L'ORGANISATION DES ETATS TURCIQUES: DU RAPPROCHEMENT ETHNO-CULTUREL A UNE ALLIANCE GEOPOLITIQUE DE POIDS

Analyses
18 Mai 2026 15:53
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L'ORGANISATION DES ETATS TURCIQUES: DU RAPPROCHEMENT ETHNO-CULTUREL A UNE ALLIANCE GEOPOLITIQUE DE POIDS

Le 15 mai, la ville historique de Turkestan, au Kazakhstan, accueillait un sommet informel des chefs d’État de l’Organisation des États turciques (OET). Les dirigeants des pays membres - le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan, la Turquie, le Kirghizistan et l’Ouzbékistan - ainsi que des représentants des États observateurs, se réunissaient pour discuter principalement de questions non politiques.

L’ordre du jour paraît technocratique : « Intelligence artificielle et développement numérique ». Pourtant, bien que le sommet de l’OET soit officiellement en dehors du champ de la politique quotidienne, il devrait une nouvelle fois se retrouver au cœur des dynamiques régionales. Ces dernières années, l’organisation s’est transformée, passant d’une union ethnoculturelle à une alliance géopolitique de premier plan.

L’organisation a été fondée officiellement le 3 octobre 2009 sous le nom de Conseil de coopération des États turcophones, plus connu sous l’appellation de Conseil turcique. Son concept rappelait celui de nombreuses structures créées avec la participation d’États post-soviétiques : renforcer l’amitié, développer les liens culturels, soutenir les langues et les traditions. Autrement dit, à ses débuts, l’organisation se situait entièrement en dehors des enjeux géopolitiques.

Mais en 2021, lors du sommet d’Istanbul, le regroupement a été rebaptisé Organisation des États turciques (OET). Il ne s’agissait pas d’un simple changement de nom : l’organisation affichait désormais des ambitions politiques assumées. En 2025, le PIB cumulé des États membres et observateurs dépassait 2 100 milliards de dollars, tandis que leur population totale approchait les 180 millions d’habitants.

Le renforcement du poids géopolitique de l’OET s’est particulièrement accéléré après l’intervention militaire à grande échelle de la Russie contre l’Ukraine. Cette guerre a bouleversé les routes commerciales et les chaînes d’approvisionnement énergétique dans la région. Les sanctions visant Russie ont poussé les pays d’Asie centrale à rechercher de nouvelles solutions logistiques. Les chaînes d’approvisionnement mondiales ne se sont jamais totalement remises de la pandémie, tandis que les guerres commerciales entre les États-Unis et la Chine ne font qu’accentuer l’instabilité générale. C’est précisément dans ce contexte que l’OET, avec un contenu stratégique renouvelé, a bénéficié d’une fenêtre d’opportunité inattendue.

L’organisation promeut activement le Corridor médian - une route commerciale et de transport reliant la Chine à l’Europe via la mer Caspienne et le Caucase, en contournant la Russie. La Chine y trouve un avantage direct, tandis que l’UE et les États-Unis manifestent un intérêt concret, ce corridor s’inscrivant dans leur stratégie de diversification des routes eurasiatiques.

L’importance stratégique de cette voie devrait encore croître avec la mise en œuvre du projet « Route Trump », conçu comme l’une des branches du Corridor médian et pensé comme un élément indissociable du corridor de Zanguezour, destiné à assurer une liaison terrestre directe entre la Turquie et les républiques turciques d’Asie centrale via l’Azerbaïdjan. Les échanges commerciaux et logistiques entre les États turcophones devraient ainsi s’intensifier davantage, accélérant la transformation de l’OET en une alliance géopolitique régionale majeure.

Pour les membres centre-asiatiques de l’OET, le Corridor médian n’est pas seulement un itinéraire logistique : il constitue aussi un instrument destiné à réduire leur dépendance aux infrastructures de transit héritées de l’époque soviétique. Lors du sommet de Bichkek en 2024, le renforcement des connexions logistiques et de transport - en particulier du corridor transcaspien - avait été désigné comme la priorité principale de l’organisation.

Il ne fait guère de doute que si, parallèlement au développement des infrastructures logistiques, des oléoducs et gazoducs étaient construits sous la mer Caspienne, l’importance géopolitique de l’union des États turcophones s’en trouverait encore renforcée. Cette idée existe depuis le début des années 2000. Toutefois, les difficultés liées au statut juridique de la mer Caspienne, ainsi que les positions de la Russie et de l’Iran, ont longtemps retardé les projets d’oléoducs et de gazoducs transcaspien. Ces dernières années, dans un contexte géopolitique mondial et régional en mutation, ces projets ont retrouvé de l’actualité.

