RATIFICATION DE LA CONVENTION SUR LE STATUT DE LA MER CASPIENNE : LE PARI CASPIEN DE TÉHÉRAN

Analyses
5 Août 2026 19:34
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RATIFICATION DE LA CONVENTION SUR LE STATUT DE LA MER CASPIENNE : LE PARI CASPIEN DE TÉHÉRAN

La décision du gouvernement iranien, huit ans plus tard, d’approuver et de transmettre au Parlement un projet de loi visant à ratifier la Convention sur le statut juridique de la mer Caspienne, signée en 2018 après de longues années de négociations complexes entre les États riverains, a suscité de vives controverses dans le pays.

Les autorités justifient cette initiative par la volonté d’inscrire dans le droit l’interdiction de toute présence militaire de puissances extérieures à la région en mer Caspienne. Cependant, la majorité des experts iraniens estiment qu’en approuvant ce projet de loi, le gouvernement consent à d’importantes concessions économiques.

Les critiques s’articulent autour de deux principaux arguments.

Premièrement, cette décision affaiblit le poids politique des revendications de l’Iran en faveur d’une part égale de 20 % de la mer Caspienne. Téhéran renonce au régime de « jouissance commune », fondé sur les traités conclus avec l’Union soviétique en 1921 et 1940, et accepte une part comprise entre 9 % et 13 %.

Deuxièmement, l’Iran voit sa capacité à bloquer la construction de gazoducs et d’oléoducs traversant la mer Caspienne diminuer. Cela ouvre la voie au transport des hydrocarbures du Turkménistan et du Kazakhstan via l’Azerbaïdjan vers la Turquie et l’Europe, en contournant le territoire iranien.

Les responsables iraniens soutiennent toutefois que la disposition essentielle du traité d’Aktaou est l’interdiction de créer des bases militaires de puissances extérieures à la région et d’y déployer leurs navires militaires en mer Caspienne. Selon Téhéran, cette mesure renforcera la sécurité régionale et réduira les risques d’ingérence étrangère. Le gouvernement iranien cite également parmi les principaux acquis du traité la réduction de l’incertitude juridique dans les relations avec les États voisins et le renforcement de la coopération régionale.

Pourquoi, dès lors, Téhéran choisit-il cette voie malgré les critiques sévères ? Le président de l’Union turque des journalistes de l’internet et expert en sécurité, Süleyman Basa, a déclaré que l’évolution de la position iranienne sur la mer Caspienne s’expliquait par la volonté de développer des relations stratégiques avec la Russie.

Selon lui, l’aggravation des tensions avec les États-Unis au cours des deux dernières années a modifié les priorités sécuritaires de Téhéran. Dans ce contexte, le soutien diplomatique de Moscou ainsi que la coopération en matière de renseignement sont devenus d’une importance majeure pour l’Iran. Rappelant qu’un sommet consacré à la mer Caspienne se tiendra en août à Téhéran, Basa estime que l’Iran ne souhaite pas y apparaître comme le seul État n’ayant pas signé le traité d’Aktaou.

« Moscou exerce une pression diplomatique ouverte sur Téhéran afin d’achever la ratification de la Convention sur le statut juridique de la mer Caspienne. Le fait que l’Iran demeure le seul pays à ne pas l’avoir approuvée est une situation que la Russie ne souhaite pas voir perdurer. Pour Moscou, la mer Caspienne n’est pas seulement une zone de sécurité ; elle constitue également un élément d’une route commerciale alternative, particulièrement importante dans le contexte des sanctions occidentales », a souligné l’expert turc.

C’est dans ce contexte que l’importance stratégique de l’Azerbaïdjan et de la Turquie passe au premier plan. Selon Basa, le nouveau statut juridique de la mer Caspienne, instauré par la Convention, redéfinit l’équilibre des forces en Eurasie. Pour l’Iran, la situation est complexe : l’accord lui offre des garanties de sécurité substantielles, mais affaiblit à long terme sa position dans le transit énergétique et réduit sa marge de manœuvre lors des futures négociations sur la délimitation.

Toujours selon l’expert turc, si le Parlement iranien ratifie cette Convention, c’est l’allié stratégique de la Turquie, l’Azerbaïdjan, qui en tirera le plus grand bénéfice. D’après Basa, Bakou renforcera sa position en tant que plaque tournante énergétique et logistique reliant les rives orientale et occidentale de la mer Caspienne, tandis que la coopération énergétique avec le Turkménistan reposera désormais sur une base juridique plus solide. Selon lui, cela renforcera le rôle de l’Azerbaïdjan dans la sécurité énergétique de l’Europe.

« D'un autre côté, la Russie est de fait contrainte de s'accommoder du rôle croissant de l'Azerbaïdjan dans les corridors énergétiques. Parallèlement, l'Arménie tente de s'adapter au nouvel équilibre des forces. La perspective d'une perte d'importance des itinéraires de transit traditionnels passant par l'Iran pousse Erevan à s'engager dans de nouveaux projets de transport placés sous le contrôle de l'Azerbaïdjan », a souligné Basa.

Selon l'expert turc, cette évolution est également favorable à Ankara : si le projet de gazoduc transcaspien est mis en œuvre, le gaz naturel turkmène sera raccordé au réseau TANAP. Ce facteur, estime Basa, est de nature à renforcer la position stratégique de la Turquie sur le marché européen de l'énergie.
« La ratification par l'Iran de la Convention sur le statut juridique de la mer Caspienne contribuera à consolider le cadre juridique du Corridor médian, auquel Ankara accorde une grande importance, et à renforcer le rôle de la Turquie sur les routes commerciales reliant la Chine à l'Europe. Ce processus favorisera en outre une intégration économique plus poussée entre les membres de l'Organisation des États turciques », a souligné Basa.
Ainsi, la ratification par l'Iran de la Convention sur le statut juridique de la mer Caspienne a des conséquences qui dépassent largement la seule question du statut juridique de la Caspienne. En plaçant les considérations de sécurité au premier plan, l'Iran a choisi de préserver ses relations avec la Russie, au prix d'un recul de ses intérêts économiques. La Russie accepte le renforcement des positions stratégiques de l'Azerbaïdjan et de la Turquie en mer Caspienne et dans les corridors de transit, tout en demeurant attachée au maintien de l'ouverture des voies commerciales. L'Azerbaïdjan consolide ses positions dans les réseaux énergétiques et de transport. Pour la Turquie, de nouvelles perspectives s'ouvrent dans les domaines de l'énergie et de la logistique.