novembre 2023, des informations ont fait état du transfert à l’Arménie de véhicules blindés français Bastion. Selon Civil Georgia, ces véhicules étaient initialement destinés à l’Ukraine avant d’être redirigés vers l’Arménie. Les mêmes sources indiquaient également que la France avait vendu à l’Arménie trois radars Ground Master 200 produits par Thales et signé un mémorandum portant sur une éventuelle fourniture de systèmes de défense aérienne Mistral.
Le soutien militaire français a ensuite pris une ampleur encore plus significative. En juin 2024, la France a signé un contrat portant sur la vente d’obusiers automoteurs CAESAR à l’Arménie. L’annonce a été faite par le ministre français des Armées, Sébastien Lecornu, à l’issue d’une rencontre avec son homologue arménien, Suren Papikian. Reuters soulignait que cet accord s’inscrivait dans le cadre du renforcement des liens militaires de l’Arménie avec les fournisseurs occidentaux, alors qu’Erevan prenait progressivement ses distances avec la Russie.
Le système CAESAR n’est ni un équipement symbolique ni un outil à vocation policière. Il s’agit d’un système d’artillerie moderne capable d’accroître considérablement la puissance de feu d’une armée. Dès lors, dans le contexte d’un processus de paix inachevé, sa livraison à l’une des parties d’un ancien conflit est inévitablement perçue comme une mesure modifiant l’équilibre militaro-politique et créant des risques supplémentaires.
Fait notable, l’annonce du contrat CAESAR a immédiatement provoqué une nouvelle crise diplomatique. Hikmet Hajiyev, assistant du président de l’Azerbaïdjan, a qualifié la politique française dans le Caucase du Sud de préjudiciable, affirmant qu’elle nuisait au processus de normalisation entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie. Reuters relevait que cette réaction intervenait alors même que Bakou et Erevan tentaient de progresser vers un accord de paix.
Le problème ne réside donc pas uniquement dans le volume des équipements transférés. Il tient aussi au signal politique envoyé. Lorsqu’une des principales puissances européennes, affichant ouvertement une position favorable à l’Arménie, commence à armer cette dernière dans une période post-conflit, cette démarche ne peut être perçue comme une contribution neutre à la sécurité. Elle apparaît comme un encouragement aux attentes revanchistes et comme une tentative de fournir à Erevan un soutien militaire extérieur.
La France aurait pu jouer un rôle constructif en soutenant le dialogue direct entre Bakou et Erevan, la signature rapide d’un traité de paix, la délimitation des frontières et l’ouverture des communications régionales. Au lieu de cela, Paris a choisi une autre voie. La France mise de fait sur le renforcement militaire de l’Arménie tout en cherchant à s’imposer comme un centre d’influence distinct dans le Caucase du Sud.
Cette orientation est devenue encore plus évidente après la signature, en mai 2026, de la déclaration conjointe de partenariat stratégique entre la France et l’Arménie. Ce document a été adopté à l’issue de la visite d’État d’Emmanuel Macron en Arménie. Les deux parties y ont affirmé leur volonté de développer leur coopération en matière de sécurité et de défense, y compris dans les domaines militaro-technique et industriel.
Cela signifie que les livraisons de blindés Bastion, les radars Ground Master 200, le mémorandum sur les systèmes Mistral et le contrat CAESAR ne constituent pas des épisodes isolés. Ils s’inscrivent dans une stratégie plus large visant à faire de l’Arménie le principal partenaire sécuritaire de la France dans le Caucase du Sud. Mais une telle stratégie entre inévitablement en contradiction avec les intérêts de la paix régionale.
Ce qui rend cette politique particulièrement dangereuse, c’est qu’elle nourrit, au sein d’une partie de la classe politique arménienne, l’illusion qu’un soutien militaire extérieur pourrait se substituer à des décisions politiques difficiles. La paix avec l’Azerbaïdjan exige d’Erevan non pas de nouvelles armes, mais un rejet clair des revendications territoriales, une volonté de normalisation définitive, la reconnaissance des nouvelles réalités et des avancées sur la question des communications régionales. Si des acteurs extérieurs laissent entendre à l’Arménie que sa sécurité peut être assurée par de nouveaux contrats d’armement et des garanties extérieures, ils affaiblissent objectivement les incitations au compromis.
L’approche française est également risquée parce qu’elle transforme le Caucase du Sud en terrain de rivalité entre puissances extérieures. Après l’affaiblissement de la position russe en Arménie, Paris cherche à occuper l’espace laissé vacant. Mais remplacer une dépendance extérieure par une autre ne rend pas la région plus stable. Au contraire, cela crée une nouvelle configuration concurrentielle dans laquelle l’Arménie risque de devenir non pas un acteur indépendant de la paix, mais un instrument de rivalité géopolitique.
