"L'HISTOIRE FICTIVE " DE L’ARMENIE : ENTRE MYTHES ET DEBATS HISTORIOGRAPHIQUES

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3 Mai 2026 14:50
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"L'HISTOIRE FICTIVE " DE L’ARMENIE : ENTRE MYTHES ET DEBATS HISTORIOGRAPHIQUES

Une Arménie ancienne… mais pas unifiée

Entre mythes et réalité archéologique

Selon certaines analyses critiques, l’État arménien antique aurait existé en Asie Mineure pendant environ quarante ans au Ier siècle av. J.-C., et il n’aurait initialement aucun lien direct avec le peuple hayk, installé dans la région bien plus tard. Le nom « Arminiya » apparaît même dans des inscriptions cunéiformes du roi perse Darius Ier (522-486 av. J.-C.).

Les historiens modernes suggèrent que les Arméniens, appelés « Armenes » par Hérodote, étaient un peuple indo-européen ayant migré depuis l’Europe. Vers le XIIᵉ siècle av. J.-C., leurs ancêtres, associés aux tribus phrygiennes et thraces, se seraient installés en Asie Mineure, vivant pendant six siècles aux côtés des Hittites, avant de se déplacer vers l’est et de s’implanter dans ce qui correspond aujourd’hui au Haut-Plateau arménien.

Il est intéressant de suivre comment les historiens arméniens interprètent l’histoire de l’Arménie existant en Anatolie orientale. Selon l'historiographie arménienne, les premières mentions du Haut-Plateau arménien remontent au XIVᵉ siècle av. J.-C. Mais cette thèse ne repose sur aucune base probante.

À cette époque, existaient les États de Naïri dans le bassin du lac de Van, Hayasa et Azzi dans les montagnes voisines. Au IXᵉ siècle av. J.-C., fut formée une alliance se nommant Biayni ou Biaynele (les Assyriens l’appelaient Urartu, et les anciens Juifs – Ararat).

Le premier État arménien serait né de la disparition de l’alliance des États d’Urartu, immédiatement après la chute de l’Empire assyrien en 612 av. J.-C. Immédiatement, se pose la question : quel était le nom de ce premier État arménien ? Les historiens arméniens ne l’ont pas encore inventé.

D’abord, l’Arménie se trouvait sous la domination des Mèdes, et en 550 av. J.-C., elle entra dans l’Empire perse achéménide. Après la conquête de la Perse par Alexandre le Grand, l’Arménie fut gouvernée par les représentants de la dynastie des Orontides (en arménien, Ervandouni).

Après la mort d’Alexandre en 323 av. J.-C., l’Arménie devint vassale des Séleucides de Syrie. Lorsque ces derniers furent vaincus par les Romains lors de la bataille de Magnésie (190 av. J.-C.), trois États arméniens apparurent : la Petite Arménie à l’ouest de l’Euphrate, Sophène à l’est de ce fleuve, et la Grande Arménie centrée sur la région de la plaine d’Ararat.

Les historiens arméniens situent les premières traces de l’Haut-Plateau arménien au XIVᵉ siècle av. J.-C., mais cette affirmation manque de preuves solides. À cette époque, la région comptait les États de Naïri autour du lac de Van, de Hayasa et d’Azzi dans les montagnes environnantes. Au IXᵉ siècle av. J.-C., un ensemble connu sous le nom de Biainili (appelé Urartu par les Assyriens et Ararat par les anciens Hébreux) se forma. Le prétendu « premier État arménien » serait apparu après la chute de ce royaume, mais son nom exact reste inconnu.

Notez le point suivant avancé par les chercheurs arméniens : « Sous le règne de la dynastie des Artaxiades, la Grande Arménie aurait étendu son territoire jusqu’à la mer Caspienne. »

Il faut immédiatement souligner que les Artaxiades n’avaient aucun lien avec les Arméniens et qu'ils étaient des Parthes. Quant à l’extension des frontières jusqu’à la mer Caspienne, il suffit de remarquer que sur toutes les cartes fiables, la frontière de la Grande Arménie se situe au niveau de l’Araxe, et en aucun cas jusqu’à la Caspienne.

