La victoire de Nikol Pachinian aux élections législatives et son affirmation d’une orientation européenne peuvent apparaître comme un nouveau tournant géopolitique pour l’ensemble du Caucase du Sud. Mais à y regarder de plus près, il apparaît que la principale condition de réussite de ce changement de cap ne se trouve pas à Bruxelles. Pour Erevan, les relations avec ses voisins, au premier rang desquels l’Azerbaïdjan et la Turquie, revêtent une importance bien plus déterminante. Quant à Bakou, il se trouve face à de nouvelles possibilités pour contribuer à la structuration de l’architecture régionale.
Il est révélateur que cette conclusion soit également avancée par le centre d’analyse occidental GIS Reports. Dans une analyse consacrée aux élections arméniennes, publiée le 2 septembre, celui-ci souligne que le soutien européen sera important pour Erevan, mais que le facteur déterminant résidera dans sa capacité à développer ses relations avec ses partenaires régionaux. Parmi les principaux axes figurent la sécurité énergétique, les échanges commerciaux, la connectivité des transports ainsi que la normalisation des relations avec l’Azerbaïdjan et la Turquie.
Ainsi, le prétendu « tournant vers l’Ouest » de l’Arménie présente une caractéristique essentielle : géographiquement, cette trajectoire ne passe pas uniquement par l’Europe, mais également par l’Azerbaïdjan.
Nikol Pachinian dispose désormais d’un mandat politique suffisamment solide pour poursuivre son orientation européenne. Son parti, le Contrat civil, a obtenu 49,8 % des suffrages et 64 des 105 sièges du Parlement. Dans la foulée, le Premier ministre a annoncé son intention de déposer, dans un avenir proche, une demande d’adhésion de l’Arménie à l’Union européenne.
Une situation se dessine dans laquelle, plus Erevan cherche à réduire sa dépendance à l’égard de la Russie, plus l’importance des pays qui l’entourent directement devient manifeste.
L’Union européenne peut proposer à l’Arménie une aide financière, un soutien politique, des programmes de modernisation et des investissements. Elle ne peut cependant pas modifier la géographie, qui demeure l’un des principaux facteurs déterminant les perspectives économiques d’un pays.
L’Arménie est enclavée entre la Turquie, l’Azerbaïdjan, la Géorgie et l’Iran. L’axe russe cesse progressivement d’être pour Erevan son unique horizon économique, mais une diversification véritable ne peut se réaliser sans l’ouverture de nouveaux itinéraires et de nouveaux marchés. Dans cette perspective, la normalisation des relations avec Bakou cesse d’être une simple question diplomatique pour devenir une nécessité économique.
De la confrontation à l’ouverture des communications
Pendant des décennies, le système politique arménien s’est structuré autour du conflit avec l’Azerbaïdjan. Après la fin de la confrontation militaire et l’émergence d’une nouvelle réalité régionale, Erevan est désormais confronté à une question essentielle : quels bénéfices économiques peut-il tirer de la paix ?
À cet égard, le sommet de Washington d’août 2025 a constitué une étape importante, avec la signature d’une déclaration. Les parties y ont notamment affirmé leur volonté d’avancer vers l’établissement de la paix. Le document prévoit également la mise en place d’une liaison entre le territoire principal de l’Azerbaïdjan et son exclave du Nakhitchevan à travers le territoire arménien, dans le respect des principes de souveraineté, d’intégrité territoriale et de juridiction des États.
En Arménie, ce projet de communication est souvent présenté comme une menace potentielle pour la souveraineté. D’un point de vue économique, il peut toutefois être envisagé différemment : comme une possibilité de transformer l’enclavement géographique du pays en avantage en matière de transit.
Il ne s’agit pas seulement de relier le territoire principal de l’Azerbaïdjan au Nakhitchevan. L’ouverture des voies de communication pourrait permettre à l’Arménie de s’insérer dans des flux commerciaux beaucoup plus larges, allant de la Turquie et de l’Azerbaïdjan jusqu’à l’Asie centrale. Elle pourrait ainsi bénéficier de nouvelles infrastructures, de recettes de transit, de marchés supplémentaires et d’investissements.
L’énergie, un autre levier de diversification
Le facteur énergétique est particulièrement révélateur. Selon les données citées par GIS Reports, environ 80 % du gaz naturel importé par l’Arménie provient de Russie. Cette situation signifie que la dépendance énergétique demeure l’un des principaux leviers de l’influence russe sur Erevan.
Des évolutions ont toutefois déjà été enregistrées sur un autre segment du marché énergétique : du carburant azerbaïdjanais a commencé à arriver sur le marché arménien dès la fin de 2025. Ce phénomène constitue également un signal de la capacité d’anciens adversaires à passer de la confrontation politique à une coopération économique concrète.
Dans ce contexte, l’Azerbaïdjan n’apparaît plus seulement comme une partie engagée dans le processus de paix, mais également comme un potentiel élément de la diversification énergétique de l’Arménie. Si cette tendance venait à s’amplifier, ses conséquences pourraient être beaucoup plus importantes qu’il n’y paraît à première vue.
