La scène politique européenne est de nouveau secouée par une controverse - qui semble dépasser les pratiques habituelles de lobbying. Des documents publiés impliquant l’ancien procureur de la Cour pénale internationale, Luis Moreno Ocampo, et son fils Tomás soulèvent des interrogations sur la transparence des institutions européennes, l’influence de réseaux de lobbying, d’éventuels liens de corruption, ainsi que des tentatives d’orienter les processus politiques au sein de l’Union européenne et dans le Caucase du Sud.
Ce qui rend l’affaire particulièrement sensible, c’est qu’elle ne se limite pas à des allégations concernant l’Azerbaïdjan. Les documents évoquent également des pressions présumées sur les institutions européennes, l’utilisation du discours des Droits de l’Homme comme outil politique, ainsi que des discussions liées à la politique intérieure de l’Arménie et au Premier ministre Nikol Pachinian. Si ces éléments étaient confirmés, ils pourraient soulever des questions plus larges quant à la neutralité des institutions européennes en matière de paix, de sécurité et de droit international.
Le média News.Az a interrogé le politologue turc Hüsamettin İnaç et l’analyste politique polonais Jakub Korejba sur la frontière entre lobbying et ingérence politique, les risques que de telles pratiques font peser sur le processus de paix dans le Caucase du Sud, ainsi que leurs implications potentielles pour l’Europe, l’Azerbaïdjan et l’Arménie.
Selon le professeur İnaç, ces développements concernent l’Azerbaïdjan, le Caucase du Sud et la Turquie, mais aussi la crédibilité et la réputation internationale de l’Union européenne.
« Depuis sa création, l’UE s’est présentée comme un espace de défense des Droits de l’Homme, de la démocratie, de l’État de droit, de la protection des minorités et du pluralisme culturel. Ces principes ont été consacrés dans les critères de Copenhague de 1993, qui fixent les standards d’adhésion », rappelle-t-il.
Cependant, il estime que l’Union s’est progressivement éloignée de ces principes, contribuant à une crise de confiance et à un affaiblissement de son autorité morale.
« Après la crise financière de 2008, l’Europe a affronté la crise de la zone euro, puis a durci ses politiques migratoires. Depuis le 7 octobre 2023 et les événements à Gaza, elle fait l’objet de critiques renouvelées dans certaines parties de la communauté internationale », explique-t-il.
İnaç mentionne également les déclarations de la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, sur le droit d’Israël à se défendre, qui ont suscité des réactions contrastées au regard de la situation humanitaire. Il critique en outre les arguments liant l’élargissement de l’UE dans les Balkans à la réduction de l’influence de la Turquie, de la Russie et de la Chine.
« Ce type de rhétorique apparaît sélectif et renforce une approche discriminatoire », juge-t-il.
Selon lui, une tendance croissante consiste à reléguer le droit international au second plan et, dans certains cas, à tenter d’influencer la Cour pénale internationale, ce qui soulève des inquiétudes quant à l’indépendance judiciaire.
« Cela est particulièrement visible à l’égard de pays comme la Turquie et l’Azerbaïdjan, qui mènent des politiques étrangères indépendantes et défendent leurs intérêts nationaux », affirme-t-il.
Il souligne que la politique turque en Méditerranée orientale, son rôle dans la crise libyenne, son soutien au gouvernement reconnu internationalement en Libye, la doctrine de la « Patrie bleue », ainsi que ses actions en Syrie et sa lutte contre le terrorisme, ont suscité une irritation notable en Europe.
« De même, la position indépendante de l’Azerbaïdjan après sa victoire au Karabagh en 2020 est perçue par certains centres européens comme un défi », ajoute-t-il.
Dans le même temps, İnaç estime qu’une véritable opportunité de paix a émergé dans le Caucase du Sud.
« Le Premier ministre arménien, Nikol Pachinian, confronté aux limites des calculs de politique étrangère passés, commence à agir de manière plus pragmatique. Il comprend progressivement que l’avenir durable de l’Arménie est impossible sans des relations normalisées avec la Turquie et l’Azerbaïdjan », observe-t-il.