En 387, Rome et la Perse se partagent la Grande Arménie. La partie sous contrôle perse conserve une autonomie interne. Avec l’arrivée des Arabes au VIIᵉ siècle, l’Arménie devient un royaume vassal sous administration arabe.

Moyen Âge

Avec l’affaiblissement de la domination arabe, plusieurs royaumes locaux apparaissent en Arménie (IXᵉ‑XIᵉ siècles). Le plus important d’entre eux fut le royaume des Bagratides (Bagratuni), avec pour capitale Ani (884‑1045). Cependant, il se désintégra rapidement et deux autres royaumes se formèrent sur ses terres : l’un à l’ouest du mont Ararat, centré sur Kars (962‑1064), et l’autre au nord de l’Arménie, dans la région de Lori (982‑1090).

À la même époque, émergea le royaume indépendant de Vaspourakan dans le bassin du lac de Van. Les Syunides formèrent un royaume en Syunik (actuel Zanguezour), au sud du lac Sevan (970‑1166). Parallèlement, plusieurs principautés apparurent.

Malgré les nombreuses guerres, cette période fut marquée par un essor économique et un rayonnement culturel. Cependant, ensuite, le pays fut envahi par les Byzantins, puis par les Turcs seldjoukides. Dans les vallées de la Cilicie, dans le nord‑est de la Méditerranée, où s’étaient auparavant installés de nombreux Arméniens, principalement des agriculteurs, se constitua « l’Arménie en exil ».

Au départ, il s’agissait d’une principauté, puis, à partir de 1090, d’un royaume (l’État arménien de Cilicie), dirigé par les dynasties des Roubenides et des Lusignan. Il subsista jusqu’à sa conquête par les Mamelouks égyptiens en 1375.

La véritable Arménie était en partie sous la domination de la Géorgie, et en partie sous celle des Mongols (XIIIᵉ siècle). Au XIVᵉ siècle, l’Arménie fut conquise et ravagée par les hordes de Tamerlan.

Au cours des deux siècles suivants, elle devint l’objet de luttes acharnées, d’abord entre les tribus turkmènes, puis entre l’Empire ottoman et la Perse.

Les thèses exposées dans les paragraphes précédents sont étayées et réfutées de manière argumentée par des arménologues américains d’origine arménienne et leurs élèves. En particulier, le professeur Robert Thomson nie catégoriquement le terme géographique « Arménie » et désigne ce territoire comme étant l’Anatolie orientale.

Voici ce qu’écrit, à propos des arguments pseudo-scientifiques des sources arméniennes, le professeure de l’Université Columbia Mme Nina Garsoyan :

« Les données des sources arméniennes et classiques se contredisent souvent fortement et présentent différemment les mêmes faits. Enfin, le ton des sources arméniennes elles-mêmes change considérablement au cours de cette période. En particulier, il est extrêmement intéressant de noter la « haine » manifeste des sources arméniennes envers leur propre dynastie régnante (arsacide), en particulier envers Arsace II et Pap - un fait complètement inexplicable si l’on lit ces ouvrages comme une histoire nationale… Libre ou involontairement, le tableau dressé par Poustos Buzand ou Moïse de Khorène reflète leurs propres idéaux : une Arménie unifiée et cohérente, faisant face à la menace de la Perse zoroastrienne. Ils ignorent l’influence profonde de l’Iran sur la société arménienne et ses institutions… »

En 1971, dans Izvestia de l’Académie des Sciences d’Arménie, est parue un article de Nina Garsoyan intitulé « L’Arménie au IVᵉ siècle » (À propos de la clarification des termes « Arménie » et « fidélité »). Littéralement le lendemain de sa publication, l’article fut anathématisé, retiré de l’impression et brûlé (Garsoyan N.G., L’Arménie au IVᵉ siècle [À propos de la clarification des termes « Arménie » et « fidélité »], Izvestia de l’Académie des Sciences de la RSS d’Arménie, 1971, n°3).

