LA VOLONTE DU KAZAKHSTAN DE REJOINDRE LE CORRIDOR DU ZANGUEZOUR ANNONCE UNE NOUVELLE ERE DE CONNECTIVITE EURASIATIQUE

Analyses
16 Mai 2026 11:50
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LA VOLONTE DU KAZAKHSTAN DE REJOINDRE LE CORRIDOR DU ZANGUEZOUR ANNONCE UNE NOUVELLE ERE DE CONNECTIVITE EURASIATIQUE

La volonté affichée du Kazakhstan de participer au projet du corridor de Zanguezour constitue l’un des signaux les plus clairs de la transformation en cours du paysage géopolitique et logistique à travers l’Eurasie. La déclaration du Premier ministre Olzhas Bektenov, prononcée à Bakou lors de la réunion des chefs de gouvernement et vice-présidents de l’Organisation des États turciques, dépasse largement le cadre d’un simple propos diplomatique. Elle traduit une vision stratégique plus large dans laquelle le Kazakhstan perçoit l’avenir du développement régional à travers un renforcement des connexions entre l’Asie centrale, la région caspienne, le Caucase du Sud, la Turquie et l’Europe.

Bektenov a également souligné l’importance du renforcement du Corridor du Milieu et de son articulation avec l’éventuelle ouverture de la route de Zanguezour, précisant que les entreprises kazakhes s’intéressaient à la construction et à la modernisation des infrastructures ferroviaires.

À une époque où la logistique mondiale est profondément remodelée par les tensions géopolitiques, les sanctions, les perturbations des chaînes d’approvisionnement et la concurrence croissante autour des routes de transit, le Kazakhstan cherche à consolider son rôle de principal pont terrestre entre l’Est et l’Ouest. Pour un pays sans accès direct aux mers ouvertes, les corridors de transport ne sont pas de simples projets d’infrastructure : ils représentent des instruments stratégiques déterminant les capacités d’exportation, la résilience économique, l’attractivité pour les investissements et la flexibilité géopolitique.

Le Kazakhstan bénéficie d’une géographie exceptionnelle. Situé entre la Chine, la Russie, la mer Caspienne, l’Asie centrale, le Caucase du Sud et les marchés européens, le pays dispose d’un potentiel immense. Mais la géographie seule ne suffit pas. Dans l’économie mondialisée actuelle, la véritable valeur d’un pays de transit dépend de la fiabilité de ses infrastructures, de la diversité de ses itinéraires, de la rapidité du transport des marchandises, de la prévisibilité des procédures douanières et de sa capacité à garantir aux entreprises un accès stable aux marchés mondiaux. C’est pourquoi l’intérêt d’Astana pour le corridor de Zanguezour apparaît à la fois logique et opportun.

Le corridor de Zanguezour pourrait devenir un élément supplémentaire essentiel de la Route internationale de transport transcaspienne, connue sous le nom de Corridor du Milieu. Cet axe relie la Chine et l’Asie centrale à la mer Caspienne, puis à l’Azerbaïdjan, à la Géorgie, à la Turquie et à l’Europe. Concrètement, il s’agit d’un système multimodal combinant infrastructures ferroviaires, maritimes et routières à travers le Kazakhstan, les ports de la Caspienne, l’Azerbaïdjan et la Géorgie, jusqu’aux destinations européennes. Son importance a fortement augmenté ces dernières années, alors que les États et les entreprises recherchent des routes plus diversifiées entre l’Asie et l’Europe.

Dans ce contexte, le corridor de Zanguezour ne doit pas être perçu comme un concurrent du Corridor du Milieu. Au contraire, il pourrait en devenir l’un des prolongements les plus stratégiques. En établissant une liaison plus directe entre l’Azerbaïdjan continental et le Nakhitchevan, puis vers la Turquie, le corridor renforcerait le segment occidental de l’ensemble de la route transcaspienne.

Pour le Kazakhstan, cela signifierait un accès plus flexible et plus efficace vers la Turquie et l’Europe. Pour l’Azerbaïdjan, cela renforcerait son rôle de plaque tournante centrale entre l’Asie centrale et l’Occident. Quant à la Turquie, elle verrait consolidée sa position de passerelle entre l’Asie et l’Europe.

Les bases économiques de cette connectivité renforcée existent déjà. Les échanges commerciaux entre le Kazakhstan et l’Azerbaïdjan ont progressé régulièrement ces dernières années. En 2025, le volume des échanges bilatéraux a atteint 470,7 millions de dollars, dont 402,5 millions d’exportations kazakhes vers l’Azerbaïdjan et 68,2 millions d’importations en provenance d’Azerbaïdjan. Ces chiffres montrent que les deux pays disposent déjà d’une base économique solide pour élargir leur coopération dans les domaines du transport et de la logistique. Les corridors de transport ne deviennent réellement performants que lorsqu’ils reposent sur des flux commerciaux réels, et non uniquement sur des déclarations politiques.

