Par Ruslan Bachirli
La visite du ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, au Royaume-Uni a marqué le début d’une nouvelle ère dans les relations entre les deux pays. L’« accord-cadre de partenariat stratégique » signé à cette occasion ne se contente pas d’approfondir la coopération militaire et économique : il esquisse aussi la formation d’un pôle de puissance alternatif en dehors de l’Union européenne.
Un rapprochement au contexte politique évident
La première journée de la visite de deux jours du chef de la diplomatie turque à Londres s’est conclue par la signature d’un document fondamental. Cet accord, également signé par la ministre britannique Yvette Cooper, pose de facto les bases d’une nouvelle alliance bilatérale, à la fois militaire et politique.
Dans une déclaration conjointe, les deux parties soulignent que cette alliance constitue une réponse adaptée aux défis globaux contemporains. Il est question d’un renforcement qualitatif des liens au sein de l’OTAN, d’une défense commune de la sécurité au Moyen-Orient et d’une coordination étroite entre ministères des Affaires étrangères, de la Défense et services de renseignement.
Au-delà de la diplomatie
La nouvelle feuille de route de coopération couvre des domaines critiques. Dans l’industrie de défense d’abord : Ankara et Londres passent non seulement à la mise en œuvre concrète de l’achat de 20 chasseurs Eurofighter, mais envisagent également une collaboration dans les hautes technologies. La création de plateformes communes dans les domaines de l’intelligence artificielle et de la cybersécurité est notamment prévue.
Par ailleurs, Londres et Ankara se sont accordées pour préparer la signature d’un accord de libre-échange élargi, destiné à dépasser le cadre classique des relations économiques.
La ministre britannique Yvette Cooper a qualifié la Turquie de « partenaire indispensable » pour Londres en matière de sécurité globale, signe d’un changement de paradigme dans la politique étrangère britannique.
L’alliance des « exclus » de Bruxelles
Le contexte politique de ce rapprochement est limpide. La Turquie et le Royaume-Uni sont deux des plus grandes économies et puissances militaires d’Europe qui ne font pas partie de l’Union européenne. La récente décision de Bruxelles de bloquer leur participation au programme de défense SAFE, doté de 150 milliards d’euros, a servi de catalyseur.
Les experts notent qu’après le Brexit, le Royaume-Uni a fait face à une forme d’isolement stratégique. Dans le même temps, les « relations spéciales » avec Washington évoluent : sous l’administration de Donald Trump, Londres a cessé d’être un partenaire « exclusif » pour les États-Unis. Dans ce contexte, la Turquie - forte de son industrie de défense en expansion et de son influence géopolitique du Caucase aux Balkans - apparaît comme un allié idéal et incontournable pour la Grande-Bretagne.
Réflexes impériaux et nouvelle réalité
Les analystes soulignent le caractère singulier du partenariat turco-britannique. D’un côté, la puissance financière de Londres (3 500 milliards de dollars de PIB), ses traditions diplomatiques et ses services de renseignement. De l’autre, le potentiel industriel de la Turquie, la deuxième armée de l’OTAN et son statut d’acteur clé dans les conflits régionaux.
« Ce n’est pas qu’un simple protocole diplomatique. Nous assistons à la formation d’un axe Londres–Ankara, qui pourrait devenir un nouveau vecteur stratégique entre l’Ouest et l’Est de l’Europe », estiment des experts turcs.
Compte tenu du passé historique des deux pays, marqué par des « réflexes impériaux », leurs relations actuelles reposent sur une interdépendance profonde. L’alliance entre le capital financier britannique et le dynamisme militaro-industriel turc donne naissance à un partenariat discret mais extrêmement influent, susceptible de redessiner l’architecture de sécurité en Eurasie.