AZERBAÏDJAN ET KIRGHIZSTAN : D’UNE AFFINITÉ SYMBOLIQUE À UN PARTENARIAT FONDÉ SUR UNE ALLIANCE

Analyses
1 Septembre 2026 14:38
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AZERBAÏDJAN ET KIRGHIZSTAN : D’UNE AFFINITÉ SYMBOLIQUE À UN PARTENARIAT FONDÉ SUR UNE ALLIANCE

L es relations entre l’Azerbaïdjan et le Kirghizstan se sont considérablement intensifiées ces dernières années. Alors que la coopération reposait auparavant largement sur des affinités linguistiques, culturelles et historiques, Bakou et Bichkek cherchent désormais à donner à leurs relations bilatérales une substance politique, économique et infrastructurelle plus concrète.

L’indication la plus claire de cette évolution a été la signature du Traité sur les relations d’alliance le 31 juillet 2026. Cet accord a rehaussé le statut officiel de la coopération bilatérale. Sa portée concrète dépendra de la capacité des deux pays à traduire leurs engagements politiques en projets économiques durables, à renforcer leurs échanges commerciaux et à améliorer leur connectivité dans le domaine des transports.

Une dynamique politique

Le rapprochement actuel repose sur un dialogue régulier de haut niveau. Le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev a effectué deux visites d’État et quatre visites de travail au Kirghizstan. Le président kirghiz Sadyr Japarov s’est rendu une fois en Azerbaïdjan dans le cadre d’une visite officielle et une fois dans le cadre d’une visite d’État, auxquelles s’ajoutent six déplacements de travail.

Cette fréquence des contacts témoigne d’un intérêt mutuel, mais un autre facteur entre également en jeu. L’Azerbaïdjan et le Kirghizstan participent à plusieurs plateformes régionales communes, notamment l’Organisation des États turciques, la Communauté des États indépendants et l’Organisation de coopération de Shanghai, au sein de laquelle Bakou dispose du statut de partenaire de dialogue. Par conséquent, les relations bilatérales se développent souvent parallèlement à la diplomatie multilatérale.

Les relations politiques ont acquis une base institutionnelle plus solide en avril 2022, lorsque « la Déclaration sur le partenariat stratégique » et « le mémorandum portant création du Conseil interétatique » ont été signés à Bakou. Les deux pays ont conclu au total 119 documents.

Le traité sur les relations d’alliance peut être considéré comme faisant partie des efforts plus larges de Bakou visant à renforcer ses liens avec les États d’Asie centrale. Pour Bichkek, l’Azerbaïdjan constitue quant à lui un partenaire attractif en raison de sa politique étrangère indépendante, de ses ressources énergétiques et de sa position sur les routes reliant l’Asie centrale au Caucase du Sud, à la Turquie et aux marchés européens.

La dimension des transports

Les transports constituent l’un des domaines de coopération les plus prometteurs. En tant que pays enclavé, le Kirghizstan dépend des corridors de transit traversant les États voisins. Grâce à sa situation sur la mer Caspienne, l’Azerbaïdjan peut offrir à Bichkek une voie supplémentaire vers les marchés occidentaux.

Cela concerne principalement le Corridor médian, qui relie la Chine et l’Asie centrale à l’Europe via la mer Caspienne, l’Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie. Le Kirghizstan n’occupe pas encore dans ce système une position comparable à celle du Kazakhstan. Toutefois, le développement du chemin de fer Chine-Kirghizstan-Ouzbékistan pourrait potentiellement renforcer son rôle dans le transport de marchandises à travers l’Eurasie.

Cette évolution revêt également une grande importance pour Bakou. Plus les pays d’Asie centrale utilisent les infrastructures transcas­piennes, plus la demande potentielle pour les ports, les chemins de fer et les centres logistiques azerbaïdjanais augmente. L’intérêt de l’Azerbaïdjan pour un rapprochement avec le Kirghizstan ne repose donc pas uniquement sur la solidarité politique et culturelle, mais également sur des considérations économiques pragmatiques.

La connectivité aérienne contribue elle aussi au rapprochement. AZAL assure actuellement quatre vols réguliers hebdomadaires sur la liaison Bakou-Bichkek-Bakou, ainsi qu’un vol hebdomadaire non régulier entre Bakou et Issyk-Koul. Les vols directs sont importants pour les relations d’affaires et le tourisme, mais ils ne permettront pas à eux seuls d’accroître substantiellement les échanges économiques sans des liens plus solides entre les entreprises, davantage d’investissements et une diminution des coûts de transport.