Au début de l’année 2026, les échanges bilatéraux sont restés soutenus malgré certaines fluctuations. Entre janvier et février 2026, le commerce entre l’Azerbaïdjan et le Kazakhstan s’est élevé à 65,6 millions de dollars, tandis que les importations azerbaïdjanaises en provenance du Kazakhstan atteignaient 41,3 millions de dollars. Ces données témoignent d’une demande réelle en matière de transport de marchandises entre les deux pays. Avec de meilleures infrastructures, des procédures douanières accélérées, une coordination portuaire renforcée et des liaisons ferroviaires plus fiables, ce commerce pourrait encore croître.

Le Corridor du Milieu lui-même affiche déjà des signes évidents de croissance. Les volumes de fret le long de la route transcaspienne sont passés de 2,76 millions de tonnes en 2023 à 4,48 millions en 2024, avant d’atteindre 4,12 millions en 2025. Le trafic de conteneurs constitue également l’un des segments connaissant la progression la plus rapide. En 2025, environ 77 000 EVP (équivalents vingt pieds) ont transité par ce corridor, avec pour objectif d’atteindre 300 000 EVP d’ici 2029.

Le Kazakhstan joue un rôle central dans cette dynamique. En 2025, près de 42 000 EVP ont traversé le territoire kazakh sur la route transcaspienne, dont 356 trains de conteneurs en provenance de Chine. Cela représente une augmentation de 38 fois par rapport à 2023, illustrant la rapidité avec laquelle cette route gagne en importance. Le Kazakhstan développe également son réseau ferroviaire et renforce le rôle de ses ports caspiens, notamment Aktaou et Kouryk, essentiels pour le transport des marchandises vers le port d’Alat en Azerbaïdjan, puis vers la Géorgie, la Turquie et l’Europe.

La stratégie logistique globale du Kazakhstan repose sur l’équilibre et la diversification. Le pays continue de maintenir des liens commerciaux et logistiques majeurs avec la Russie, qui demeure l’un de ses principaux partenaires économiques. La route septentrionale passant par la Russie constitue depuis longtemps l’une des principales artères commerciales du Kazakhstan. Entre janvier et février 2026, le commerce du Kazakhstan avec les pays de l’Union économique eurasiatique a atteint 4,512 milliards de dollars, soit une hausse de 15,5 % par rapport à la même période de l’année précédente. La Russie étant l’économie dominante de l’UEEA, ce chiffre reflète également l’importance persistante de l’axe logistique nord pour Astana.

Cela ne signifie toutefois pas que le Kazakhstan souhaite dépendre d’un seul itinéraire. Bien au contraire, le contexte géopolitique actuel rend la diversification toujours plus indispensable. Le Kazakhstan ne cherche pas à remplacer le corridor nord par le Corridor du Milieu ou la route de Zanguezour. Astana veut plutôt bâtir un système logistique plus résilient, dans lequel les axes nord, transcaspien, sud et ouest se complètent mutuellement. Si une route devient problématique pour des raisons politiques, techniques ou frontalières, une autre doit rester disponible.

C’est là toute la valeur stratégique du corridor de Zanguezour pour le Kazakhstan. Il offre au pays une option supplémentaire dans son architecture de transport vers l’Ouest. Pour un État enclavé, chaque corridor fiable supplémentaire renforce la sécurité économique. Plus le Kazakhstan disposera de routes diversifiées, moins il sera vulnérable aux chocs extérieurs, aux risques liés aux sanctions, aux retards frontaliers, aux goulets d’étranglement des infrastructures ou aux crises géopolitiques. Au XXIe siècle, la flexibilité logistique devient l’une des principales formes de résilience nationale.

La dimension turque est tout aussi importante. La Turquie est l’un des principaux partenaires économiques et politiques du Kazakhstan, et les deux pays sont des membres actifs de l’Organisation des États turciques. Les échanges commerciaux entre le Kazakhstan et la Turquie ont atteint près de 5 milliards de dollars en 2024, tandis qu’entre janvier et mai 2025, ils s’élevaient déjà à 1,9 milliard de dollars. Les deux États ont à plusieurs reprises affirmé leur ambition de porter ce volume à 10 milliards de dollars. Un tel objectif ne peut être atteint par la seule volonté politique : il nécessite des connexions ferroviaires, maritimes, routières, douanières et numériques renforcées.

Pour le Kazakhstan, un accès plus direct à la Turquie via la mer Caspienne, l’Azerbaïdjan et potentiellement le corridor de Zanguezour ouvre de nouvelles perspectives en matière d’exportations, de coopération industrielle, d’investissements et d’accès aux marchés européens. Pour la Turquie, le renforcement du Corridor du Milieu et son éventuelle connexion avec la route de Zanguezour consolident son rôle de hub logistique stratégique entre l’Asie et l’Europe.