Les arguments de N. Garsoyan infligèrent un coup impitoyable aux « chroniques anciennes » arméniennes sur lesquelles s’appuient habituellement les auteurs arméniens d’histoire. En analysant la période du IVᵉ siècle apr. J.-C., l’historienne américaine démontra de manière convaincante que l’Arménie était dépourvue de structure étatique et d’indépendance pendant 1 500 ans. La datation de la christianisation était fausse, tout comme le mythe arménien du christianisme primitif. Toutes les chroniques arméniennes anciennes et ultérieures étaient imprégnées d’un esprit de falsification historique, motivé par le désir de se distinguer des autres peuples.

Elle a également démontré la partialité des pères de l’histoire arménienne, Poustos Buzand et Moïse de Khorène, qui, contrairement à la vérité historique, présentent l’Arménie comme une unité politique. Sur la base de documents historiques fiables, elle a soutenu que l’Arménie se trouvait bien au-delà du Caucase, précisément en Asie Mineure, sur les deux rives de l’Euphrate.

Dans sa base de preuves figure également le fait du baptême du peuple arménien, dirigé par le roi Trdat, en 314, dans le fleuve Euphrate. La chercheuse explique que les Arméniens ont commencé à créer « l’Histoire de l’Arménie » à partir du Vᵉ siècle, après la disparition de l’État arménien.

Cela signifie que les historiens anciens étaient liés à des maisons nahrar [princes] particulières, qu’ils défendaient leurs intérêts et que, par conséquent, leurs ouvrages ne peuvent pas être lus comme des travaux sur « l’Histoire » de l’Arménie, « en y mettant un sens géographique et national dans l’ethnonyme ».

D’autant plus, comme le souligne l’historienne, « …le concept de nation dans le sens actuel n’existait pas au Moyen Âge ni en Orient, ni en Occident. »

L’article démontre qu’il n’y avait pas d’Arménie unifiée et que les entités dont elle se composait se trouvaient en dehors du Caucase du Sud, sur le territoire de la Turquie, de l’Iran et de l’Irak actuels, et ce, sous l’influence politique des puissants empires romain et perse.

Que représentait alors l’Arménie de cette période, qui dans les chroniques et les ouvrages historiques ultérieurs est présentée comme une formation étatique unique ?

« …Au début du IVᵉ siècle, « l’Arménie » se composait de formations politiques distinctes : au nord, le royaume des Arsacides, dont la capitale avait été transférée d’Artashat à Dvin ; au sud, des satrapies autonomes, entrées dans l’orbite de l’influence romaine à la suite du traité de 298 ; et la province pré‑euphratique Armenia Minor, qui faisait déjà depuis longtemps partie de l’empire. Plus tard, après le partage de 387, ce tableau se complique encore avec l’apparition d’Armenia Interior, composée des districts au nord de l’Euphrate, qui sont devenus partie de l’empire selon les termes du nouveau traité. »

« Tout ce que nous savons de l’Arménie indique que l’Arménie des Ier-IVᵉ siècles, contrairement aux zélateurs de la grandeur de la « Grande Arménie », ne peut en aucun cas être présentée « comme une unité religieuse et politique, comme un toponyme au contenu immuable, identifié au royaume arsacide du Nord » (c’est-à-dire l’Albanie). Sur le plan politique, la région du Haut-Karabakh aux Ier-IVᵉ siècles était indiscutablement sous le contrôle des Arsacides de l'Albanie du Caucase, et aux VII-VIIIᵉ siècles, sous celui des grands princes Mihranides. À la suite de la conquête arabe, le royaume albanien s’effondra. L’église albanienne fut soumise à l’arménienne, ce qui marqua le début de la dé-ethnicisation progressive du peuple albanien. »