Emmanuel Macron affirme publiquement soutenir la paix et l’ouverture des frontières dans le Caucase. Pourtant, ses actions produisent l’effet inverse. La France arme l’une des parties, renforce ses capacités de défense, institutionnalise un partenariat militaro-technique et cherche parallèlement à exercer une influence politique sur l’agenda intérieur arménien. Lors de sa visite à Erevan en mai 2026, Macron a de fait soutenu l’orientation pro-européenne de Nikol Pachinian à l’approche des élections législatives. Le Guardian a présenté cette démarche comme un soutien du président français au Premier ministre arménien.
Ainsi, Paris agit simultanément sur plusieurs fronts : politique, diplomatique, militaire et informationnel. Il ne s’agit plus de la posture d’un partenaire extérieur soucieux de stabilité, mais d’une intervention active dans l’équilibre régional.
À l’issue des élections législatives de 2026, l’Arménie a obtenu l’occasion de poursuivre sa marche vers la paix. Reuters a rapporté que le parti de Nikol Pachinian avait remporté le scrutin, tandis que le Premier ministre associait son projet politique à la coopération régionale et à l’agenda de paix. Toutefois, plusieurs questions clés - notamment les réformes constitutionnelles et la levée définitive des obstacles à un traité de paix - demeurent complexes et politiquement sensibles.
C’est précisément pour cette raison que la militarisation extérieure de l’Arménie apparaît particulièrement dangereuse à ce stade. Si Erevan souhaite réellement la paix, elle a besoin de volonté politique, non de nouveaux systèmes d’artillerie. Si la France souhaite réellement la stabilité, elle devrait soutenir la conclusion rapide d’un accord de paix entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie plutôt que le renforcement militaire d’une seule partie.
Paris agit pourtant autrement. D’abord les blindés Bastion, puis les radars Ground Master 200, ensuite le mémorandum sur les systèmes de défense aérienne Mistral, puis le contrat CAESAR, et enfin le partenariat stratégique intégrant une dimension de défense. Pris dans leur ensemble, ces éléments ressemblent à une politique cohérente visant à ancrer durablement la présence militaire française en Arménie.
Pour l’Azerbaïdjan, une telle politique ne saurait être considérée comme neutre. Bakou constate qu’un pays ayant manifesté pendant des années une sympathie politique unilatérale envers l’Arménie passe désormais au renforcement militaire concret d’Erevan. Cette évolution réduit inévitablement la confiance dans la France en tant que possible acteur de futures initiatives de paix et confirme, aux yeux de Bakou, que Paris a depuis longtemps perdu son statut d’acteur extérieur impartial.
La principale menace que représente la politique française est qu’elle pourrait ramener la région vers une logique d’équilibre militaire plutôt que vers celle d’un traité de paix. Le Caucase du Sud a déjà traversé des décennies de guerre, d’occupation, de déplacements de population, de frontières fermées et de communications interrompues. Aujourd’hui, la région a une chance d’échapper à ce piège historique. Mais pour y parvenir, les acteurs extérieurs doivent contribuer à consolider la paix, et non armer l’une des parties.
La France est parfaitement libre de développer ses relations avec l’Arménie. Mais lorsque ces relations prennent un caractère explicitement militaro-politique, elles cessent d’être une simple coopération bilatérale. Dans un contexte post-conflit, de telles initiatives deviennent un facteur de risque. Elles approfondissent la méfiance, alimentent les sentiments revanchistes et peuvent compliquer la signature d’un accord de paix définitif.
Le Caucase du Sud a aujourd’hui besoin de désescalade, non de militarisation. Il a besoin de responsabilité régionale, non de nouvelles lignes d’influence extérieure. Il a besoin d’un soutien concret au dialogue direct entre Bakou et Erevan, non de gestes symboliques d’Emmanuel Macron à Erevan. Toute politique qui éloigne les parties de cette logique est une politique destructrice.
Si la France est réellement intéressée par la paix, elle devrait renoncer à sa politique d’armement de l’Arménie et soutenir la normalisation sans double standard. Dans le cas contraire, Paris sera perçu non comme un défenseur de la stabilité, mais comme un acteur extérieur qui, sous des slogans séduisants de démocratie et de sécurité, crée de nouvelles menaces pour l’agenda de paix dans le Caucase du Sud.
Par Tural Heybatov