EREVAN : UNE HISTOIRE DISPUTEE ENTRE HERITAGE IMPERIAL ET RECITS NATIONAUX

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3 Mai 2026 15:50
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EREVAN : UNE HISTOIRE DISPUTEE ENTRE HERITAGE IMPERIAL ET RECITS NATIONAUX

Une fondation liée à l’Empire safavide

Selon certaines sources, Erevan aurait été fondée au début du XVIe siècle comme forteresse stratégique de l’Empire safavide, alors en conflit avec l’Empire ottoman. Le voyageur ottoman Evliya Tchelebi rapporte dans ses mémoires que le shah Ismail I aurait ordonné en 1510 la construction d’une forteresse sur la rivière Zangi afin de freiner l’avancée ottomane vers l’est.

La mission aurait été confiée au vizir Revan-goulou Khan, dont le nom serait à l’origine de l’appellation « Revan-kala », devenue plus tard Erevan. L’historien orientaliste Vasily Bartold confirme dans ses travaux l’implication de ce dernier dans la construction de la ville fortifiée.

Le vizir apprécia l’endroit et dit : « Ici sera une ville. » Sept ans plus tard, la forteresse, d’une superficie de 7 hectares et située à une altitude de 850 m, était achevée. Les trois portes s’appelaient respectivement la porte de Tabriz, la porte de Shirvan et la porte du Pont.

La forteresse comptait quatre mehelle (quartiers) : Gala (la Forteresse), Sheher (la Ville), Tepebyshy (le Sommet de la colline) et Demirbulag (la Source puissante). Dans la Ville furent érigées quatre magnifiques mosquées qui constituaient la silhouette principale de la cité : « Novruzali Khan », « Huseynali Khan, ou Mosquée Bleue », « Khoja Safarbek » et « Mahammed Sartibkhan ».

La forteresse, achevée en quelques années, comprenait plusieurs quartiers et portes monumentales, ainsi que des mosquées qui structuraient l’espace urbain. L’architecture suivait alors les traditions de l’urbanisme médiéval du Caucase.

Ensuite, durant la période d’affaiblissement de la dynastie des Séfévides, les quatre beglerbegliks (circonscriptions) de l’empire furent divisés en plus de vingt khanats azerbaïdjanais indépendants, dont l’un devint le khanat d’Erevan.

Une ville observée par les voyageurs européens

Au XVIIe siècle, des voyageurs européens comme Jean-Baptiste Tavernier et Jean Chardin décrivent Erevan comme une ville à majorité musulmane, dotée de centaines d’habitations, de jardins, de fontaines et d'édifices religieux.

En 1655, le voyageur français Jean-Baptiste Tavernier visita Erevan, et dix ans plus tard, ce fut au tour de Jean Chardin ; tous deux décrivirent la ville comme une ville azerbaïdjanaise. Les voyageurs témoignèrent que dans la forteresse d’Erevan se trouvaient 800 maisons, habitées uniquement par des musulmans, et décrivirent deux mosquées situées dans la forteresse, des bassins en marbre avec fontaines, des jardins, la salle des miroirs du palais du sardar (gouverneur militaire), ainsi que le mode de vie et les coutumes des Azerbaïdjanais. Ces faits sont précieux car ils ont conservé des informations fiables sur la ville avant le séisme dévastateur de 1679. Le gouverneur Zal Khan, avec l’aide d’autres khans azerbaïdjanais, rétablit rapidement la splendeur passée de la ville et fit construire une forteresse encore plus puissante.

Leurs récits constituent des témoignages précieux décrivant la ville avant le séisme dévastateur de 1679. Après cette catastrophe, la cité fut reconstruite sous l’autorité de dirigeants locaux.

De la fragmentation politique à l’époque moderne

Avec le déclin de la dynastie safavide, la région se fragmente en plusieurs khanats indépendants, dont le khanat d’Erevan. Ce dernier devient une entité politique distincte dans un paysage régional instable.

Il existe un autre argument solide concernant l’appartenance actuelle d’Erevan à l’Azerbaïdjan. Au début du XXe siècle, les bouleversements liés à la chute de l’Empire russe et à la formation de nouveaux États dans le Caucase modifient profondément la situation. Cet argument est sous la forme d'une lettre du 29 mai 1918, adressée par le premier chef du gouvernement de la République démocratique d’Azerbaïdjan (RDA), Fatali Khan Khoyski, au ministre des Affaires étrangères M. Gadjinsky : «"Nous avons réglé avec les Arméniens toutes les questions litigieuses, ils accepteront l’ultimatum et mettront fin à la guerre. Nous leur avons cédé Erevan".

Le fait est que, le 28 mai 1918, les Arméniens ont proclamé la création d’un État indépendant, sans posséder ni territoire ni centre politique. Le 29 mai 1918, la toute nouvelle République démocratique d’Azerbaïdjan céda aux Arméniens l’ancienne ville azerbaïdjanaise d’Erevan avec son territoire environnant, couvrant environ 9 500 km². La cession d’Erevan aux Arméniens constituait une sorte de geste de bonne volonté de la direction de la RDA, dans le but de mettre fin à la guerre que les Dashnaks avaient déclarée à l’Azerbaïdjan et à la Géorgie immédiatement après leur accession au pouvoir dans la République d’Arménie.

