Formellement, Mirzoyan a repris la rhétorique traditionnelle de Erevan : nécessité d’« institutionnaliser la paix », présence de questions humanitaires non résolues et importance de leur règlement. Mais l’accent mis sur les « prisonniers » constitue un signal adressé principalement à l’audience intérieure.
En Arménie, cette question reste extrêmement sensible et est exploitée par les forces politiques dites « revanchistes » : le « clan du Karabagh », les Dashnaks, ainsi que les partisans de l’oligarque russo-arménien Samvel Karapetian. Leur objectif est de bloquer toutes les initiatives de paix entre Bakou et Erevan, notamment en manipulant l’opinion publique avec un discours simplifié et émotionnel qui présente l’Azerbaïdjan comme « inflexible » et le gouvernement arménien comme « faible ».
Mirzoyan se retrouve donc dans une position délicate. En tant que chef de la diplomatie arménienne, il connaît parfaitement les paramètres réels du dialogue avec Bakou. Mais il ne peut ignorer l’agenda politique intérieur, particulièrement à l’approche des élections, dont le résultat déterminera en grande partie l’avenir du processus de paix.
Le ministre sait que ce que l’Arménie qualifie de « problème des prisonniers » relève en réalité d’une autre nature juridique : il ne s’agit pas de prisonniers de guerre classiques, mais de personnes condamnées pour crimes graves par le tribunal militaire de Bakou. Parmi elles figurent d’anciens dirigeants séparatistes du Karabagh et des membres de formations armées illégales, dont plusieurs ont été condamnés à la réclusion à perpétuité pour crimes contre la paix et l’humanité, crimes de guerre, terrorisme et participation à une guerre d'agression.
Ainsi, l’appellation « prisonniers » est clairement une construction politisée, destinée à un effet émotionnel sur le public. Mirzoyan en est pleinement conscient. Il sait également que le progrès du processus de paix avec l’Azerbaïdjan est lié à la normalisation des relations arméno-turques. Toute déstabilisation des négociations avec Bakou compliquerait automatiquement le dialogue avec Ankara, fermant des perspectives économiques et géopolitiques cruciales pour l’Arménie.
Dans ce contexte, la déclaration de Mirzoyan apparaît comme un équilibre délicat entre rationalité diplomatique et pressions politiques internes. Il se voit contraint de répondre à la rhétorique des opposants au gouvernement arménien pour ne pas leur céder le terrain médiatique, tout en évitant de compromettre le processus de paix.
En réalité, il s’agit d’un geste tactique dicté par la logique électorale. À l’approche des élections législatives, le gouvernement cherche à limiter les risques liés à la montée des forces revanchistes, en adoptant partiellement leur agenda, mais sous une forme diplomatique et modérée.
Stratégiquement, cette rhétorique reste toutefois un impasse : avancer la question de la libération des anciens dirigeants du Haut-Karabakh avant la conclusion d’un accord de paix complet va à l’encontre de la logique du processus de négociation. La priorité doit être donnée au règlement politique et juridique, avant d’envisager d’éventuelles mesures humanitaires.
Il est possible qu’à un stade ultérieur, une fois l’accord de paix finalisé, Bakou fasse preuve de concessions humanitaires. Mais cela ne sera envisageable que dans un cadre de paix stable, et non dans un contexte fragile et soumis à des risques internes et externes. Ararat Mirzoyan en est parfaitement conscient. Cependant, il se voit obligé de faire ce type de déclaration.
Par Akper Hassanov