L'ARMENIE ET L'AZERBAIDJAN PEUVENT-ILS PARVENIR A UNE PAIX DURABLE TANT QU'UNE AVERSION ENVERS " LE TURC" PERSISTE AU SEIN DE LA SOCIETE ARMENIENNE?

Analyses
4 Juillet 2026 16:54
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L'ARMENIE ET L'AZERBAIDJAN PEUVENT-ILS PARVENIR A UNE PAIX DURABLE TANT QU'UNE AVERSION ENVERS " LE TURC" PERSISTE AU SEIN DE LA SOCIETE ARMENIENNE?

Ces dernières années, l’Azerbaïdjan et l’Arménie ont accompli des avancées notables sur la voie de la normalisation de leurs relations. Les progrès réalisés dans la délimitation de la frontière, les discussions sur la réouverture des liaisons de transport régionales, les négociations autour d’un accord de paix ainsi que l’émergence de nouvelles réalités géopolitiques nourrissent un optimisme prudent quant aux perspectives d’une stabilité durable dans le Caucase du Sud.

Cependant, derrière ces efforts diplomatiques se cache un défi bien plus fondamental, qui ne saurait être résolu par de simples documents juridiques ou des accords politiques. Au-delà des questions de frontières, de corridors de transport et de négociations diplomatiques, l’un des principaux obstacles à une paix véritablement durable demeure l’hostilité profondément enracinée envers les Turcs et les Azerbaïdjanais, entretenue au sein de la société arménienne depuis plusieurs décennies.

L’histoire montre que la signature d’accords de paix ne garantit pas, à elle seule, la réconciliation. Les sciences politiques contemporaines soulignent qu’une paix durable dépend non seulement de la volonté des gouvernements, mais aussi de la préparation psychologique et idéologique des sociétés. Si l’une des parties continue de percevoir l’autre comme un ennemi permanent, les accords politiques risquent de ne rester que des textes sans véritable portée.

De récentes déclarations d’habitants de Gyumri illustrent ce phénomène. Lors d’un micro-trottoir, un participant a déclaré : « Nikol nous fait constamment peur avec la guerre. Mais la guerre est déjà là. Ceux qui refusent de se battre et de se défendre disparaîtront tout simplement, comme le peuple arménien a été détruit il y a cent ans. » Un autre a affirmé : « Je n’ai jamais fait confiance à un Turc et je ne lui ferai jamais confiance. De quelle paix parle-t-on au juste ? »

Ces propos ne doivent pas être considérés comme de simples réactions émotionnelles isolées. Ils reflètent plutôt l’influence durable d’un discours politique et idéologique qui façonne les perceptions collectives depuis des décennies.

Depuis son indépendance, le processus de construction nationale en Arménie s’est largement articulé autour de récits de confrontation avec l’Azerbaïdjan et la Turquie. Les programmes scolaires, les manuels d’histoire, la rhétorique politique, une partie des médias et diverses institutions publiques ont longtemps contribué à entretenir l’image de « l’autre » comme un adversaire permanent. Plusieurs générations ont ainsi grandi en percevant leur environnement régional non comme un espace de coopération, mais comme un théâtre de conflits permanents.

Les sciences politiques qualifient ce phénomène d’« institutionnalisation de l’image de l’ennemi ». Dans un tel contexte, l’hostilité cesse d’être un simple préjugé individuel pour devenir une construction idéologique reproduite par les institutions de l’État, le système éducatif et le discours public. Dès lors, des affirmations telles que « on ne peut jamais faire confiance aux Turcs » ne relèvent pas uniquement d’opinions personnelles ; elles constituent le produit social de longues années de discours politiques.

On suppose souvent que la signature d’un traité de paix suffira à régler les causes profondes du conflit. L’expérience internationale démontre pourtant le contraire. Des Balkans à l’Irlande du Nord, en passant par le Rwanda et l’Afrique du Sud, les processus de réconciliation post-conflit ont montré que les accords politiques ne constituent que le point de départ d’un processus beaucoup plus long. Si les discours de haine et les représentations de l’ennemi persistent dans la société, toute nouvelle crise politique ou sécuritaire est susceptible de raviver rapidement les anciennes hostilités.