Une controverse sur l’ancienneté de la ville

L’un des points les plus débattus concerne l’âge d’Erevan. L’âge d’Erevan - 500 ans - contredit les affirmations des Arméniens, qui ont proclamé sans fondement l’an 782 av. J.-C. comme année de fondation de la ville. La « recontextualisation » d’Erevan était nécessaire pour les Arméniens pour plusieurs raisons. Premièrement, ils étaient agacés par le fait qu’en 1958, la Géorgie célébrait le 1 500ᵉ anniversaire de Tbilissi. Deuxièmement, il fallait trouver une base « arménisée » pour l’étymologie du mot Erevan. Les Arméniens ont décidé, à des fins politiques, d’utiliser les découvertes des archéologues soviétiques.

Au début des années 1950, une stèle cunéiforme a été mise au jour à la périphérie d’Erevan. On y voyait trois signes cunéiformes « RBN » (à l’époque, il n’y avait pas de voyelles) et l’inscription de l’année 782 av. J.-C., indiquant la fondation de la ville par le roi d’Urartu, Argishti I. Bien que presque huit ans se soient écoulés depuis la découverte, c’est en 1958, juste après la célébration du jubilé de l’ancienne Tbilissi, que les Arméniens annoncèrent que le texte cunéiforme avait été entièrement déchiffré et que la ville s’appelait Erebouni. En réalité, ils ont simplement ajouté les voyelles qui leur convenaient, obtenant ainsi un mot censé « révéler » l’étymologie du nom Erevan.

Bien que l’ancienne inscription ne précise pas clairement la localisation géographique de la ville « RBN », les falsificateurs arméniens ont jugé cette découverte suffisante pour « antiquiser » l’histoire d’Erevan. Dans une pure démarche arménienne de manipulation historique, d’une part, ils reconnaissent eux-mêmes qu’il n’existe aucune preuve d’une implantation significative à l’emplacement d’Erevan entre le IVᵉ siècle av. J.-C. et le IIIᵉ siècle apr. J.-C. ; d’autre part, ils calculent l’histoire de leur capitale à partir de la date de l’ancienne forteresse d’Ourartou, en concluant qu’Erevan - Erebouni - existait 29 ans avant la fondation de Rome. Or, si Erevan avait réellement fait partie de la culture arménienne ancienne, cela se serait reflété dans l’histoire du peuple arménien, et les Arméniens auraient forcément célébré pendant ces 28 siècles l’anniversaire de la fondation de leur ville. Il convient de noter que l’UNESCO n’a toujours pas reconnu la stèle basaltique avec inscription cunéiforme comme preuve de l’existence de l’ancienne ville d’Erebouni.

Cependant, certains chercheurs contestent cette continuité historique directe entre Erebouni et l'Erevan moderne. Ils soulignent notamment l’absence de preuves d’une occupation urbaine continue sur le site pendant plusieurs siècles.

L’historien Victor Shnirelman évoque également le contexte politique soviétique des années 1960, marqué par une montée du nationalisme et une instrumentalisation possible de l’histoire à des fins identitaires.

Le docteur en sciences historiques V. Shnirelman cite une autre raison importante de la « recontextualisation » d’Erevan :

« …Il n’existait aucun lien direct entre la découverte archéologique et les festivités qui ont eu lieu par la suite (en Arménie soviétique). En effet, ce n’étaient pas les archéologues qui ont organisé cette somptueuse fête populaire, mais les autorités arméniennes, qui ont dépensé pour cela d’énormes ressources. …Et quel rapport y a-t-il entre la capitale arménienne, Erevan, et la forteresse d’Ourartou, dont le lien avec les Arméniens reste à prouver ? La réponse à ces questions n’a pas de secret pour ceux qui connaissent l’histoire récente de l’Arménie. Il faut la chercher dans les événements de 1965, qui ont bouleversé… toute l’Arménie et donné un puissant élan à la montée du nationalisme arménien. » (Guerres de mémoire, Mythes, identité et politique dans le Caucase, Moscou, 2003)

Rappelons qu’en 1965, en Arménie soviétique, on célébrait largement le 50ᵉ anniversaire du « génocide arménien ». Des publications antiturques circulaient largement, des cartes de la « Grande Arménie » allant de mer à mer étaient diffusées, et des slogans anti-azerbaïdjanais étaient distribués sur les places publiques.

Comme on le voit, les Arméniens avaient suffisamment de raisons pour la falsification dite « Erebounienne ». L’histoire habilement construite de l’ancienne Erebouni a permis aux autorités arméniennes de célébrer, en 1968, le 2 750ᵉ anniversaire d’Erevan, et ce faisant de réfuter le lien du nom « Erevan » avec celui de Revan-goulou Khan, tout en « prouvant » leur origine ancienne Ourartienne et ainsi de devancer les Géorgiens.

Il s’agissait en quelque sorte d’une réponse à l’ancien différend entre la Géorgie et l’Arménie au sujet d’Ourartou. Depuis la fin du XIXᵉ siècle, les falsificateurs arméniens de l’histoire d’Ourartou se sont livrés à une telle polémique avec les chercheurs sérieux que cela poussa le beau-père d’A. Griboïedov, le pédagogue géorgien Ilia Tchavtchavadzé, à consacrer en 1902 la moitié de son livre, intitulé « Les savants arméniens et les pierres criantes », à cette question.

Entre histoire et mémoire

La question de l’origine d’Erevan illustre les tensions entre mémoire nationale, archéologie et historiographie. Tandis que certaines sources mettent en avant un héritage safavide et azerbaïdjanais, d’autres insistent sur des racines beaucoup plus anciennes liées à l’Ourartou.

Aujourd’hui encore, ces interprétations divergentes alimentent les débats dans une région où l’histoire reste profondément liée aux enjeux politiques contemporains.