RIGA VOIT EN BAKOU UNE PORTE D'ENTREE SEPTENTRIONALE POUR LE COMMERCE TRANSCASPIEN

Analyses
24 Avril 2026 19:02
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RIGA VOIT EN BAKOU UNE PORTE D'ENTREE SEPTENTRIONALE POUR LE COMMERCE TRANSCASPIEN

Par Akbar Novruz

L’invasion de l’Ukraine par la Russie a rebattu les cartes du commerce européen. Parmi les effets les moins commentés figure l’émergence de l’Azerbaïdjan - longtemps acteur marginal - comme partenaire potentiel de plus en plus important pour un nombre croissant d’États membres de l’Union européenne. Aucun n’a accueilli ce tournant avec autant d’enthousiasme que la Lettonie. Depuis 2022, les échanges entre Riga et Bakou ont bondi de plus de 130 %, portés par la logistique, un intérêt commun pour les technologies vertes et l’élan de modernisation de l’Azerbaïdjan, qui ouvre de nouvelles perspectives aux entreprises occidentales.

Lorsque le secrétaire d’État letton à l’Économie, Raivis Bremšmits, a dressé mercredi le bilan des relations commerciales avec l’Azerbaïdjan devant les médias locaux, les chiffres racontaient une histoire de progression discrète mais soutenue.

En 2024, le volume total des échanges bilatéraux a atteint 47 millions d’euros, en hausse de 10,2 % sur un an. Un montant modeste à l’échelle de deux États souverains, mais qui couronne trois années de croissance continue. En 2022, les échanges s’élevaient à environ 20 millions d’euros, après un récent redressement consécutif aux perturbations liées à la pandémie de Covid-19. En 2023, ils avaient déjà grimpé à près de 43 millions d’euros, notamment grâce à un quasi-doublement des importations lettones en provenance d’Azerbaïdjan. Selon le Bureau central des statistiques de Lettonie, ces importations ont bondi de 90,7 % en 2023, alors même que le commerce extérieur global du pays reculait de 11,9 %, pénalisé par la baisse des prix de l’énergie et la contraction des échanges avec la Russie et la Biélorussie.

Les principales exportations lettones vers l’Azerbaïdjan concernent les produits alimentaires, les médicaments et les équipements électriques. En sens inverse, Bakou exporte surtout des métaux de base et des produits plastiques. Des secteurs peu spectaculaires, mais que les autorités lettones perçoivent comme un point de départ plutôt qu’une limite. « Ces secteurs offrent des opportunités de coopération, d’échange de savoir-faire et de mise en œuvre de projets mutuellement bénéfiques », a souligné M. Bremšmits, évoquant notamment les transports et la logistique, l’agriculture et l’agroalimentaire, ainsi que l’éducation.

Les chiffres de 2025 suggèrent une nouvelle accélération. Au premier semestre, les échanges ont atteint 28 millions d’euros, soit une hausse de 43 % sur un an. Les exportations lettones se sont élevées à 21 millions d’euros, tandis que les importations depuis l’Azerbaïdjan ont atteint 7 millions d’euros, également en progression de 43 %.

Les flux d’investissement suivent une trajectoire similaire. En 2024, l’Azerbaïdjan se classait au 40e rang des investisseurs étrangers en Lettonie, avec 15 millions d’euros. Au premier semestre 2025, ce montant a déjà progressé de 7 %, pour atteindre 16 millions d’euros.

Pour un pays de la taille de l’Azerbaïdjan et situé à distance des États baltes, ce positionnement traduit une volonté claire de s’ancrer dans le marché unique européen.

Depuis 2022, Bakou intensifie ses efforts pour nouer des partenariats avec l’Europe, à mesure que la nécessité de diversifier les sources d’énergie s’est imposée en Occident. De fournisseur secondaire, l’Azerbaïdjan est devenu une source énergétique de premier plan. Parallèlement, la modernisation de son économie - dans l’énergie, l’agriculture, la logistique et le numérique - lui donne les moyens et l’incitation de renforcer ses relations commerciales. De son côté, la Lettonie cherche à redéployer ses routes commerciales vers l’Est post-soviétique, sans passer par la Russie.

C’est précisément dans la logistique que les perspectives apparaissent les plus concrètes à court terme. Le « corridor médian », cette route commerciale transcaspienne reliant l’Asie centrale et le Caucase à l’Europe via l’Azerbaïdjan et la mer Noire, a gagné en importance depuis 2022. Le port de Riga et le réseau ferroviaire letton, connectés à l’Europe centrale et à la Scandinavie, pourraient en constituer un débouché naturel au nord pour les flux de marchandises vers l’Ouest. M. Bremšmits a confirmé que les transports et la logistique figuraient parmi les axes clés de coopération, les autorités lettones explorant les moyens d’aligner leurs investissements d’infrastructure avec les ambitions de connectivité de Bakou.

La dimension environnementale renforce encore cette convergence stratégique. Engagée dans le Pacte vert européen, la Lettonie a développé des compétences en gestion des déchets, des ressources en eau et dans la bioéconomie - autant de domaines que l’Azerbaïdjan cherche à développer. La modernisation économique du pays crée des opportunités concrètes pour les entreprises lettones, notamment dans l’efficacité énergétique, les énergies renouvelables et l’industrie durable, a souligné M. Bremšmits.

La relation n’est toutefois pas exempte de déséquilibres. À l’échelle européenne, l’Azerbaïdjan reste un partenaire commercial mineur pour la Lettonie, classé 59e en 2024, loin derrière des partenaires majeurs comme la Lituanie, l’Allemagne ou l’Estonie. Les liens diplomatiques, bien que cordiaux, restent moins structurés que ceux entretenus avec les partenaires de l’UE et de l’OTAN. Enfin, la trajectoire de réforme interne de Bakou, si elle est solide sur le plan macroéconomique, soulève encore des interrogations en matière de gouvernance chez certains investisseurs occidentaux.

Reste que la convergence entre les ambitions de modernisation de l’Azerbaïdjan, l’expertise lettone en matière de logistique et de transition verte, et la recomposition des échanges européens crée les conditions d’un partenariat appelé à peser au-delà de son poids actuel. Les chiffres restent modestes, mais la dynamique est bien réelle.