C’est précisément le défi auquel l’Arménie est confrontée, un défi qui dépasse largement le cadre de la diplomatie. Parallèlement aux négociations avec l’Azerbaïdjan, le pays devrait également engager une transformation sociale en profondeur. Si les initiatives officielles en faveur de la paix ne s’accompagnent pas d’une évolution des mentalités, un fossé dangereux risque de se creuser entre la politique de l’État et les perceptions de la population, compromettant ainsi la pérennité de la paix.

Le Premier ministre Nikol Pachinian a, à plusieurs reprises, exprimé son soutien à la normalisation régionale, à la réouverture des voies de communication et à la poursuite d’un agenda de paix. Pourtant, les attitudes observées dans une partie de la société arménienne semblent montrer que ces messages politiques n’ont pas été pleinement intégrés. Alors que le gouvernement met en avant l’intégration régionale et la coopération économique, une partie de l’opinion continue d’aborder les relations avec ses voisins sous l’angle du conflit et de l’hostilité historique. De telles contradictions constituent un risque majeur pour tout futur règlement de paix.

Si la paix représente réellement l’objectif stratégique de l’Arménie, les seuls efforts diplomatiques ne suffiront pas. Des réformes institutionnelles destinées à réduire l’hostilité au sein de la société apparaissent tout aussi indispensables. L’éducation, les médias et les campagnes de sensibilisation publique seront inévitablement appelés à jouer un rôle central dans cette évolution.

Les établissements scolaires figurent parmi les principaux acteurs de la construction de la mémoire collective et de l’identité nationale. Encourager un enseignement plus équilibré de l’histoire, réduire les stéréotypes ethniques et renforcer l’éducation au multiculturalisme, aux droits humains et à la coexistence pacifique contribueraient progressivement à instaurer un débat public plus apaisé. De même, les médias ont la responsabilité de s’éloigner des récits qui alimentent la diabolisation et l’hostilité. Dans les sociétés sortant d’un conflit, la lutte contre les discours de haine est largement considérée comme une condition essentielle de la réconciliation et suppose des politiques publiques cohérentes plutôt que des initiatives ponctuelles.

À cet égard, l’Azerbaïdjan offre, selon l’auteur, un modèle différent. Depuis de nombreuses années, le multiculturalisme y est présenté comme une composante à part entière de la politique de l’État. La protection des droits des diverses communautés ethniques et religieuses, ainsi que les initiatives en faveur de la diversité culturelle et du dialogue interreligieux, auraient contribué à favoriser un climat de coexistence. Cette expérience illustrerait que la sécurité nationale repose non seulement sur les capacités militaires, mais également sur le respect mutuel et la cohésion sociale.

Le Caucase du Sud entre aujourd’hui dans une nouvelle ère géopolitique. L’importance croissante du Corridor médian, le développement des connexions de transport, l’approfondissement de la coopération énergétique régionale et l’intégration économique ouvrent des perspectives inédites pour l’ensemble des pays de la région. Toutefois, la concrétisation de ces opportunités exige non seulement une volonté politique, mais aussi une transformation des mentalités.

Tant que l’hostilité envers les Turcs et les Azerbaïdjanais continuera de servir d’instrument politique ou de récit profondément ancré au sein de la société arménienne, l’intégration régionale, les projets de connectivité et la mise en place d’une architecture régionale de sécurité durable demeureront fragiles.

Une paix durable ne peut être obtenue uniquement par le tracé des frontières ou la signature de traités. Elle suppose également que les sociétés cessent de se considérer mutuellement comme des ennemis permanents pour commencer à se reconnaître comme des voisins. Pour l’Arménie, cela implique, selon l’auteur, de dépasser progressivement des décennies de récits fondés sur l’hostilité et de promouvoir une nouvelle culture politique à travers l’éducation, les médias et les institutions publiques.

À défaut, même l’accord de paix le plus minutieusement négocié continuera de se heurter à l’héritage non résolu de la méfiance entre les sociétés, laissant inachevée la perspective d’un Caucase du Sud stable et prospère.

Par Faig Mahmudov