LA RUSSIE PLACE L'ARMENIE FACE A CHOIX ENTRE L'U.E. ET L'UNION ECONOMIQUE EURASIATIQUE

Analyses
3 Juin 2026 16:29
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LA RUSSIE PLACE L'ARMENIE FACE A CHOIX ENTRE L'U.E. ET L'UNION ECONOMIQUE EURASIATIQUE

À quelques jours seulement des élections en Arménie, Moscou a sensiblement accru la pression sur Erevan, resserrant ce que certains décrivent comme un « nœud coulant » autour de l’économie arménienne.

Depuis le 2 juin, la Russie refuse l’accès à son marché à une nouvelle catégorie de produits arméniens : les fruits à noyau. Sont concernés les raisins, les abricots, les griottes, les cerises, les prunes, les pêches et les nectarines.

Le même jour, conformément à une décision de l’agence russe Rosselkhoznadzor, des restrictions ont également été imposées aux importations de poissons vivants et de produits de la pêche en provenance d’Arménie. Seuls deux producteurs ont obtenu l’autorisation d’exporter après des inspections menées dans leurs installations à la fin du mois de mai.

Ces décisions s’inscrivent dans la continuité des mesures prises par la Russie contre les importations arméniennes après les déclarations d’Erevan affirmant son choix européen. Officiellement, les actions de Rosselkhoznadzor ne sont pas présentées comme politiques : elles sont justifiées par la présence supposée d’organismes nuisibles soumis à quarantaine dans les produits arméniens, interdits dans le cadre de l’Union économique eurasiatique (UEE). Mais peu d’observateurs doutent de la motivation politique de ces mesures imposées à Erevan à la veille du scrutin.

On a l’impression que Moscou vient seulement de « découvrir » les ambitions pro-européennes de l’Arménie, alors même qu’Erevan les affiche depuis longtemps. En mai, la Russie a commencé à élargir fortement les restrictions frappant les exportations arméniennes. Depuis le 22 mai, les importations de fleurs arméniennes sont limitées, tout comme la distribution et la vente des stocks déjà importés de l’eau minérale Jermuk. Depuis le 23 mai, la vente de boissons alcoolisées produites par plusieurs grandes entreprises arméniennes est interdite en Russie. Enfin, à partir du 30 mai, les importations de tomates, de concombres, de légumes verts et de fraises en provenance d’Arménie ont été prohibées. Dans chaque cas, les autorités russes ont invoqué des violations présumées des normes phytosanitaires et des exigences de sécurité.

La Russie restreint les importations de fruits arméniens

Commentant ces restrictions, le Premier ministre arménien Nikol Pachinian a déclaré les juger injustifiées et a averti qu’elles risquaient de retourner les citoyens arméniens contre l’UEE.

« Pour moi, en tant que Premier ministre, tout cela constitue un problème. Mais nous résoudrons tous ces problèmes », a-t-il affirmé.

Pachinian a également promis un soutien aux entreprises locales affectées par les mesures russes lors d’une rencontre avec les habitants du village de Lchachen, dans la province de Gegharkounik.

« Le gouvernement a déjà décidé que, dans tous les cas où des obstacles injustes entravent les exportations, nous mettrons en place des programmes d’aide et des mécanismes de subvention afin qu’aucun secteur de notre économie ne soit victime de cette situation », a-t-il déclaré.

Il a ajouté que l’Arménie chercherait de nouveaux débouchés pour ses producteurs agricoles. Selon lui, plusieurs délégations d’affaires ont déjà été envoyées à l’étranger pour mener des négociations et des propositions concrètes ont été reçues concernant l’achat de roses, de fruits et de légumes.

L’Union européenne a également exprimé son soutien à l’Arménie dans ce différend. Selon des médias européens, le porte-parole de la Commission européenne, Anouar El Anouni, a déclaré :

« Nous sommes un partenaire fiable de l’Arménie et notre partenariat est plus solide que jamais. »

L’Arménie ne cache pas qu’elle compte sur l’appui de ses partenaires européens. Si son orientation européenne l’expose à de telles pressions, estime-t-elle, l’Union européenne doit également l’aider à en gérer les conséquences.

Le ministre arménien de l’Économie, Gevorg Papoyan, a annoncé le lancement d’un programme de soutien destiné aux exportateurs agricoles souhaitant accéder au marché européen. Selon lui, les produits arméniens répondent déjà aux exigences européennes et le principal obstacle restant réside dans les coûts logistiques élevés.