Pour l’Azerbaïdjan, cela renforce encore davantage sa position de pont central entre l’Asie centrale et l’espace turco-européen.

L’Azerbaïdjan occupe déjà une place clé dans ce système émergent. Ces dernières années, Bakou a méthodiquement renforcé son statut de hub énergétique et logistique reliant l’Asie centrale, le Caucase du Sud, la Turquie et l’Europe. Le port d’Alat, la ligne ferroviaire Bakou-Tbilissi-Kars, les infrastructures routières azerbaïdjanaises et la position stratégique du pays sur la mer Caspienne en font un partenaire incontournable pour la connectivité occidentale du Kazakhstan. L’éventuelle ouverture du corridor de Zanguezour renforcerait encore cette importance en créant une liaison plus directe entre l’Azerbaïdjan continental, le Nakhitchevan et la Turquie.

Il existe également une logique régionale plus large. S’il est mis en œuvre avec intelligence, le corridor de Zanguezour pourrait contribuer à transformer le Caucase du Sud - longtemps associé aux frontières fermées et aux confrontations politiques - en un espace marqué par le transit, le commerce et l’interdépendance économique. Cela ne signifie pas pour autant que tous les problèmes politiques disparaîtront automatiquement. Tout corridor de transport dans le Caucase du Sud reste inévitablement lié aux questions de souveraineté, de sécurité, de contrôle douanier, de gestion des frontières et de confiance mutuelle. Néanmoins, les infrastructures peuvent créer des incitations concrètes à la coopération, surtout lorsque plusieurs pays y voient des avantages économiques évidents.

Le succès du corridor de Zanguezour dépendra de plusieurs facteurs. Le premier est la volonté politique. Le second concerne la préparation des infrastructures. Les chemins de fer, les routes, les ports, les postes-frontières, les terminaux logistiques et les systèmes douaniers doivent fonctionner comme une chaîne coordonnée, et non comme des segments nationaux isolés. Le troisième facteur est la politique tarifaire : les opérateurs internationaux ont besoin de coûts prévisibles et de règles transparentes. Le quatrième facteur est la numérisation. Dans la logistique moderne, les entreprises doivent savoir où se trouvent leurs marchandises, combien de temps prendra le trajet, quels documents sont requis et où des retards peuvent survenir.

C’est pourquoi l’intérêt du Kazakhstan pour la coordination numérique dans l’espace turcique revêt une importance particulière. Un Corridor du Milieu numériquement intégré et connecté à la route de Zanguezour serait bien plus attractif pour les opérateurs mondiaux qu’un système fragmenté dépendant de procédures manuelles et de délais imprécis. L’avenir de la logistique appartiendra non seulement aux pays capables de construire des voies ferrées et des ports, mais aussi à ceux qui sauront gérer efficacement les données, les procédures douanières, les systèmes de suivi et la coordination transfrontalière.

La déclaration de Bektenov doit donc être interprétée comme un élément d’une transformation eurasiatique beaucoup plus vaste. Le Kazakhstan se positionne comme un pays qui ne se contente pas d’utiliser les routes existantes, mais participe activement à la création de nouvelles voies de connexion. L’Azerbaïdjan consolide son rôle de pont entre la région caspienne et l’Occident. La Turquie renforce son statut de porte d’entrée finale entre l’Asie et l’Europe. Ensemble, ces pays donnent une réalité concrète à l’idée d’intégration économique du monde turcique.

S’il est mené à bien, le corridor de Zanguezour pourrait devenir non pas une ligne de division, mais une route de connexion. Il pourrait renforcer le commerce, accroître l’importance stratégique du Caucase du Sud et de l’Asie centrale, augmenter les capacités du Corridor du Milieu et créer de nouvelles opportunités de développement régional. Pour le Kazakhstan, participer à ce projet ne signifie pas simplement rejoindre une initiative de transport supplémentaire : il s’agit d’assurer sa place parmi les principaux architectes de la future architecture logistique eurasiatique.

C’est pourquoi la volonté du Kazakhstan de rejoindre le corridor de Zanguezour revêt une portée stratégique majeure. L’avenir de la région sera de plus en plus façonné par ceux capables de relier l’Est et l’Ouest plus rapidement, plus sûrement et plus efficacement. Dans cette nouvelle réalité géoéconomique, le corridor de Zanguezour pourrait devenir l’un des maillons essentiels d’un vaste réseau dans lequel le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan et la Turquie agiront comme des centres majeurs de connectivité entre l’Asie et l’Europe.

Par Abulfaz Babazadeh