Le discours prononcé par le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev lors du quatrième Forum mondial des médias de Choucha a largement dépassé le cadre d’un échange consacré au journalisme et aux communications modernes. En répondant aux questions des représentants de médias internationaux, le chef de l’État a présenté une vision globale de la place de l’Azerbaïdjan dans l’ordre mondial en mutation, de l’avenir du Caucase du Sud et des principes sur lesquels Bakou entend fonder ses relations avec ses partenaires internationaux. Une nouvelle fois, Choucha n’a pas seulement servi de cadre à un grand événement international : la ville s’est imposée comme une tribune politique depuis laquelle l’Azerbaïdjan a exposé son agenda régional et mondial.
Le thème du forum - « La mission des médias dans la promotion de la paix : rétablir la vérité et reconstruire la confiance » - s’est directement reflété dans le contenu des propos du président. Le choix de Choucha revêt lui-même une forte portée symbolique. Ville encore occupée il y a quelques années, elle accueille désormais des responsables politiques, des experts et des journalistes venus du monde entier. À travers cette initiative, l’Azerbaïdjan invite la communauté internationale à constater de ses propres yeux la reconstruction du Karabagh, plutôt que de s’en remettre à des perceptions dépassées, à des évaluations dictées par des considérations politiques ou à des stéréotypes informationnels hérités des décennies précédentes.
L’un des principaux thèmes du discours a été l’idée que le Caucase du Sud ne peut plus être analysé à travers des grilles géopolitiques obsolètes. Ilham Aliyev a présenté la deuxième guerre du Karabagh comme un tournant historique ayant profondément transformé la région. Selon lui, l’Azerbaïdjan a rétabli son intégrité territoriale et sa souveraineté, mettant ainsi un terme au conflit. Une nouvelle phase s’ouvre désormais, dans laquelle la paix, les connexions de transport et la coopération économique doivent devenir les priorités. Le président a souligné que le Caucase du Sud devait évoluer vers un espace de paix et de coopération, aussi affranchi que possible des rivalités géopolitiques entre puissances extérieures.
C’est dans cette perspective qu’il convient d’interpréter la position du chef de l’État sur le format régional « 3+3 ». Ce mécanisme réunit l’Azerbaïdjan, l’Arménie, la Géorgie, la Russie, la Turquie et l’Iran. Pour Bakou, cette plateforme doit devenir un véritable cadre de coopération égalitaire entre les six pays, plutôt que de reproduire l’expérience du Groupe de Minsk de l’OSCE, qui a consacré des décennies à tenter de résoudre le conflit sans obtenir de résultats concrets. L’essence de la proposition azerbaïdjanaise est que les décisions concernant le Caucase du Sud doivent avant tout être prises par les États de la région eux-mêmes, en fonction de leurs propres intérêts, et non être dictées de l’extérieur.
La guerre entre la Russie et l’Ukraine a également occupé une place importante dans les déclarations du président. Ilham Aliyev a réaffirmé que l’Azerbaïdjan soutenait, et continuerait de soutenir, l’intégrité territoriale, la souveraineté et les frontières internationalement reconnues de l’Ukraine. Dans le même temps, il a appelé à une cessation immédiate des hostilités. Cette position s’inscrit dans l’expérience historique propre de l’Azerbaïdjan, confronté pendant près de trente ans à une occupation et témoin des limites des mécanismes internationaux de médiation.
Le soutien de l’Azerbaïdjan à l’Ukraine ne s’est pas limité aux déclarations politiques. Il s’est traduit de manière constante par une aide humanitaire, énergétique et destinée à la reconstruction. Dès février 2022, Bakou a envoyé du matériel médical en Ukraine, puis, en avril, des médicaments, des fournitures médicales et des denrées alimentaires. En décembre de la même année, l’Azerbaïdjan a livré 45 transformateurs électriques et 50 générateurs. Le pays a également reconstruit l’école n° 12 Zarifa Aliyeva à Irpin et accueilli environ 90 enfants ukrainiens touchés par la guerre afin qu’ils bénéficient de soins médicaux ainsi que d’un accompagnement social et psychologique.
En 2023 et 2024, l’aide s’est concentrée principalement sur la remise en état des infrastructures énergétiques ukrainiennes. Plus de 3,3 millions de mètres de câbles et de fils électriques, ainsi que 72 transformateurs et des postes de transformation complets, ont été acheminés vers l’Ukraine à bord de 107 camions. La valeur totale de cette assistance s’est élevée à 7,6 millions de dollars. En février 2025, l’Azerbaïdjan a débloqué un million de dollars supplémentaire pour l’achat de câbles, de fils et de transformateurs. Au début du mois de février 2025, le montant cumulé de l’aide humanitaire et de reconstruction accordée par Bakou dépassait les 40 millions de dollars, tandis que le nombre de transformateurs et de postes de transformation livrés atteignait environ 120, pour près de 70 générateurs.
En août 2025, deux millions de dollars supplémentaires ont été alloués à la fourniture d’équipements énergétiques. En janvier 2026, l’Azerbaïdjan a expédié un nouveau lot d’aide d’une valeur d’un million de dollars comprenant des générateurs, des transformateurs, des tableaux basse tension ainsi que 27 000 mètres de câbles et de fils électriques. À cette date, le volume cumulé de l’aide humanitaire et de reconstruction accordée à l’Ukraine dépassait les 45 millions de dollars. Tout au long de cette période, Bakou a constamment souligné le caractère humanitaire, et non militaire, de son soutien.