Le commerce progresse, mais à partir d’un niveau faible

Les relations politiques entre l’Azerbaïdjan et le Kirghizstan continuent de se développer plus rapidement que la coopération économique. Il s’agit d’une caractéristique commune aux relations entre de nombreux États post-soviétiques : un dialogue interétatique intense ne s’accompagne pas toujours d’une croissance comparable des échanges commerciaux et des investissements.

Selon les données du Comité national des douanes d’Azerbaïdjan, le volume des échanges commerciaux bilatéraux a atteint 77,2 millions de dollars en 2025, soit une hausse de 93 % par rapport à l’année précédente. L’évolution à plus long terme est également significative. Les échanges sont passés d’environ 10,8 millions de dollars en 2022 à près de 65 millions de dollars en 2023. Malgré les fluctuations ultérieures, la tendance générale est donc clairement à la hausse.

Ces chiffres doivent toutefois être replacés dans leur contexte. Même après une croissance rapide en pourcentage, le volume absolu des échanges bilatéraux reste modeste par rapport au commerce de l’Azerbaïdjan avec la Turquie, le Kazakhstan ou l’Ouzbékistan. Les 77,2 millions de dollars enregistrés en 2025 ne représentent également qu’une faible fraction du commerce extérieur total de l’Azerbaïdjan. L’écart entre la solidité des relations politiques et le niveau relativement limité des échanges commerciaux confirme que l’économie demeure le volet le moins développé du partenariat.

Les deux gouvernements se sont fixé un objectif ambitieux : porter le volume annuel des échanges à 500 millions de dollars. Atteindre ce niveau impliquerait de multiplier les échanges par plus de six par rapport au chiffre de 2025. Cela nécessiterait bien davantage qu’une simple augmentation des approvisionnements existants. Les deux pays devraient diversifier la gamme des produits échangés, réduire les coûts logistiques, soutenir les coentreprises et intégrer plus étroitement les entreprises kirghizes aux routes de transport transcas­piennes.

Les deux économies présentent actuellement une complémentarité limitée. L’Azerbaïdjan est un exportateur de pétrole et de gaz disposant d’infrastructures de transport en expansion, tandis que le Kirghizstan reste fortement dépendant des services, de l’agriculture, de l’exploitation aurifère, des transferts de fonds des travailleurs migrants et du commerce avec les pays voisins.

Les domaines potentiels de coopération comprennent l’agriculture, la production alimentaire, le tourisme, l’industrie pharmaceutique, la logistique, les énergies renouvelables et les services numériques. Les entreprises azerbaïdjanaises pourraient également trouver des opportunités dans le secteur des infrastructures au Kirghizstan. Cela nécessiterait toutefois un environnement économique prévisible, une protection fiable des investissements, des contacts directs entre les entreprises et des liaisons de transport plus efficaces.

Le Fonds de développement Azerbaïdjan-Kirghizstan constitue un mécanisme supplémentaire pour soutenir les projets communs. Sa contribution devrait finalement être évaluée à partir de résultats mesurables : le nombre de projets commercialement viables qu’il finance, le montant de capitaux privés qu’il attire et son impact sur le commerce et l’emploi.

Lors de la visite du président azerbaïdjanais en juillet 2026, trois projets communs mis en œuvre dans le cadre du fonds ont été inaugurés, tandis que huit initiatives supplémentaires ont été lancées. Cela indique que le mécanisme financier commence à produire des résultats concrets. Il est néanmoins trop tôt pour déterminer si ces projets modifieront de manière significative la structure et l’ampleur des relations économiques bilatérales.

Les performances économiques constitueront donc le principal test du nouveau traité. Si le statut renforcé se traduit uniquement par davantage de visites officielles et de nouveaux documents, sa portée pratique restera limitée. Si les deux pays parviennent à établir des coentreprises durables, à lancer des projets de transport et à se rapprocher de l’objectif commercial de 500 millions de dollars, leur relation bénéficiera d’une base plus solide et plus durable.

Soft power et diplomatie symbolique

Les initiatives humanitaires et symboliques occupent une place importante dans les relations bilatérales. Avec le soutien financier de l’Azerbaïdjan, le parc de l’Amitié kirghizo-azerbaïdjanaise, l’école secondaire Nizami Ganjavi et le complexe scolaire Heydar Aliyev ont été établis à Bichkek. À Bakou, une école porte le nom de l’écrivain kirghiz Chingiz Aïtmatov, et un monument à sa mémoire a été érigé dans le district de Binagadi.

Avec le soutien financier du gouvernement kirghiz, l’école secondaire Aykol Manas, conçue pour accueillir 528 élèves, a été construite dans le village de Khidirli, dans le district d’Aghdam en Azerbaïdjan. Le projet revêt une importance politique particulière, car il a été réalisé dans une zone où la reconstruction d’après-guerre constitue l’une des principales priorités de l’Azerbaïdjan.