L’Arménie pourrait progressivement réduire sa dépendance à l’égard d’un fournisseur unique, tandis que l’Azerbaïdjan renforcerait sa présence économique dans le pays voisin, sans nécessairement recourir à une pression politique. Dans le système international contemporain, l’attractivité économique constitue, à long terme, un instrument d’influence plus efficace que toute déclaration politique.
L’Europe offre une perspective, l’Azerbaïdjan des routes
C’est là que réside la principale différence entre le rôle de l’Europe et celui de l’Azerbaïdjan. L’Union européenne est en mesure d’offrir à l’Arménie une perspective, mais celle-ci demeure de long terme et politiquement complexe. Une demande d’adhésion ne signifie d’ailleurs pas automatiquement l’ouverture d’un processus d’intégration.
L’Azerbaïdjan, en revanche, peut offrir à Erevan ce que Bruxelles ne peut pas lui apporter directement : non pas une nouvelle identité politique, mais de nouvelles voies physiques. Routes, lignes ferroviaires, approvisionnements énergétiques, échanges commerciaux et transit sont autant d’éléments qui se trouvent directement dans l’environnement régional de l’Arménie.
Même dans l’hypothèse d’un approfondissement de l’intégration européenne de l’Arménie, sa portée économique dépendra largement de la capacité d’Erevan à s’insérer avec succès dans le système régional de communications.
Pour l’Arménie, la situation pourrait ainsi se résumer par une formule géopolitique particulière : elle peut se rapprocher politiquement de l’Europe, mais son économie doit, elle, se rapprocher de ses voisins. Parmi ces derniers, l’Azerbaïdjan occupe une place particulière.
Le Caucase du Sud, nouveau carrefour régional
À l’échelle régionale, le Caucase du Sud cesse progressivement d’apparaître comme la périphérie de plusieurs espaces géopolitiques concurrents pour devenir un carrefour de routes de transport et d’acheminement énergétique. La déclaration de Washington a précisément créé, selon cette analyse, la base politique nécessaire au développement d’un nouveau format de connectivité régionale.
Nikol Pachinian devra désormais démontrer à la société arménienne que la paix avec l’Azerbaïdjan peut produire des bénéfices concrets : nouveaux marchés, investissements, liaisons de transport plus efficaces et réduction de la dépendance à l’égard des ressources énergétiques russes.
Pour Bakou, il s’agit d’une occasion de démontrer les avantages de la normalisation non pas par des déclarations, mais par des résultats concrets. Si, après l’ouverture des communications, les entreprises arméniennes bénéficient d’itinéraires plus courts, de nouveaux marchés et d’une baisse des coûts de transport, les arguments des partisans d’une politique de confrontation pourraient perdre de leur attrait.
Si la normalisation économique s’accompagne d’une hausse des échanges commerciaux, d’une coopération énergétique et d’un développement des contacts entre les sociétés, la logique même des relations régionales pourrait progressivement évoluer.
Une alternative plutôt qu’un remplacement de la Russie
L’influence de la Russie en Arménie n’a évidemment pas disparu du jour au lendemain. Erevan demeure, pour l’heure, membre de l’Union économique eurasiatique, tandis que la présence militaire russe à Gyumri est maintenue. Une part importante des exportations arméniennes reste par ailleurs destinée au marché russe.
Mais l’Arménie voit apparaître des alternatives. Celles-ci n’impliquent pas nécessairement une rupture immédiate avec Moscou. Pour Erevan, il serait plus rationnel d’élargir progressivement le nombre de ses partenaires, de ses itinéraires commerciaux et de ses sources d’énergie. Plus ces possibilités se multiplient, moins sa dépendance à l’égard d’un seul centre de pouvoir est forte.
Dans cette perspective, l’Azerbaïdjan n’aurait pas nécessairement intérêt à chercher à remplacer la Russie en Arménie. Il lui suffirait de créer des conditions économiques dans lesquelles la Russie ne serait plus l’unique option. Pour Bakou, un tel scénario permettrait de consolider la nouvelle réalité régionale issue du conflit, de réduire l’une des principales sources d’instabilité et, parallèlement, de renforcer son rôle dans les communications régionales.
Dans le même temps, si l’Arménie poursuit réellement son rapprochement avec les standards européens, modernise son économie, attire les investissements occidentaux et développe son commerce extérieur, la valeur des infrastructures régionales pourrait encore augmenter.
L’importance de l’Azerbaïdjan en tant que pays de transit s’en trouverait renforcée. Plus l’Arménie s’intègre à l’économie européenne, plus elle aura besoin de voies de communication régionales fiables. Or une partie importante de ces connexions passe nécessairement par les pays voisins, dont l’Azerbaïdjan.
Si ce processus se développe de manière pragmatique, sans tentative d’imposer à l’une des parties le modèle politique de l’autre, le Caucase du Sud pourrait finalement obtenir ce qui lui a fait défaut pendant des décennies : un système d’interdépendance dans lequel une nouvelle guerre deviendrait coûteuse et défavorable à tous.
C’est précisément dans cette perspective que réside aujourd’hui l’un des principaux arguments stratégiques en faveur du rôle régional de l’Azerbaïdjan.
Par Alla Zeydullayeva