Il y a cent six ans, le 10 août 1920, un accord fut signé à Tiflis entre la Russie soviétique et la République d’Arménie. À première vue, le document revêtait un caractère temporaire et visait principalement à mettre fin aux hostilités. Ses implications pour la région se révélèrent toutefois bien plus vastes et lourdes de conséquences : les terres azerbaïdjanaises - le Karabakh, le Zanguezour et le Nakhitchevan - se retrouvèrent au cœur des arrangements. L’Arménie négociait avec la Russie et espérait échanger sa propre soviétisation contre des territoires azerbaïdjanais qu’elle n’était pas parvenue à détacher de la République démocratique d’Azerbaïdjan (RDA).
Il nous faut rappeler que, le 29 mai 1918, le Conseil national de la République démocratique d’Azerbaïdjan avait décidé de céder la ville d’Iravan - Erevan - à la partie arménienne en tant que centre politique destiné à l’établissement d’un État arménien. Cette décision avait été prise sous la pression des puissances de l’Entente, comme condition à la reconnaissance de la RDA par les puissances occidentales.
Mais cela ne suffisait pas aux partis arméniens. Les revendications sur les terres azerbaïdjanaises réapparurent avec une vigueur renouvelée après la soviétisation forcée de l’Azerbaïdjan. Une fois le pouvoir soviétique établi à Bakou, les Arméniens nourrirent de nouveaux espoirs d’étendre leur présence dans le Caucase du Sud, un processus qui avait commencé au siècle précédent.
Il convient de noter que les questions territoriales n’ont jamais constitué une simple affaire de discussions bilatérales entre l’Azerbaïdjan et les Arméniens revendiquant ses territoires. Après la conquête du Caucase par l’Empire russe, l’Azerbaïdjan perdit son indépendance. Quant à l’Arménie, la soi-disant République d’Ararat - premier État arménien établi dans cette région - ne vit le jour qu’en 1918 et n’exista que pendant deux ans. Les questions relatives à l’attribution de territoires en vue de créer une entité politique arménienne dans le Caucase étaient traditionnellement traitées par la Russie.
Il n’y avait donc rien de particulièrement surprenant à ce que, le 10 août 1920, la Russie et la République d’Ararat discutent du sort de territoires azerbaïdjanais sans la participation de l’Azerbaïdjan lui-même. Ces territoires étaient qualifiés de « disputés » essentiellement parce que les Arméniens les revendiquaient. En réalité, ils avaient historiquement fait partie de khanats azerbaïdjanais qui existaient là avant la conquête russe.
Au printemps 1920, la carte politique du Caucase du Sud commença à changer rapidement. À la fin du mois d’avril, la République démocratique d’Azerbaïdjan cessa d’exister à la suite de l’invasion menée par la 11e Armée rouge, et la République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan fut proclamée. L’Arménie, quant à elle, demeurait indépendante. Les affrontements armés et les graves différends territoriaux concernant le Karabagh, le Zanguezour et le Nakhitchevan se poursuivaient, mais ils commençaient déjà à prendre une tout autre dimension politique.
Moscou poursuivait ses propres objectifs. Elle cherchait simultanément à consolider son influence dans la région, à normaliser ses relations avec l’Arménie dirigée par les Dachnaks et à établir une coopération avec le mouvement kémaliste en Turquie. Le différend territorial entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie devint donc partie intégrante d’un calcul géopolitique beaucoup plus large.
Un document particulièrement révélateur à cet égard date du 14 juillet 1920. Sergo Ordjonikidze, membre du Bureau caucasien et du Conseil militaire révolutionnaire du Front du Caucase, ainsi que Boris Legrand, représentant plénipotentiaire de la RSFSR en Arménie, adressèrent au commissaire du peuple aux Affaires étrangères, Gueorgui Tchitcherine, une proposition présentant les contours d’un éventuel règlement.
Selon l’arrangement proposé, le Karabagh devait rester entièrement au sein de l’Azerbaïdjan, le Zanguezour devait être déclaré « territoire disputé », tandis que le Nakhitchevan, le Sharur, le Daralagez et l’Ordubad devaient être transférés à l’Arménie.
Dès le lendemain, le 15 juillet, le Bureau du Comité central du Parti communiste d’Azerbaïdjan examina la question de la paix avec la République d’Ararat. Sa résolution indiquait que le Karabagh et le Zanguezour devaient être intégrés à l’Azerbaïdjan. Concernant le Nakhitchevan, un arrangement temporaire fut proposé : des troupes russes y seraient déployées jusqu’au règlement définitif de la question. En outre, il fut conseillé à Legrand de ne pas conclure d’accord de paix avant d’avoir reçu des informations supplémentaires.
