La visite officielle à Moscou, les 16 et 17 juillet 2026, du ministre azerbaïdjanais des Affaires étrangères, Jeyhun Bayramov, a marqué une étape importante dans le rétablissement d'un dialogue politique à grande échelle entre l'Azerbaïdjan et la Russie. Le principal résultat de ces entretiens ne réside pas tant dans l'émergence de nouveaux domaines de coopération que dans le passage d'une phase de normalisation politique à une coopération concrète et institutionnalisée.
Au cours de ses discussions avec son homologue russe, Sergueï Lavrov, les deux parties ont passé en revue la quasi-totalité des relations bilatérales : dialogue politique, commerce, investissements, transports, coopération humanitaire, situation en mer Caspienne et évolutions régionales dans le Caucase du Sud. À l'issue de la rencontre, les ministères des Affaires étrangères des deux pays ont signé un Plan de consultations pour la période 2026-2027.
Sur le plan politique, cette visite visait à consolider la fin d'une période difficile qui avait, pendant plusieurs mois, considérablement ralenti les contacts entre Moscou et Bakou. Peu avant les discussions, le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev avait déclaré, lors du Forum mondial des médias de Choucha, que les difficultés appartenaient désormais au passé et que les relations entre les deux pays étaient pleinement normalisées.
Jeyhun Bayramov a souligné que cette normalisation avait été rendue possible grâce aux positions personnelles et à la volonté politique des présidents de l'Azerbaïdjan et de la Russie. Selon le chef de la diplomatie azerbaïdjanaise, le véritable processus de rétablissement des relations bilatérales a commencé après la rencontre entre Ilham Aliyev et Vladimir Poutine, en marge d'un événement international à Douchanbé, en octobre 2025.
En commentant les propos d'Aliyev, Sergueï Lavrov ne s'est pas lui-même prononcé sur une « normalisation complète » des relations. Il a simplement indiqué que Moscou et Bakou partageaient cette appréciation de la situation actuelle. Selon lui, les deux parties étaient convenues de rattraper le temps perdu après plusieurs mois de ralentissement dans leurs relations bilatérales.
Cette formulation reflète probablement le mieux la portée politique de cette visite. Moscou et Bakou ont choisi de ne pas revenir, sur un mode conflictuel, sur les causes de leurs précédents différends. Elles ont préféré concentrer leurs efforts sur le rétablissement de contacts réguliers et sur la mise en place de mécanismes capables de réduire le risque de futures crises.
Dans ce contexte, le Plan de consultations entre les deux ministères des Affaires étrangères revêt une importance qui dépasse celle d'un simple document diplomatique. Il prévoit des réunions plus régulières entre vice-ministres, directeurs de départements et autres responsables de la politique étrangère. Un tel mécanisme permettra de traiter les difficultés naissantes avant qu'elles ne dégénèrent en différends politiques publics.
Le principal succès diplomatique de cette visite réside donc dans le rétablissement de canaux de communication fonctionnels. Les relations bilatérales s'éloignent progressivement de la logique de gestion de crise pour retrouver une coordination structurée.
La coopération économique a constitué l'autre grand volet des discussions à Moscou. Selon Sergueï Lavrov, les échanges commerciaux entre les deux pays ont atteint près de 5 milliards de dollars en 2025. Le volume cumulé des investissements directs russes en Azerbaïdjan est estimé à 10,7 milliards de dollars, tandis que plus de 1 400 entreprises à capitaux russes sont implantées dans le pays.
Ces chiffres montrent que l'interdépendance économique entre les deux États est restée solide malgré les tensions politiques. Les relations commerciales ont joué un rôle stabilisateur, empêchant les désaccords politiques de provoquer une rupture systémique des liens bilatéraux.
