LE GAZODUC TRANSCASPIEN ET SES ADVERSAIRES – ANALYSE

Analyses
30 Juillet 2026 20:27
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LE GAZODUC TRANSCASPIEN ET SES ADVERSAIRES – ANALYSE

La sécurité énergétique de l’Europe est devenue l’un des principaux enjeux géopolitiques de ces dernières années. La guerre entre la Russie et l’Ukraine, l’escalade des tensions au Moyen-Orient et les mutations en cours sur les marchés mondiaux de l’énergie ont renforcé l’intérêt pour des voies alternatives d’approvisionnement en gaz.

Dans ce contexte, le gazoduc transcaspien (Trans-Caspian Gas Pipeline – TCGP), envisagé de longue date pour acheminer le gaz turkmène vers l’Europe via l’Azerbaïdjan, revient une nouvelle fois au premier plan. Toutefois, malgré son intérêt stratégique, l’avenir du projet dépend non seulement de considérations économiques, mais aussi de facteurs géopolitiques, sécuritaires et commerciaux.

Dans un entretien accordé à News.Az, Ilham Shaban, directeur du Centre de recherche sur le pétrole et expert en énergie, a déclaré que les principaux obstacles au projet ne sont plus d’ordre juridique, mais relèvent désormais de la géopolitique, de la sécurité et des intérêts commerciaux.

Selon lui, depuis les années 1990, la Russie et l’Iran se sont constamment opposés à l’exportation du gaz turkmène vers les marchés occidentaux. À ses yeux, cette position n’a pas changé, les deux pays continuant de considérer le gazoduc transcaspien comme un important instrument géopolitique dans leurs relations avec l’Occident.

« En conséquence, toute approbation du projet nécessiterait probablement des compromis géopolitiques plus larges », a-t-il déclaré.

L’expert estime que le contexte international actuel laisse peu de place à un tel compromis.

« Alors que la Russie cherche à améliorer son dialogue politique et sécuritaire avec les pays occidentaux, l’Iran demeure soumis à des sanctions internationales de longue date », a-t-il expliqué, ajoutant que, dans ces conditions, aucun des deux pays n’est susceptible d’abandonner son opposition au projet dans un avenir prévisible.

Bien que la Convention de 2018 sur le statut juridique de la mer Caspienne ait largement levé les incertitudes juridiques entourant le gazoduc, Shaban souligne que cela ne garantit pas pour autant une mise en œuvre en toute sécurité.

« Les infrastructures énergétiques modernes sont devenues de plus en plus vulnérables aux actes de sabotage et aux menaces hybrides. Les incidents impliquant des gazoducs en mer Baltique ainsi que les attaques répétées contre des installations énergétiques au Moyen-Orient montrent que ces risques ne sont plus hypothétiques, mais constituent de véritables défis en matière de sécurité », a-t-il déclaré.

Selon l’expert, un autre facteur majeur est la Chine. Pékin a peu d’intérêt à soutenir la diversification des exportations de gaz du Turkménistan, car un accès au marché européen renforcerait la position d’Achgabat dans les négociations sur les prix du gaz avec la Chine.

« Une telle évolution ne servirait pas les intérêts commerciaux à long terme de la Chine », a-t-il souligné.

Au-delà des exportations d’énergie, Shaban estime que le projet pourrait considérablement renforcer le Corridor du Milieu (Middle Corridor) en améliorant la connectivité régionale.

« Alors que les rives orientale et occidentale de la mer Caspienne sont actuellement reliées principalement par le transport maritime, un gazoduc sous-marin établirait une liaison énergétique plus fiable et indépendante des conditions météorologiques », a-t-il expliqué.

Il a également souligné que l’Azerbaïdjan s’est déjà imposé comme le principal hub énergétique de la région caspienne, les exportations de pétrole et de produits pétroliers du Kazakhstan et du Turkménistan transitant par les infrastructures azerbaïdjanaises vers les marchés internationaux.

« En outre, le projet de câble électrique à haute tension sous la mer Caspienne devrait renforcer encore davantage le rôle de l’Azerbaïdjan en tant que plaque tournante énergétique régionale », a-t-il ajouté.