Papoyan a souligné que les fruits et légumes arméniens disposent de la certification Global G.A.P., une norme internationale attestant de leur qualité et de leur conformité environnementale, ce qui leur permet d’être commercialisés dans les chaînes de supermarchés européennes.

Dans le cadre des mesures de soutien, le gouvernement a mis en place des mécanismes de compensation financière. D’après Papoyan, les exportateurs de fleurs devraient recevoir environ 5,5 millions de dollars d’aides d’ici la fin de l’année, tandis que les producteurs de tomates et de poivrons bénéficieront d’environ 3,5 millions de dollars.

Cependant, malgré ces mesures, le problème de la logistique demeure entier. L’Arménie se retrouve aujourd’hui confrontée aux conséquences d’un conflit de longue date avec l’Azerbaïdjan, au moment où elle s’y attendait le moins. Après trente années d’isolement, cette situation constitue désormais un obstacle réel à la résolution d’un problème d’importance stratégique.

Alors qu’Erevan met bruyamment en scène son « divorce » avec Moscou, l’Europe peut certes soutenir, dans une certaine mesure, un pays qui se rapproche d’elle. Mais comment agir lorsqu’aucune route logistique efficace n’existe ?

Traditionnellement, les exportations arméniennes vers l’Europe restent limitées. Elles transitent principalement par la Géorgie, la frontière avec la Turquie demeurant fermée. Les marchandises sont acheminées par route ou par rail vers les ports géorgiens de la mer Noire avant d’être expédiées vers l’Europe. Une autre option consiste à utiliser des corridors terrestres passant par la Turquie. L’ouverture de la ligne ferroviaire Akhalkalaki-Kars, intégrée au corridor Bakou-Tbilissi-Kars, est également évoquée comme une voie complémentaire potentielle.

Les exportations arméniennes vers l’UE ont augmenté de 9,2 % en 2025

Dans la mesure où les coûts logistiques des produits arméniens resteront élevés, leur compétitivité-prix sur les marchés européens devrait demeurer inférieure à celle des producteurs locaux. Cette situation ne peut être corrigée rapidement.

Pendant de nombreuses années, l’Arménie a été principalement orientée vers le marché russe et, plus largement, vers l’espace post-soviétique. Les préférences accordées dans le cadre de l’Union économique eurasiatique lui ont permis de commercer avec des coûts d’adaptation relativement faibles.

Erevan en est parfaitement conscient. Ce n’est pas un hasard si Nikol Pachinian a déclaré que l’Arménie resterait membre de l’UEE aussi longtemps que cela ne contredirait pas son agenda d’intégration européenne.

Mais Moscou ne semble pas disposée à attendre ce moment. Aux yeux du Kremlin, la simple formulation d’un tel choix entre intégration européenne et appartenance à l’UEE contrevient déjà aux intérêts et aux règles de l’organisation.

Les mesures restrictives prises contre l’Arménie ne sont pas dues à la présence de mouches des fruits ou de cochenilles californiennes dans ses produits agricoles. Elles sont motivées par les projets politiques d’Erevan, qui remettent en cause l’influence traditionnelle de la Russie sur ce pays du Caucase du Sud.

Quoi qu’il en soit, la perte d’accès aux marchés russe et eurasiatique constituerait un coup sévère pour l’économie arménienne. À court terme, il serait difficile de les remplacer à une échelle comparable, compte tenu de la dépendance historique du pays à un nombre limité de débouchés.

Pourquoi la Russie a-t-elle choisi précisément ce moment pour afficher son mécontentement ? La réponse paraît évidente. Moscou veut montrer à la société arménienne, à la veille des élections, le prix qu’un changement d’orientation politique pourrait lui coûter.

Mais cette stratégie produira-t-elle l’effet escompté ?

Il se pourrait bien qu’en resserrant davantage le « nœud coulant », la Russie fasse en réalité le jeu du gouvernement actuel et réduise les rangs des opposants à l’intégration européenne. Malgré les critiques de l’opposition et la propagande favorable à Moscou, l’opinion publique arménienne semble encore pencher vers l’Europe.

Dans ces conditions, le chantage exercé aujourd’hui par le biais des exportations ne paraît guère relever d’une stratégie particulièrement réfléchie.

Par Tural Heybatov