LA FRANCE S’IMPLANTE EN ARMÉNIE TANDIS QUE L’INFLUENCE DE LA RUSSIE S’ESTOMPE. LES SUITES DE LA VISITE DE PACHINIAN À PARIS

Analyses
16 Septembre 2026 15:29
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LA FRANCE S’IMPLANTE EN ARMÉNIE TANDIS QUE L’INFLUENCE DE LA RUSSIE S’ESTOMPE. LES SUITES DE LA VISITE DE PACHINIAN À PARIS

Le Premier ministre arménien Nikol Pachinian a achevé sa visite en France, la première depuis la victoire de son parti aux élections législatives de juin et l’aggravation des relations avec la Russie autour de la question non résolue du choix d’Erevan entre l’Union européenne et l’Union économique eurasiatique (UEE). Sa rencontre avec le président Emmanuel Macron, qui avait effectué une visite d’État en Arménie en mai et participé au 8e sommet de la Communauté politique européenne, a illustré le renforcement de l’alliance entre Erevan et Paris ainsi que l’orientation pro-européenne de l’Arménie. Les discussions à Paris ont montré que le dirigeant français demeure le principal défenseur des intérêts de l’Arménie au sein de l’Union européenne.

La raison officielle de la dernière visite du Premier ministre arménien Nikol Pachinian à Paris était son invitation à participer au Sommet international de l’espace, organisé dans la capitale française les 9 et 10 septembre. Mais l’enjeu réel va bien au-delà du spatial. Plus les relations entre la Russie et l’Arménie se détériorent, plus l’attention de l’Arménie se tourne vers l’Europe. La France reste l’un des pays de l’UE qui soutiennent l’intégration de l’Arménie dans l’Union, alors qu’Erevan cherche à réduire sa dépendance à l’égard du marché, de la logistique et du système énergétique russes.

Il est également intéressant de noter qu’à la veille même du voyage de Pachinian à Paris, la France a changé d’ambassadeur à Erevan. Le 5 septembre, Florian Escudier a pris ses fonctions, succédant à Olivier Decottignies, sous le mandat duquel la coopération militaire franco-arménienne s’était particulièrement intensifiée. Le choix de son successeur est lui aussi révélateur. Escudier avait notamment travaillé sur les questions de sécurité stratégique et de cybersécurité. Le nouvel ambassadeur a rapidement précisé les domaines sur lesquels il entendait se concentrer à Erevan. Le 7 septembre, il a déclaré vouloir porter les relations entre les deux pays à un « niveau sans précédent », citant notamment la diplomatie économique et la coopération en matière de défense parmi ses priorités. Ainsi, après les déclarations faites en mai, Paris semble prêt à passer à une coopération plus concrète.

L’un des premiers projets dans ce cadre devrait être le tunnel de Bargouchat. Celui-ci fera partie du tronçon Sisian-Kajaran du corridor Nord-Sud et améliorera considérablement les liaisons entre le centre de l’Arménie, le Syunik et, plus au sud, l’Iran. Erevan espère que cela lui permettra de maintenir une voie d’accès fiable vers le sud et de réduire sa dépendance à l’égard des futures liaisons de transport passant par l’Azerbaïdjan.

Le renforcement des relations avec la France, avec laquelle l’Arménie entretient historiquement des liens étroits, revêt une importance particulière dans le contexte de l’orientation plus largement pro-européenne du gouvernement arménien. Une grande partie de ce processus porte sur des mesures politiques et des projets ambitieux à long terme, comme la libéralisation du régime des visas. La contribution économique de l’Europe, notamment celle de la France, reste modeste, même si, au cours du premier semestre 2026, les échanges commerciaux entre l’Arménie et l’UE ont presque doublé, dépassant 516 millions de dollars.

Parallèlement, une implication française dans le projet TRIPP (corridor de Zanguezour) ne peut être exclue. À l’avenir, l’Arménie pourrait, en échange de certains services, notamment du soutien français à son adhésion à l’UE, donner accès à ce projet, qui est déjà développé avec la participation des États-Unis. Le projet TRIPP prévoit lui-même la création d’une coentreprise dans laquelle les États-Unis obtiendraient, pour une durée de 49 ans, des droits de développement et de gestion du corridor de transport. Cela intervient dans un contexte de tensions croissantes entre les États-Unis et la France ces derniers temps.

Cela soulève la question de savoir si l’Arménie peut s’asseoir sur plusieurs chaises à la fois. D’un côté, il y a les États-Unis, qui seront impliqués dans le corridor de Zanguezour, et la France, qui est à la fois un allié et une possible porte d’entrée de l’Arménie vers l’Union européenne. De l’autre, il y a l’Iran, qui est en guerre avec les États-Unis, et la Russie, qui reste sous le coup de sanctions européennes, notamment de celles imposées par Paris. Et Moscou verra-t-il d’un bon œil la présence d’un pays membre de l’OTAN opérant juste à ses portes, même seulement en tant que prestataire ou partenaire d’un projet ?

Dans le secteur de la défense, la France a aidé l’Arménie à diversifier ses sources d’équipements militaires après que le pays s’est éloigné de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) et de la Russie. Paris a signé des accords portant sur la fourniture d’équipements français et la formation de militaires arméniens. Les acquisitions ont notamment porté sur des véhicules blindés, des équipements de vision nocturne, des radars Thales et des systèmes d’artillerie Caesar. En mai déjà, la France et l’Arménie avaient convenu d’élargir leur coopération dans les technologies militaires et les systèmes de défense. Désormais, le spatial vient s’ajouter à cette coopération. Les technologies spatiales modernes ne concernent depuis longtemps plus seulement les satellites à vocation scientifique. Elles englobent les communications, la navigation, la surveillance, le renseignement et un large éventail de technologies à double usage.

La France est également disposée à ouvrir cette porte à l’Arménie. Il est dans l’intérêt de Paris de rapprocher davantage Erevan de ses propres projets technologiques et de ceux de l’Europe, en complétant la présence française croissante dans les domaines de la défense et des infrastructures arméniennes par une coopération dans les technologies de pointe.

Nikol Pachinian n’est pas simplement le bénéficiaire passif de l’intérêt croissant de la France pour l’Arménie. La relation entre Erevan et Paris repose de plus en plus sur une convergence d’intérêts, les deux parties voyant une valeur stratégique dans un partenariat plus étroit. Plus la France s’implique activement dans la défense, les infrastructures, l’économie et les technologies arméniennes, plus Erevan dispose d’alternatives à la Russie. Toutefois, ce partenariat n’est pas sans limites. La volonté de l’Arménie de réduire sa dépendance à l’égard de la Russie se heurte inévitablement aux intérêts d’autres puissances régionales et mondiales. La France doit donc concilier son engagement croissant auprès de l’Arménie avec ses relations et ses engagements plus larges.

Par Ulviyya Poladova