"MADE IN KARABAGH": UN PARC INDUSTRIEL A LA CONQUETE DU MARCHE EUROPEEN

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30 Avril 2026 10:45
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"MADE IN KARABAGH": UN PARC INDUSTRIEL A LA CONQUETE DU MARCHE EUROPEEN

Par Akbar Novruz

Aghdam est restée déserte pendant près de trois décennies, entièrement pillée de tout ce qui avait de la valeur matérielle, ses maisons réduites à des carcasses, ses rues vidées de toute vie. Les photos « avant-après » peuvent surprendre, même parmi les images déjà saisissantes de la reconstruction post-conflit, mais elles permettent de mesurer le chemin parcouru depuis 2020. Aujourd’hui, le parc industriel d’Aghdam accueille 32 entreprises pour un investissement total de 145,8 millions de manats (85 millions de dollars), générant environ 1 000 emplois. Selon les dernières informations, il produit désormais des chaussures de sécurité dont la marque est enregistrée dans les 27 pays de l’Union européenne. Ce dernier point peut sembler anecdotique, mais il est révélateur des réalités de l’ambition du parc industriel d’Aghdam.

Seule entreprise du site à fabriquer des chaussures de travail spécialisées dans son unité de production d’Aghdam depuis 2024, BAFCO Invest LLC est aussi devenue la première société à enregistrer une marque au niveau de l’UE. Une telle démarche juridique confère une exclusivité de marque sur un marché unique, ouvre l’accès aux appels d’offres publics européens et constitue une base essentielle pour toute stratégie d’exportation - en garantissant la protection du nom commercial devant les tribunaux. La gamme de produits de l’entreprise comprend des chaussures spécialisées conformes à la norme EN ISO 20345 et à d’autres standards internationaux, ciblant le marché européen, estimé à environ 4,5 milliards d’euros par an, avec une croissance d’environ 4 %. Cette progression est portée par le développement du secteur de la construction, le renforcement des législations en matière de sécurité au travail et les besoins d’investissement en infrastructures physiques après la pandémie. Le marché des équipements de protection individuelle (EPI), dont les chaussures constituent une part importante, est à la fois l’un des plus réglementés et l’un des plus dynamiques au monde. En 2025, à lui seul, 34 % des exportations non pétrolières de l’Azerbaïdjan provenaient des zones industrielles gérées par l’IZIA, pour une valeur de 1,2 milliard de manats (environ 705 millions de dollars), soit une hausse de 13,4 % sur un an.

Quel potentiel pour le parc industriel d’Aghdam sur le marché européen ?

L’offre du parc industriel d’Aghdam dépasse largement les activités liées à la seule reconstruction. Ses résidents produisent des équipements de ventilation et de lutte contre l’incendie, des structures métalliques, des matériaux de construction, des isolants pour toitures, des tuyaux, des installations de transmission électrique, des systèmes de signalisation ferroviaire, du papier peint ainsi que des chaussures de sécurité. Plusieurs de ces produits s’inscrivent naturellement dans les besoins du marché unique européen, et pas seulement en raison de leur spécialisation. Les systèmes de signalisation ferroviaire, par exemple, sont très demandés dans un contexte de modernisation des réseaux dans le cadre du projet de Réseau transeuropéen de transport. Quant aux matériaux de construction, notamment ceux conformes aux normes européennes de résistance au feu (EN 13501), ils restent en pénurie dans de nombreux pays d’Europe centrale et orientale, freinant les investissements dans la reconstruction.

Au-delà de ces éléments, le marché européen offre des perspectives importantes dans plusieurs segments correspondant aux capacités industrielles d’Aghdam. Le marché des chaussures de sécurité représente déjà environ 4,5 milliards d’euros par an, avec une croissance stable liée à la demande des secteurs à forte intensité de main-d’œuvre. Le secteur du papier peint et des revêtements décoratifs atteint quant à lui 2,1 milliards d’euros par an, retrouvant progressivement son dynamisme après la stagnation liée à la pandémie. Les systèmes de signalisation ferroviaire pèsent environ 6,8 milliards d’euros et continuent de croître sous l’effet des investissements dans les réseaux de transport. L’industrie des équipements de chauffage, ventilation et climatisation (CVC), évaluée à près de 14 milliards d’euros annuels, bénéficie quant à elle de normes d’efficacité énergétique toujours plus strictes. Enfin, les matériaux de construction et les couvertures de toiture représentent un marché de plus de 45 milliards d’euros, particulièrement dynamique en Europe centrale et orientale.