(cité d’après I. Aliev, op. cit., p. 49. I. Aliev, Haut-Karabakh, Bakou, 1989)

« Avant tout, la chronologie de cette période [IVᵉ siècle et début du Vᵉ siècle], en partie fondée sur la date de la christianisation officielle du pays, nécessite d’être réexaminée. Les données des sources arméniennes et classiques se contredisent souvent fortement et présentent différemment les mêmes faits. Enfin, le ton des sources arméniennes elles-mêmes change considérablement au cours de cette période. »

En particulier, il est extrêmement intéressant de noter le dédain manifeste des sources arméniennes envers leur propre dynastie régnante (arsacide), notamment envers Arsace II et Pap – un fait totalement inexplicable si l’on lit ces ouvrages comme une histoire nationale… Libre ou involontairement, le tableau dressé par Poustos Buzand ou Moïse de Khorène reflète leurs propres idéaux : une Arménie unifiée et cohérente, faisant face à la menace de la Perse zoroastrienne.

Ils parlent d’un royaume unique, souvent trahi par certains naharar perfides… Ils ignorent l’influence profonde de l’Iran sur la société et les institutions arméniennes, préfèrent oublier que les Arsacides d'Arménie furent les derniers et les plus brillants représentants du légitimisme parthe, s’opposant aux usurpateurs sassanides.

« Pour nous, il est important seulement de noter que ce [tableau historique] déforme la réalité du IVᵉ siècle, lorsque l’Arménie n’était ni unie, ni consolidée, ni étrangère au monde perse. »

« Les satrapies arméniennes de l’Euphrate sont présentées comme des satellites du royaume arsacide. Telle est la version des sources arméniennes, qui n’ont jamais reconnu l’existence de ces satrapies, alors que les sources classiques - tant littéraires que juridiques - le confirment clairement. »

« …À cette époque, les satrapies arméniennes de l’Euphrate étaient autonomes et jouissaient d’une indépendance politique plus grande que l’État arsacide arménien lui-même. »

(Garsoyan N.G., L’Arménie au IVᵉ siècle [À propos de la clarification des termes « Arménie » et « fidélité »], Izvestia de l’Académie des Sciences de la RSS d’Arménie, 1971, n°3).

« Les satrapies arméniennes intégrées dans le monde romain jouissaient d’une grande autonomie, ne payaient ni impôts ni taxes, et les satrapes héréditaires commandaient même leurs propres contingents militaires. Dans le royaume arsacide arménien, la situation était un peu différente. « Trdat Ier [roi] reçut son pouvoir des mains de l’empereur romain… Contrairement aux satrapies, dans l’Arménie du nord, jusqu’en 185, des troupes romaines étaient stationnées, et le "magister militum" Trajan ainsi que d’autres officiers impériaux se trouvaient à la cour des rois arméniens, même à l’époque de Pap [roi arménien]. Et, enfin, le plus important est que, selon deux sources - arménienne et classique - le royaume arménien continua de payer des impôts à l’Empire romain jusqu’en 358, alors que les satrapies avaient obtenu une immunité totale plus d’un demi-siècle plus tôt. Aux yeux de Rome, en tout cas, l’inégalité de leur situation était parfaitement évidente. »

« …La reconnaissance du rôle important des satrapies implique nécessairement aussi la reconnaissance d’un tableau politique complexe en Arménie au IVᵉ siècle, tableau simplifié dans les sources postérieures. »

L’histoire ancienne de l’Arménie est complexe, marquée par des migrations, des dominations étrangères et des mythes nationaux. Les recherches contemporaines montrent que l’Arménie antique n’était pas unifiée, que sa définition géographique est fluctuante, et que beaucoup des récits traditionnels relèvent autant de l’identité culturelle que de faits historiques stricts.