Un autre axe majeur du discours a porté sur la politique étrangère indépendante et multidirectionnelle de l’Azerbaïdjan. Bakou poursuit le renforcement de son alliance avec la Turquie tout en développant sa coopération avec les États-Unis, l’Union européenne, la Chine, les pays d’Asie centrale, le monde islamique et les États du Sud global. Parallèlement, le pays maintient des relations de travail avec la Russie et l’Iran. Cette approche ne traduit pas une volonté de se tenir à égale distance de tous les centres de pouvoir mondiaux ; elle reflète plutôt la capacité de l’Azerbaïdjan à coopérer avec différents partenaires sans compromettre sa souveraineté ni ses intérêts nationaux.
Dans ce contexte, la déclaration du président évoquant la possibilité d’un retrait complet de l’Azerbaïdjan du Conseil de l’Europe a été interprétée comme un avertissement adressé aux institutions internationales qui cherchent à dialoguer avec Bakou par le biais de pressions ou de doubles standards. Ilham Aliyev a indiqué que cette option avait été sérieusement envisagée par les autorités azerbaïdjanaises. Le message sous-jacent est clair : l’adhésion à une organisation internationale ne constitue pas une fin en soi. Elle n’a de valeur que lorsqu’elle repose sur le respect mutuel, l’égalité et une attitude objective envers les États membres.
Le président a également accordé une attention particulière au secteur énergétique, devenu l’un des principaux instruments d’influence internationale de l’Azerbaïdjan. À la fin de l’année 2025, le pays avait produit 51,5 milliards de mètres cubes de gaz naturel, dont 25,2 milliards exportés. Sur ce volume, 12,8 milliards de mètres cubes ont été acheminés vers l’Europe, 9,6 milliards vers la Turquie - dont 5,6 milliards via le gazoduc TANAP - 2,3 milliards vers la Géorgie et 0,5 milliard vers la Syrie.
En 2026, la carte des exportations de gaz azerbaïdjanais s’était étendue à seize pays : la Géorgie, la Turquie, l’Italie, la Grèce, la Bulgarie, la Roumanie, la Hongrie, la Serbie, la Slovénie, la Croatie, la Macédoine du Nord, la Slovaquie, l’Ukraine, la Syrie, l’Allemagne et l’Autriche. Dix d’entre eux sont membres de l’Union européenne. L’Allemagne et l’Autriche ont rejoint la liste des importateurs au début de 2026, recevant du gaz azerbaïdjanais via l’Italie après son acheminement par le gazoduc transadriatique (TAP).
Ainsi, le Corridor gazier méridional est passé du statut de simple axe reliant la région de la Caspienne à l’Europe du Sud à celui d’un vaste réseau énergétique couvrant l’Europe méridionale, centrale et du Sud-Est, ainsi que certains marchés du Moyen-Orient. Ces données viennent étayer l’affirmation d’Ilham Aliyev selon laquelle l’Azerbaïdjan est un partenaire énergétique fiable et prévisible.
Il ne s’agit plus seulement d’exportations commerciales de gaz. Les livraisons azerbaïdjanaises contribuent à la diversification des approvisionnements énergétiques des pays européens, soutiennent le système énergétique syrien et renforcent les interdépendances entre les États situés le long des corridors de transport concernés. Dans cette logique, l’énergie devient non plus une source de confrontation, mais un instrument de coopération, de résilience et de dialogue politique.
Parallèlement, l’Azerbaïdjan n’entend pas limiter son développement au seul secteur des hydrocarbures. Dans son intervention, le président a identifié la transformation numérique et l’intelligence artificielle comme des priorités de l’agenda national. L’élargissement de la coopération avec la Chine, notamment dans les domaines technologiques et de l’industrie de défense, ainsi que les investissements de SOCAR en Asie centrale, illustrent l’ambition de Bakou de bâtir de nouveaux fondements pour une croissance économique et stratégique durable.
Enfin, le dernier message - peut-être le plus important sur le plan intérieur - concernait l’unité nationale. Selon le président, l’Azerbaïdjan ne fait face à aucune menace interne majeure, réelle ou potentielle, tandis que les principaux défis proviennent de l’extérieur de ses frontières. Dès lors, le pays doit avant tout s’appuyer sur son État, sur la solidité de ses institutions et sur la cohésion de sa société.
C’est précisément cette combinaison de solidarité nationale, de politique étrangère indépendante et de puissance économique qui a permis à l’Azerbaïdjan de restaurer sa souveraineté et de s’imposer comme un acteur dont l’influence dans les affaires régionales ne cesse de croître.
Dans son ensemble, le discours d’Ilham Aliyev à Choucha s’apparente à une déclaration politique marquant une nouvelle étape du développement de l’Azerbaïdjan. Le pays propose au Caucase du Sud une vision fondée sur la paix, la réouverture des liaisons de transport et la coopération économique, tout en mettant en garde les acteurs extérieurs contre toute tentative de pression ou de transformation de la région en théâtre de rivalités géopolitiques.
L’Azerbaïdjan s’adresse aujourd’hui à la communauté internationale en tant qu’État ayant restauré son intégrité territoriale, consolidé son rôle de carrefour énergétique et logistique, élargi son réseau de partenariats internationaux et préservé son indépendance stratégique. Le message central porté depuis Choucha est sans équivoque : une paix durable n’est possible que sur la base de la vérité, du respect mutuel, de la dignité nationale et de la reconnaissance des nouvelles réalités du Caucase du Sud.
Par Seymur Mammadov