Pour accéder à ce marché, chaque produit fabriqué à Aghdam doit se conformer à un ensemble strict de réglementations européennes. Marquage CE, normes EN, exigences TSI pour les équipements ferroviaires ou conformité des EPI : il ne s’agit pas de simples formalités d’exportation, mais de conditions indispensables d’accès au marché. L’enregistrement d’une marque dans l’UE par BAFCO constitue donc une étape nécessaire, mais insuffisante.

Entre opportunités commerciales et contraintes politiques

Actuellement, l’Azerbaïdjan bénéficie du Système de préférences généralisées (SPG) de l’Union européenne, qui permet un accès préférentiel ou exempt de droits de douane à près des deux tiers des lignes tarifaires européennes. En théorie, cela confère aux producteurs d’Aghdam un avantage en termes de coûts par rapport à leurs concurrents. Mais dans les faits, ce dispositif ne règle pas la question centrale de la conformité aux normes. Une entreprise azerbaïdjanaise devra toujours certifier ses produits selon les standards européens - même si elle évite, par exemple, un droit de douane de 4,3 % sur ses exportations vers l’Allemagne.

Le principal obstacle reste toutefois l’absence d’accord commercial global entre l’Azerbaïdjan et l’Union européenne. Les négociations, entamées en 2017 pour moderniser le cadre bilatéral, sont à l’arrêt depuis février 2022. Bien que l’UE demeure le premier partenaire commercial de l’Azerbaïdjan - représentant 41,2 % de son commerce extérieur et 63,3 % de ses exportations - cette relation repose essentiellement sur les hydrocarbures. Or, ces échanges échappent largement aux accords commerciaux classiques, les prix étant dictés par le marché énergétique et les conditions fixées par des contrats d’approvisionnement. En revanche, l’absence d’accord empêche la reconnaissance mutuelle des certifications, limite les possibilités de coopération régionale et freine tout dialogue réglementaire structuré.

Dans ce contexte, l’initiative de BAFCO d’enregistrer une marque dans l’UE apparaît particulièrement opportune. Elle intervient alors qu’une nouvelle fenêtre de dialogue s’ouvre entre Bakou et Bruxelles. Le 16 avril, le vice-ministre azerbaïdjanais des Affaires étrangères, Yalchin Rafiyev, a rencontré Audrone Perkauskiene, responsable au Service européen pour l’action extérieure. Les discussions ont porté sur un nouvel accord de partenariat et sur les priorités communes, avec un prochain cycle de négociations prévu à Bakou début juin. Si ces échanges restent dominés par des enjeux politiques et énergétiques - gaz, corridor médian, stabilité du Caucase du Sud - ils pourraient à terme intégrer des mesures facilitant les échanges commerciaux.

La visite du Premier ministre tchèque le 27 avril, accompagné d’une délégation de 50 entreprises, ajoute une dimension supplémentaire. Il a notamment évoqué l’intérêt de ŠKODA Transportation pour la création d’une coentreprise industrielle en Azerbaïdjan. Ce type de partenariat pourrait offrir une solution pragmatique : produire en Azerbaïdjan tout en facilitant l’accès au marché européen grâce à l’expertise et aux certifications d’un partenaire européen. Pour les entreprises tchèques, l’intérêt est également fiscal, les avantages accordés dans le parc industriel ayant permis d’économiser 42 millions de manats en 2025.

Une dimension géopolitique assumée

Enfin, un élément échappe à la seule logique économique : la portée symbolique du label « Made in Karabakh ». Développée par AZPROMO depuis 2024 aux côtés de la marque « Made in Azerbaijan », cette certification porte une dimension géopolitique forte. Pour certains consommateurs européens, l’origine « Karabakh » des produits peut représenter une valeur ajoutée - associée à la reconstruction, à la normalisation économique post-conflit et à une production issue de zones certifiées.

En définitive, l’ambition dépasse le seul parc industriel d’Aghdam. L’objectif est d’étendre cette dynamique à d’autres zones industrielles et de transformer en profondeur le modèle économique du pays. Rompre avec l’image d’un « pays pétrolier » suppose une diversification réelle, fondée sur l’innovation industrielle et l’ouverture à de nouveaux marchés. C’est à ce prix que pourra émerger une économie plus résiliente, capable de s’affirmer au-delà de ses ressources énergétiques.