Toutefois, le maintien du niveau actuel des échanges ne suffit plus aux deux parties. Les discussions ont porté sur l'élargissement des investissements réciproques, les travaux de la commission intergouvernementale ainsi que sur le potentiel du Conseil d'affaires Azerbaïdjan-Russie. La partie azerbaïdjanaise a souligné que les nouveaux projets économiques et de transport devaient reposer sur le bénéfice mutuel, le respect des intérêts de tous les participants et contribuer au développement de l'ensemble de la région.
Le Corridor international de transport Nord-Sud demeure le projet économique le plus important à l'ordre du jour bilatéral. Sa branche occidentale traverse la Russie, l'Azerbaïdjan et l'Iran et devrait, à terme, devenir l'un des principaux axes reliant l'océan Indien et le golfe Persique à la Russie ainsi qu'aux marchés européens.
Le principal maillon manquant reste le tronçon ferroviaire Racht-Astara, en Iran. Sergueï Lavrov a annoncé que les autorités iraniennes avaient achevé les procédures d'attribution des terrains, une étape dont l'absence bloquait depuis longtemps le lancement des travaux. Les responsables des chemins de fer russe, azerbaïdjanais et iranien ont déjà entamé les discussions portant sur le passage à la phase de mise en œuvre.
Pour l'Azerbaïdjan, le développement du corridor Nord-Sud présente un intérêt non seulement économique, mais aussi géopolitique. Bakou renforce sa position comme l'un des principaux hubs logistiques et de transport d'Eurasie, tout en développant simultanément les axes Est-Ouest et Nord-Sud. Cette stratégie lui permet d'éviter toute dépendance excessive envers une seule direction géopolitique ou économique et de préserver une coopération diversifiée.
Pour la Russie, l'itinéraire passant par l'Azerbaïdjan prend une valeur croissante dans un contexte marqué par les restrictions affectant les liaisons occidentales et par l'instabilité au Moyen-Orient. Moscou souhaite sécuriser une liaison terrestre fiable avec l'Iran, puis avec les ports du golfe Persique. L'achèvement du tronçon Racht-Astara renforcerait ainsi encore davantage le rôle de l'Azerbaïdjan comme partenaire de transit incontournable.
L'un des résultats les plus concrets de cette visite a été l'annonce du rétablissement de plusieurs liaisons aériennes directes entre l'Azerbaïdjan et la Russie. Ces vols avaient été suspendus après le tragique incident impliquant un avion de ligne azerbaïdjanais en décembre 2024.
Au-delà de la question des transports, cette reprise revêt une forte portée symbolique. Elle témoigne du retour progressif à des interactions quotidiennes normales entre les deux pays. Les liaisons aériennes favorisent directement les échanges économiques, le tourisme, les relations humanitaires et la mobilité des citoyens. Leur rétablissement constitue donc l'un des signes les plus visibles de la normalisation.
Une part importante des discussions a également été consacrée à la coopération humanitaire. Moscou et Bakou sont convenus d'intensifier les échanges dans les domaines de la culture, de la science, de l'éducation, du sport, des programmes destinés à la jeunesse et de la coopération universitaire. Les deux pays entendent également accélérer la création d'une université russo-azerbaïdjanaise en Azerbaïdjan, avec l'Université d'État de Saint-Pétersbourg comme principal partenaire côté russe. Près de 9 000 étudiants azerbaïdjanais poursuivent actuellement leurs études dans les universités russes.
L'agenda humanitaire revêt une importance qui dépasse le seul cadre culturel. Lors des périodes de tensions politiques, les questions liées à la langue, à l'enseignement, aux migrations ou encore à l'environnement médiatique deviennent souvent des sources de mécontentement public. Le développement de projets éducatifs et culturels pourrait ainsi renforcer la résilience des relations bilatérales.
Il est également significatif que les deux parties aient spécifiquement abordé la coopération entre les médias. Sergueï Lavrov a évoqué la nécessité de développer des contacts directs entre journalistes et structures d'information des deux pays afin de limiter les malentendus et d'assurer une couverture plus objective des relations bilatérales.