Le 28 juillet, le pouvoir soviétique fut établi au Nakhitchevan avec le soutien de la 11e Armée rouge. Le 10 août, le Comité révolutionnaire du Nakhitchevan adressa une lettre à Nariman Narimanov, président du Conseil des commissaires du peuple de la RSS d’Azerbaïdjan, déclarant que, conformément à la volonté de la majorité de la population, le Nakhitchevan demeurait une partie intégrante de l’Azerbaïdjan soviétique.
Il s’agissait d’un document d’une grande importance, permettant à Bakou de renforcer sa position sur la question du Nakhitchevan et de contrecarrer les calculs des Dachnaks.
Deux semaines plus tard, des représentants de la RSFSR et de la soi-disant Première République d’Arménie signèrent à Tiflis un accord préliminaire. Le sort des territoires azerbaïdjanais y fut abordé sans la participation de l’Azerbaïdjan de la manière suivante : les troupes soviétiques devaient occuper le Karabagh, le Zanguezour et le Nakhitchevan, que le document qualifiait de territoires « disputés ».
Dans le même temps, il était stipulé que la présence de l’Armée rouge ne devait en elle-même préjuger en rien de la question de leur appartenance définitive à l’une ou l’autre partie.
L’accord du 10 août eut pour effet de geler la question territoriale, plaçant une partie considérable des zones disputées sous contrôle russe tout en laissant entrevoir un règlement politique futur et hypothétique. L’historien arménien Vanik Virabyan, qui a étudié l’accord ainsi que la réaction des puissances européennes à celui-ci, a reconnu que les territoires étaient effectivement passés sous le « contrôle temporaire » de la Russie soviétique. La ligne ferroviaire Chahhtakhti-Djoulfa fut transférée à la partie arménienne, à condition toutefois qu’elle ne soit pas utilisée à des fins militaires.
Pour Bakou, un tel arrangement était extrêmement sensible. L’Azerbaïdjan soviétique existait officiellement en tant que république distincte, mais des questions territoriales que les dirigeants azerbaïdjanais considéraient comme touchant directement à leurs intérêts nationaux vitaux étaient discutées par Moscou sans la participation de Bakou.
L’accord du 10 août 1920 entre la Russie et l’Arménie est ainsi entré dans l’histoire comme un document ayant renforcé le rôle décisif de Moscou dans la réorganisation territoriale du Caucase du Sud. Les chercheurs azerbaïdjanais soulignent que les représentants de Bakou n’étaient pas parties à l’accord, alors même que celui-ci concernait directement le Karabagh, le Zanguezour et le Nakhitchevan.
Fait remarquable, le même jour - le 10 août - loin du Caucase, des représentants de l’Empire ottoman et des puissances victorieuses de la Première Guerre mondiale signèrent en France le traité de Sèvres. Selon ses dispositions, l’Arménie devait également recevoir une partie substantielle des territoires que la Russie avait auparavant conquis sur l’Empire ottoman.
En pratique, les projets d’une « Grande Arménie » prenaient simultanément forme à Tiflis et à Sèvres.
Le traité de Sèvres fut toutefois finalement rendu caduc à la suite de l’établissement de la République de Turquie, tandis que le projet de Woodrow Wilson fut lui aussi relégué à l’histoire.
Au cours des mois qui suivirent ces décisions, qui avaient failli constituer des tournants historiques pour le projet national arménien, la situation changea une fois encore de manière spectaculaire. À l’automne, la guerre turco-arménienne éclata et, à la fin du mois de novembre et au début du mois de décembre 1920, le pouvoir soviétique fut également établi en Arménie. À partir de ce moment, la question des frontières du Caucase du Sud fut abordée dans une réalité politique entièrement différente.
Le traité de Moscou du 16 mars 1921 entre la Russie soviétique et la Turquie revêtit une importance particulière pour le Nakhitchevan. Sa dénonciation est encore réclamée aujourd’hui par certaines composantes de la diaspora arménienne. L’article III du traité établissait le Nakhitchevan comme un territoire autonome placé sous la protection de l’Azerbaïdjan, à condition que celui-ci ne transfère pas cette protection à un État tiers. Ces dispositions furent confirmées plus tard la même année par le traité de Kars.
Dans les mois qui suivirent le 10 août, le sort des territoires azerbaïdjanais fut discuté à Tiflis, Bakou, Moscou, Erevan et Ankara. Les lignes militaires de démarcation, initialement provisoires, se transformèrent en arguments diplomatiques, tandis que des décisions présentées à l’origine comme temporaires posèrent les bases de la nouvelle série de négociations.
La formation des frontières modernes du Caucase du Sud fut un processus extraordinairement complexe, dramatique et parfois sanglant. L’Azerbaïdjan sortit de ce processus du côté des perdants.
Par Anar Musayev