Shaban considère que le soutien politique de Washington au projet transcaspien s’explique avant tout par des considérations géopolitiques. Il rappelle qu’à la suite du recul de la Russie sur le marché énergétique européen, les États-Unis sont devenus l’un des principaux fournisseurs de gaz naturel liquéfié (GNL) et de produits pétroliers de l’Europe.

« Par conséquent, l’importance économique du gazoduc transcaspien pour les États-Unis demeure relativement limitée, malgré leur soutien politique constant », a-t-il estimé.

« L’intérêt de l’Union européenne pour le gaz turkmène est, en revanche, tout à fait compréhensible », poursuit-il, soulignant qu’à mesure que l’Europe réduit sa dépendance aux approvisionnements énergétiques russes, elle a besoin de nouvelles sources de gaz naturel, plus diversifiées.

« L’Azerbaïdjan exporte actuellement plus de 12 milliards de mètres cubes de gaz par an vers l’Europe et prévoit de porter ce volume à 16 ou 17 milliards de mètres cubes d’ici à 2030. Néanmoins, l’Azerbaïdjan ne peut, à lui seul, satisfaire la demande croissante de l’Europe », a déclaré Shaban.

Il insiste sur le fait que les contraintes techniques demeurent également un défi majeur. Même si le gaz turkmène parvenait jusqu’en Azerbaïdjan, le Corridor gazier méridional (Southern Gas Corridor) dispose de capacités disponibles limitées.

« Avec une capacité maximale de transport de 31 milliards de mètres cubes par an, et compte tenu de l’augmentation attendue de la production azerbaïdjanaise grâce à des projets tels que la deuxième phase du gisement gazier d’Absheron et le développement du gisement d’Umid, une grande partie de cette capacité sera bientôt utilisée », a expliqué l’expert.

Selon lui, l’acheminement de volumes importants de gaz turkmène nécessiterait donc la construction de nouvelles infrastructures de transport de grande capacité.

La viabilité commerciale constitue un autre obstacle majeur. L’expert estime que le gazoduc transcaspien devrait disposer d’une capacité annuelle d’au moins 20 milliards de mètres cubes pour être économiquement rentable.

« Cela impliquerait la construction d’environ 4 000 kilomètres de nouvelles infrastructures gazières reliant la côte caspienne du Turkménistan aux marchés européens », a-t-il précisé.

Il évalue le coût d’un tel projet à environ 50 milliards de dollars aux prix actuels. Selon lui, la question centrale est de savoir si un investisseur serait prêt à financer un investissement d’une telle ampleur.

« Le Turkménistan a traditionnellement évité les investissements énergétiques de grande envergure à l’étranger, tandis que l’Europe peut obtenir des volumes comparables de gaz grâce aux importations de GNL en provenance des États-Unis et d’autres fournisseurs mondiaux », a-t-il indiqué.

Pour Shaban, le fait que le projet soit débattu depuis 1996 sans avoir jamais dépassé le stade des discussions illustre son faible attrait commercial.

« Si les rendements financiers attendus avaient été suffisamment attractifs, les grandes compagnies énergétiques internationales auraient probablement lancé le projet depuis longtemps », a-t-il affirmé.

L’expert se montre tout aussi prudent quant aux prévisions optimistes concernant les futurs revenus de transit de l’Azerbaïdjan. Selon ses calculs, les recettes annuelles issues du transit du gaz turkmène pourraient se situer entre 150 et 200 millions de dollars, pour atteindre environ 500 millions de dollars uniquement dans le scénario le plus favorable.

« Comparées à la taille du budget de l’État azerbaïdjanais, ces recettes ne constitueraient pas une contribution économique déterminante », a-t-il estimé.

Selon l’analyse de Shaban, bien que le gazoduc transcaspien demeure stratégiquement attractif pour l’Europe dans le cadre de sa stratégie de diversification énergétique à long terme, la combinaison des tensions géopolitiques, des risques sécuritaires, des contraintes techniques, des difficultés de financement et des incertitudes sur la rentabilité commerciale rend sa réalisation à court terme hautement improbable.

« Pour l’instant, les discussions autour du projet relèvent avant tout d’un message géopolitique plutôt que de l’annonce d’un passage imminent à une mise en œuvre concrète », a conclu l’expert.