L'intégration de cette coopération médiatique parmi les accords conclus à Moscou montre que les deux gouvernements sont pleinement conscients de l'influence de l'environnement informationnel sur les relations interétatiques. Ces dernières années, certaines publications et des campagnes médiatiques à sensation ont, à plusieurs reprises, compliqué la perception mutuelle des relations entre les deux pays. Une communication directe entre les organes de presse ne supprimera pas tous les désaccords, mais elle pourrait réduire les spéculations et empêcher que des incidents isolés ne se transforment en crises politiques plus larges.
Le volet régional des discussions a montré que la Russie et l'Azerbaïdjan ne partagent pas des positions identiques sur tous les dossiers, mais qu'ils sont disposés à maintenir un dialogue de travail. Moscou a une nouvelle fois exprimé sa disponibilité à soutenir le processus de normalisation entre l'Azerbaïdjan et l'Arménie, la réouverture des liaisons de transport ainsi que le règlement des questions humanitaires. Bakou, de son côté, a rappelé que les nouvelles réalités dans le Caucase du Sud devaient reposer sur le respect de la souveraineté, de l'intégrité territoriale et de l'inviolabilité des frontières internationalement reconnues.
Pour l'Azerbaïdjan, il est essentiel que les initiatives régionales tiennent compte du nouvel équilibre issu du conflit et qu'elles ne servent pas à remettre en cause les acquis obtenus. La Russie, pour sa part, cherche à préserver son rôle dans les processus régionaux et à maintenir la pertinence des mécanismes trilatéraux déjà existants.
Dans ce contexte, Moscou et Bakou ont exprimé leur intérêt pour la relance de la plateforme « 3+3 », réunissant les trois États du Caucase du Sud et les trois puissances régionales voisines — la Russie, l'Iran et la Turquie. Ce format pourrait offrir un cadre de traitement des questions de sécurité, de transport et de coopération économique sans intervention dominante d'acteurs extérieurs.
La question de la mer Caspienne a également occupé une place importante dans les discussions. Les deux parties ont évoqué la baisse du niveau des eaux, les risques environnementaux et la nécessité d'une action coordonnée entre les cinq États riverains. L'Azerbaïdjan a insisté sur l'importance de renforcer la recherche scientifique commune et de mettre en œuvre des mesures concrètes pour faire face aux conséquences du recul des eaux de la mer Caspienne.
Dans son ensemble, la visite de Jeyhun Bayramov à Moscou peut être interprétée comme le passage d'une phase de normalisation politique à une réinitialisation pragmatique des relations bilatérales. Les deux parties n'ont ni annoncé un nouveau cadre de partenariat stratégique ni résolu l'ensemble de leurs différends. Elles ont cependant relancé une dynamique de travail et identifié des domaines concrets dans lesquels la coopération peut progresser malgré les divergences persistantes sur certaines questions régionales et internationales.
Le principal enseignement de cette visite est que Moscou et Bakou ont réaffirmé leur intérêt commun pour des relations stables et prévisibles. Pour l'Azerbaïdjan, la Russie demeure un voisin majeur, un partenaire économique de premier plan et un acteur essentiel dans les évolutions du Caucase du Sud et de la région caspienne. Pour la Russie, l'Azerbaïdjan représente un partenaire politiquement indépendant, économiquement important et logistiquement indispensable.
La pérennité de cette normalisation dépendra désormais de la rapidité avec laquelle les accords conclus à Moscou seront concrètement appliqués. Le Plan de consultations entre les ministères des Affaires étrangères, le rétablissement des liaisons aériennes, l'avancement du projet ferroviaire Racht-Astara, la création d'une université commune et le développement des échanges entre les médias constitueront les premiers indicateurs permettant de déterminer si cette visite de juillet n'était qu'un geste diplomatique ou le point de départ d'une nouvelle étape, plus pragmatique, dans les relations entre la Russie et l'Azerbaïdjan.
Par Seymur Mammadov