De nombreux experts occidentaux estiment qu’avec un soutien politique fort des États-Unis et de l’Union européenne, le projet de gazoduc transcaspien pourrait voir le jour afin d’acheminer des dizaines de milliards de mètres cubes de gaz turkmène vers les marchés européens via l’Azerbaïdjan. Le Kazakhstan cherche lui aussi à diversifier davantage ses exportations pétrolières, et la construction d’oléoducs et de gazoducs transcaspien revêt une importance critique pour Astana.

Le scepticisme demeure néanmoins important : beaucoup considèrent que la situation géopolitique actuelle ne favorise pas la réalisation de projets d’infrastructure d’une telle ampleur, la région étant soumise à des pressions à la fois au nord et au sud.

Il convient également de noter que Moscou observe avec méfiance l’émergence d’une architecture d’intégration parallèle, fondée non plus sur l’identité post-soviétique - comme la CEI - mais sur une communauté ethnoculturelle turcique.

Après le sommet de l’OET organisé à Gabala en octobre dernier, l’ancien conseiller principal du ministère russe des Affaires étrangères, Alexandre Ananiev, écrivait dans un article consacré à l’influence croissante de l’organisation et au rôle de l’Azerbaïdjan :

« Il est impossible de ne pas remarquer qu’au cours des dernières années, la pénétration de l’Azerbaïdjan en Asie centrale s’est renforcée et a acquis une nouvelle dimension. Outre la proximité géographique, l’Azerbaïdjan est lié à l’Asie centrale par des intérêts économiques. Mais Bakou poursuit également des objectifs politiques. Après sa victoire lors de la Seconde guerre du Karabagh, l’Azerbaïdjan a commencé à revendiquer un rôle dirigeant non seulement dans le Caucase du Sud, mais aussi en Asie centrale et même au Moyen-Orient. Lors du sommet extraordinaire de l’OET en 2023, M. Ilham Aliyev a déclaré que “le monde turcique ne se limite pas aux frontières des États turciques”, mais couvre “une géographie bien plus vaste”. En réalité, Bakou tente d’accéder à un niveau géopolitique supérieur. L’Azerbaïdjan entend utiliser sa présidence de l’OET pour créer un système de coopération multiforme avec l’Asie centrale, couvrant les domaines sociaux, politique, militaire et énergétique. »

L’ancien diplomate reprenait également un discours largement répandu dans les milieux d’expertise russes, selon lequel les activités de l’OET serviraient les intérêts des États-Unis et de Bruxelles et iraient, par conséquent, à l’encontre des intérêts russes :

« L’expansion et l’intensification des activités de l’OET entraînent des bouleversements géoéconomiques et géopolitiques dont l’Occident constitue pratiquement la principale force motrice. »

Rappelons qu’au sommet de l’OET consacré au thème « Paix et sécurité régionales », organisé à Gabala en octobre 2025, le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev avait avancé l’initiative la plus retentissante de toute l’histoire de l’organisation : organiser en 2026, en Azerbaïdjan, des exercices militaires conjoints des États membres de l’OET.

La logique était claire : la coopération dans le domaine de la défense se développe déjà activement. L’Azerbaïdjan a mené des exercices bilatéraux avec le Kazakhstan, l’Ouzbékistan et la Turquie. Pourquoi ne pas institutionnaliser cette pratique sous le drapeau de l’organisation ?

Pourtant, avant le sommet de Turkestan, aucun exercice militaire conjoint organisé sous l’égide même de l’OET et réunissant les cinq États membres n’avait encore eu lieu. Tout porte à croire que cela s’explique par la prudence persistante du Kazakhstan, de l’Ouzbékistan et du Kirghizistan à l’égard d’exercices menés sous une bannière turcique commune. Ce n’est un secret pour personne : Moscou voit d’un œil peu favorable les perspectives d’intégration militaire entre les États turciques.

Le Kazakhstan, le Kirghizistan et l’Ouzbékistan appartiennent simultanément à l’OET, à la CEI, à l’Organisation de coopération de Shanghai et à l’OTSC. Jusqu’à présent, ils parviennent à équilibrer leurs relations entre Ankara, Moscou et Pékin, mais leur marge de manœuvre se réduit d’année en année. L’épisode des exercices militaires avortés illustre parfaitement cette évolution.

Malgré cela, l’intérêt des pays tiers pour l’OET continue de croître. En 2025, le Japon a engagé des négociations de coopération avec l’organisation. Les États du Golfe persique observent également son évolution avec attention. Ce n’est pas un hasard : c’est le signe que le monde considère désormais l’OET comme un acteur à part entière, et non plus comme une simple organisation culturelle.

Par Farhad Mammadov