Il considère que la suppression éventuelle dans la Constitution arménienne des dispositions comportant des revendications territoriales contre des États voisins pourrait constituer une étape importante vers la paix.
« La société arménienne montre également des signes de bon sens politique. Paradoxalement, un dirigeant qui a perdu la guerre a aujourd’hui l’opportunité de consolider un nouveau cap par des élections », ajoute-t-il.
Selon İnaç, alors que la région semblait se rapprocher d’un règlement, une ingérence extérieure pourrait de nouveau compliquer la situation.
« Les tentatives d’utiliser les institutions internationales comme instrument de pression contre l’Azerbaïdjan contredisent la logique de paix et les valeurs mêmes sur lesquelles repose l’Union européenne », insiste-t-il.
Il souligne également que depuis le déclenchement de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, et plus encore après le retour au pouvoir de Donald Trump, l’Europe perd progressivement son crédit politique.
« Privée de son soutien américain traditionnel, l’Europe tente de bâtir sa propre architecture de sécurité, mais elle le fait dans un contexte de confusion économique et stratégique », analyse-t-il.
Selon lui, au lieu de considérer la Turquie comme un partenaire naturel, l’Europe poursuit une politique d’exclusion culturelle, tout en cherchant à marginaliser l’Azerbaïdjan, pourtant acteur clé de la sécurité énergétique européenne.
« L’utilisation d’institutions juridiques à des fins politiques renforce l’impression de double standard. L’Union européenne risque d’en payer le prix : les institutions perdent rapidement la confiance, et la stabilité interne devient plus vulnérable. Si cette trajectoire ne change pas, la crise de confiance pourrait se transformer en une crise politique bien plus profonde », conclut-il.
De son côté, Jakub Korejba estime que ce scandale est révélateur d’un problème systémique au sein de la politique européenne.
« Bruxelles est depuis longtemps un espace où institutions officielles, groupes de lobbying, diasporas, ONG et intermédiaires politiques entretiennent des relations excessivement étroites. Officiellement, cela s’appelle engagement avec la société civile ; en pratique, cela ressemble souvent à un marché de l’influence », affirme-t-il.
Selon lui, le Caucase du Sud n’est pas toujours perçu comme une région composée d’États et de sociétés réels, mais plutôt comme un échiquier géopolitique commode.
« À travers le langage des Droits de l’Homme et de la rhétorique humanitaire, des intérêts politiques très concrets peuvent être promus. Dans ce contexte, le lobby arménien ne fonctionne pas en vase clos : il exploite les faiblesses de la bureaucratie européenne - sa complaisance, sa dépendance aux récits externes et sa propension à écouter les acteurs les plus actifs en coulisses », explique-t-il.
Korejba estime que cette dynamique est particulièrement dangereuse, car elle nuit tout autant à l’Azerbaïdjan qu’à l’Arménie.
« Elle enferme également l’Arménie dans une logique de conflit, de dépendance extérieure et d’illusions. Certaines forces, notamment en dehors de l’Arménie, ont intérêt à maintenir le conflit : elles tirent profit depuis des années des récits de guerre et de confrontation. Pour elles, la paix est une mauvaise affaire », souligne-t-il.
Selon lui, si les documents publiés sont confirmés, ils porteraient un coup sévère à la réputation des institutions européennes. Mais le problème est, à ses yeux, bien plus profond.
« La crise de réputation existe depuis longtemps. Le Parlement européen et la Commission européenne apparaissent de plus en plus comme des structures qui prétendent jouer le rôle d’arbitres, tout en ayant elles-mêmes besoin d’arbitrage - moral, politique et institutionnel », affirme-t-il.
Évoquant la position de l’Azerbaïdjan, l’expert polonais estime que Bakou ne doit pas laisser les efforts de lobbying externes dicter son agenda.
« L’Azerbaïdjan est un pays qui a rétabli son intégrité territoriale, proposé la paix et agit à partir d’une réalité politique. Pour ceux qui cherchent à préserver le conflit comme source d’influence et de revenus, il devient de plus en plus difficile de se dissimuler derrière la rhétorique des Droits de l’Homme et du droit international. Tôt ou tard, derrière chaque campagne “morale”, apparaissent les intérêts, les financeurs et les véritables motivations », conclut-il.