LETRE OUVERTE DE MADAME LEYLA ABDOULLAYEVA, AMBASSADRICE D’AZERBAÏDJAN EN FRANCE, AU MAIRE DE PARIS

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1 Septembre 2026 15:52
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LETRE OUVERTE DE MADAME LEYLA ABDOULLAYEVA, AMBASSADRICE D’AZERBAÏDJAN EN FRANCE, AU MAIRE DE PARIS

Monsieur le maire, les personnes condamnées par le tribunal militaire de Bakou, y compris les anciens responsables du régime fantoche de la région azerbaïdjanaise du Garabakh ont été jugées et déclarées coupables de crimes de guerre et de crimes contre l’Humanité.

Par la présente, je souhaite vous faire part de ma profonde préoccupation et de ma vive protestation concernant l’initiative annoncée conjointement par le Maire de Paris et le Conseil de Coordination des Organisations Arméniennes de France (CCAF), consistant à exposer les visages de ceux qu’ils désignent sous le nom de « prisonniers arméniens détenus par l’Azerbaïdjan ».

Tout d’abord, j’aimerais partager avec vous un certain nombre d’informations qui, je l’espère, vous inciteront à mieux vous familiariser avec la situation actuelle sur place.

La région de Garabagh fait partie intégrante du territoire de l’Azerbaïdjan. Ce fait est reconnu par la communauté internationale, y compris par la France et l’Arménie elle-même. Pendant trois décennies, l’Arménie a maintenu sous occupation militaire 20% du territoire azerbaïdjanais, une situation condamnée par quatre résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU en 1993. Au cours de cette période, de graves activités illégales ont été menées : installation de colons étrangers, destruction du patrimoine culturel et religieux azerbaïdjanais (dont 63 mosquées), modification des toponymes et pillage des ressources naturelles.

En 2020, l’Azerbaïdjan a libéré ses territoires occupés, avant de restaurer sa souveraineté sur l’ensemble du pays en 2023. Aujourd’hui, la région du Garabagh se transforme, des villes et des villages sont entièrement reconstruits par l’Azerbaïdjan, sans aide extérieure. Le pays investit massivement car il croit en l’avenir de la région et aspire à une paix juste et durable, malgré le nettoyage ethnique et les massacres subis par sa population dans le passé.

C’est dans cet espoir que lors du sommet de Washington en août 2025, un accord de paix a été paraphé et une déclaration conjointe signée. Ce conflit de trente ans a ainsi pris fin, ouvrant une ère de réconciliation. Les bénéfices tangibles de cette paix se font déjà ressentir : des produits pétroliers et des céréales transitent désormais vers l’Arménie via l’Azerbaïdjan. En plus des initiatives étatiques, des rencontres régulières entre sociétés civiles consolident cette confiance mutuelle.

Plus significativement encore, le 8 août 2026, à l’occasion du premier anniversaire du Sommet de Washington, le Premier ministre Nikol Pachinian a lui-même déclaré que la paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan était désormais « visible et tangible » et que la poursuite de l’agenda de paix demeurait une priorité. Le même jour, les dirigeants des deux pays ont réaffirmé, lors d’un entretien téléphonique, l’importance de poursuivre le processus de normalisation et de développer la coopération économique et régionale.

Ce processus de paix, salué par le président français Emmanuel Macron, repose sur la reconnaissance mutuelle de l’intégrité territoriale, réaffirmée par le Président azerbaïdjanais Ilham Aliyev et Premier ministre arménien Nikol Pachinian.

Dans ce contexte nouveau, l’Ambassade considère avec une particulière inquiétude toute initiative susceptible de présenter une lecture unilatérale et conflictuelle du passé ou de réintroduire, dans l’espace public parisien, des narratifs incompatibles avec l’esprit du processus de paix engagé entre les deux Etats.

Nous sommes d’autant plus préoccupés que l’initiative en question semble émaner d’organisations représentant la diaspora arménienne en France, alors même que les autorités de la République d’Arménie ont, au plus haut niveau, clairement affirmé leur volonté de poursuivre l’agenda de paix et de normalisation avec l’Azerbaïdjan.

Surtout, cette initiative que vous vous apprêteriez à poursuivre est en contradiction avec la politique conduite et souhaité par le Premier ministre d’Arménie. En effet, dès août 2025, le Premier ministre Pachinian avait publiquement souligné que les questions relatives aux personnes déplacées et aux autres sujets hérités du conflit pouvaient devenir des facteurs de tension s’ils étaient utilisés pour raviver la confrontation entre les deux pays. Il avait appelé à adopter une nouvelle logique fondée sur la paix et la coopération plutôt que sur la réactivation des contentieux du passé.

Concernant les « prisonniers arméniens détenus par l’Azerbaïdjan », ils sont accusés de crimes graves : crimes contre l’Humanité, crimes de guerre, terrorisme ou de tentative de prise de pouvoir par la force. Parmi eux, Ruben Vardanian figure sur la liste des sanctions ukrainiennes « Myrotvorets » pour avoir financé la guerre contre l’Ukraine (Aminfo:Ruben Vardanyan’s inclusion in list of Ukrainian Myrotvorets sanctions database wasn’t a coincidence). Alors que la France soutient fermement l’Ukraine, il nous parait contradictoire de demander la libération de tels profils.

A l’instar de la tradition judiciaire française issue de Nuremberg et des poursuites engagées après la Seconde Guerre mondiale contre les auteurs de crimes de guerre et de crimes contre l’Humanité, nous considérons que la gravité des faits ne saurait justifier ni l’oubli des victimes ni l’absence de responsabilité individuelle. Les personnes condamnées par le tribunal militaire de Bakou, y compris les anciens responsables du régime fantoche de la région azerbaïdjanaise du Garabagh ont été jugés coupables de nombreux crimes, notamment de crimes contre la paix et de crimes contre l’Humanité.

J’estime dès lors qu’il serait paradoxal de défendre, dans certains contextes historiques, le principe selon lequel les crimes de guerre et les crimes contre l’Humanité doivent faire l’objet de poursuites et de sanctions, tout en refusant ce même principe lorsqu’il concerne des crimes avérés commis dans le cadre d’un autre conflit.

Nous ne remettons nullement en cause le droit à la libre expression des opinions dans la République française. Toutefois, lorsque la puissance publique est directement associée à une initiative portant sur un conflit international faisant actuellement l’objet d’un processus de paix, il nous parait essentiel que cette implication soit compatible avec les principes d’impartialité, de responsabilité et de soutien au dialogue.

Dans ces circonstances, et compte tenu de la gravité des faits judiciairement examinées en Azerbaïdjan, je vous invite respectueusement à réexaminer la décision de maintenir cette exposition, de la suspendre et à veiller à ce que toute présentation publique concernant les relations entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie reflète de manière équilibrée la réalité du processus de paix et de normalisation actuellement poursuivi par les deux Etats.

Je suis convaincu que Paris, en tant que capitale de la France et ville dotée d’une vocation internationale particulière, peut et doit contribuer à la consolidation de la paix plutôt qu’à la réactivation des antagonismes hérités d’un conflit passé.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Maire, l’expression de ma haute considération.

Leyla Abdoullayeva, ambassadrice de la République d’Azerbaïdjan en France