Un navire spécialisé dans la pose de câbles a quitté le port de Bakou afin d’entamer l’installation de la ligne de câble à fibre optique transcaspienne en direction du port d’Aktau, au Kazakhstan, marquant une étape majeure dans le développement du corridor numérique régional. Le câble à fibre optique blindé a été fabriqué et testé en Chine avant d’être livré au port kazakh de Kouryk, puis acheminé jusqu’à Bakou. Il a désormais été entièrement chargé dans un réservoir spécialisé à bord du navire câblier.
En règle générale, les navires quittant le port de Bakou ne font pas les gros titres, sauf lorsqu’ils transportent du pétrole brut. Pourtant, ce dernier navire, qui fait route vers Aktau au Kazakhstan avec plusieurs centaines de kilomètres de câbles à fibre optique blindés dans ses cales, mérite une attention particulière. Il ne s’agit certes que d’une infrastructure relativement discrète. Mais il illustre la véritable direction prise par les ambitions économiques de la région de la mer Caspienne, au moment même où les présidents de l’Azerbaïdjan et de cinq pays d’Asie centrale se réunissent à Bichkek pour discuter précisément de ce type de connectivité.
Le navire, d’un déplacement supérieur à 20 000 tonnes, transporte environ 70 membres d’équipage et techniciens. La fenêtre d’installation est estimée entre 15 et 20 jours, sous réserve de conditions météorologiques favorables, et la mise en service commerciale complète est prévue d’ici la fin de l’année 2026. Le câble a été fabriqué et testé en Chine, puis acheminé via le port kazakh de Kouryk avant d’être transporté à Bakou pour son chargement.
La ligne de câble à fibre optique transcaspienne (Trans-Caspian Fibre Optic Cable Line – TCFO), selon le nom officiel du projet, est une coentreprise entre l’opérateur public kazakh Kazakhtelecom et AzerTelecom International, organisée par l’intermédiaire d’une société holding baptisée CaspiLink B.V.. Cette structure est en elle-même révélatrice : une société commune domiciliée aux Pays-Bas, réunissant une entreprise publique kazakhe et une société privée de télécommunications azerbaïdjanaise. Il s’agit du type de modèle économique que les investisseurs occidentaux dans les infrastructures préfèrent généralement à un simple accord bilatéral entre États, et qui pourrait favoriser une implication accrue des partenaires européens.
Le modèle économique du projet est relativement évident. Jusqu’à présent, il n’existait essentiellement que deux grands itinéraires pour les flux de données entre l’Asie et l’Europe : une liaison sous-marine passant au sud par la mer Rouge et le canal de Suez, ou un ensemble de liaisons terrestres et satellitaires transitant par la Russie. Or, ces deux options sont aujourd’hui moins attractives qu’auparavant. La route de la mer Rouge est confrontée à d’importants problèmes, notamment les dommages causés aux câbles lors des attaques des Houthis contre les navires marchands, qui ont entraîné plusieurs interruptions majeures de service en 2024 et 2025. Quant au passage par la Russie, il présente des risques politiques considérables pour les entreprises soucieuses d’éviter d’éventuelles sanctions ou perturbations. Une troisième voie s’offre désormais : un corridor traversant la région caspienne, reliant le Caucase du Sud à l’Asie centrale sans passer par les territoires russe ou iranien.
En d’autres termes, il ne s’agit pas d’un simple projet isolé. C’est la composante numérique du Corridor du Milieu (Middle Corridor), qui a déjà attiré, au cours des dix dernières années, des milliards de dollars d’investissements dans les ports, les chemins de fer et les oléoducs en Géorgie, en Azerbaïdjan, au Kazakhstan et dans les pays voisins.
Depuis 2022, le volume du trafic, tant terrestre que maritime, sur ce corridor a fortement augmenté, même si le volume global reste inférieur à celui du Corridor du Nord passant par la Russie. En revanche, les infrastructures numériques n’ont pas progressé au même rythme que les infrastructures physiques de transport. La pose de câbles sous-marins dans un environnement marin complexe et sur des routes maritimes très fréquentées est en effet beaucoup plus difficile sur le plan technique que la construction d’une nouvelle voie ferrée.
La ligne de fibre optique transcaspienne constitue ainsi un tournant pour l’avenir numérique de l’Azerbaïdjan. Elle positionne le pays non seulement comme un centre énergétique et logistique, mais également comme un futur pôle régional des communications numériques. Son importance stratégique est incontestable, tant du point de vue économique que technologique. Les infrastructures sont désormais prêtes à accueillir ce projet, mais des efforts devront encore être consentis pour développer des centres de données et renforcer les compétences humaines afin d’en exploiter pleinement le potentiel.
À plus long terme, le TCFO devrait stimuler la création de centres de données nationaux, renforcer les compétences locales en cybersécurité et rapprocher l’Azerbaïdjan de son ambition de devenir un acteur majeur de la Route de la soie numérique. Pour l’Union européenne, ce projet offre un corridor numérique fiable et stable contournant les routes géopolitiquement sensibles. Pour l’Asie centrale, il représente une intégration attendue de longue date au réseau mondial d’Internet à très haut débit. Pour l’Organisation des États turciques, il constitue un pas décisif vers une intégration approfondie à l’ère de l’information.
Dans le cadre des préparatifs, des études géologiques et d’ingénierie marines en mer Caspienne ont été lancées en août 2025. La longueur totale du câble sous-marin sera de 391 kilomètres, tandis que sa capacité maximale de transmission devrait atteindre 400 térabits par seconde.
Toutefois, un seul système de câbles, même conforme aux normes les plus modernes en matière de capacité, ne suffira pas à faire du Kazakhstan ou de l’Azerbaïdjan des plaques tournantes comparables à Francfort ou Singapour. La redondance demeure un élément essentiel pour les câbles sous-marins. Une région ne disposant que d’un ou deux nouveaux systèmes reste vulnérable à une panne unique susceptible de provoquer des coupures d’Internet à l’échelle nationale, comme cela s’est déjà produit dans d’autres parties du monde. Selon plusieurs analystes du secteur, la mise en place d’un réseau plus robuste comportant plusieurs câbles en mer Caspienne pourrait nécessiter des investissements de plusieurs centaines de millions de dollars.
Quoi qu’il en soit, c’est le chemin parcouru qui importe davantage que l’ampleur immédiate du projet. Selon l’analyse de l’auteur, l’Azerbaïdjan et le Kazakhstan ont justement compris que les pays qui contrôleront les connexions physiques et numériques de l’Eurasie disposeront d’une influence considérable, à mesure que les chaînes de valeur mondiales se diversifieront afin de réduire leur exposition aux risques géopolitiques. Autrement dit, lorsque les dirigeants réunis cette semaine à Bichkek discutent des routes commerciales et des réseaux de transport, ils débattent en réalité de la maîtrise des communications numériques de leur région pour la prochaine décennie. Le navire qui a quitté le port de Bakou cette semaine est modeste, mais les enjeux qu’il porte sont, eux, considérables.
Par Akbar Novruz