De telles initiatives contribuent à favoriser une perception positive des relations bilatérales auprès des populations. Cependant, la coopération humanitaire ne devrait pas se limiter aux monuments, aux parcs et aux dénominations commémoratives. Les échanges universitaires, les projets de recherche conjoints, les programmes destinés aux étudiants, les traductions littéraires et les réseaux professionnels pourraient avoir un impact plus durable.

L’établissement de relations de villes jumelées entre Bakou et Bichkek, ainsi qu’entre Göyçay et Kant, offre des plateformes supplémentaires d’interaction. Leur efficacité dépendra toutefois de la capacité de ces liens municipaux à déboucher sur des projets concrets dans les domaines de l’éducation, du tourisme et des affaires.

Le contexte régional plus large

Le rapprochement entre Bakou et Bichkek intervient dans un contexte de montée en puissance géopolitique de l’Asie centrale. La Chine, la Russie, la Turquie, l’Union européenne, les États-Unis et les États du Golfe accordent tous une attention croissante à la région. Les gouvernements d’Asie centrale cherchent, pour leur part, à diversifier leurs partenariats internationaux et à réduire leur dépendance à l’égard d’une seule puissance politique ou d’une seule voie de transport.

L’Azerbaïdjan occupe une position particulière dans ce paysage émergent. Il ne fait pas partie de l’Asie centrale, mais la mer Caspienne lui permet de jouer le rôle de lien entre l’Asie centrale et le Caucase du Sud. Bakou développe également des formats de coopération distincts avec le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan, le Tadjikistan et le Kirghizstan.

Pour le Kirghizstan, le renforcement des relations avec l’Azerbaïdjan offre une marge de manœuvre supplémentaire en matière de politique étrangère sans nécessairement créer de tensions avec ses partenaires traditionnels. Bakou ne revendique pas un rôle dominant en Asie centrale et il est donc principalement perçu comme un partenaire diplomatique, économique et de transport supplémentaire.

Dans le même temps, il ne faut pas surestimer l’importance de l’identité turcique commune. L’affinité culturelle facilite le dialogue politique, mais elle n’efface pas les différences de géographie, d’intérêts économiques et de priorités en matière de politique étrangère. Le Kirghizstan reste étroitement lié à la Russie, à la Chine et à ses voisins d’Asie centrale, tandis que la politique étrangère de l’Azerbaïdjan est davantage axée sur le Caucase du Sud, la Turquie, les marchés européens de l’énergie et la connectivité transcas­pienne.

Les deux pays évoluent également dans des environnements économiques différents. Le Kirghizstan est membre de l’Union économique eurasiatique, tandis que l’Azerbaïdjan n’en fait pas partie. Cette situation crée à la fois des opportunités et des complications réglementaires. Le Kirghizstan pourrait potentiellement servir de point d’accès supplémentaire au marché eurasiatique, mais les différences en matière de procédures douanières, de normes techniques et de routes de transport pourraient également limiter le commerce bilatéral.

Qu’est-ce qui déterminera la viabilité de l’alliance ?

Le passage d’un partenariat stratégique à des relations d’alliance démontre la volonté politique de Bakou et de Bichkek d’approfondir leur coopération. La viabilité de ce modèle dépendra toutefois de plusieurs indicateurs pratiques :

  • la croissance des échanges commerciaux et des investissements bilatéraux ;

  • les progrès vers l’objectif de 500 millions de dollars d’échanges commerciaux ;

  • la participation du Kirghizstan aux transports transcaspiens ;

  • la création de coentreprises commercialement viables ;

  • le renforcement des échanges éducatifs et technologiques ;

  • le fonctionnement efficace du Conseil interétatique ;

  • la mise en œuvre des accords déjà signés.

Les relations entre l’Azerbaïdjan et le Kirghizstan peuvent actuellement être décrites comme politiquement actives et culturellement substantielles, mais encore insuffisamment soutenues par les liens économiques. La hausse des échanges bilatéraux à 77,2 millions de dollars est encourageante, notamment compte tenu du faible niveau enregistré quelques années auparavant. Elle constitue néanmoins un point de départ plutôt qu’une preuve que la coopération économique a déjà rattrapé le niveau des relations politiques.

Le traité sur les relations d’alliance offre l’occasion de modifier cet équilibre, même si le résultat dépendra du travail concret des deux gouvernements et du secteur privé.

La question essentielle n’est pas de savoir à quelle fréquence les deux parties invoquent le langage de la fraternité, du partenariat et de l’alliance, mais si elles sont capables de construire un système d’intérêts mutuels suffisamment solide pour résister aux changements de l’environnement politique. C’est ce qui distingue une alliance fonctionnelle d’un arrangement diplomatiquement séduisant mais essentiellement symbolique.

Par Abulfaz Babazadeh