"TOUTE PRISE DE DISTANCE SERIEUSE AVEC MOSCOU EST IRREALISTE POUR LE KAZAKHSTAN"

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15 Mai 2026 10:00
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"TOUTE PRISE DE DISTANCE SERIEUSE AVEC MOSCOU EST IRREALISTE POUR LE KAZAKHSTAN"

Dans cet entretien accordé à News.Az, Rasul Kospanov, chercheur principal au Centre analytique national d’Astana, livre une analyse de l’évolution de la politique étrangère du Kazakhstan et de son approche diplomatique multivectorielle dans un contexte international en pleine recomposition.

Il revient sur les récentes visites au Kazakhstan des dirigeants tchèque et israélien, expose les intérêts économiques et technologiques stratégiques qui sous-tendent ces échanges, et analyse la position prudente d’Astana face aux conflits régionaux et aux questions humanitaires, notamment concernant l’Iran et la Palestine.

Kospanov évoque également la prochaine visite du président russe Vladimir Poutine et propose une évaluation plus large des relations entre le Kazakhstan et la Russie, en soulignant le rôle central des intérêts nationaux pragmatiques dans la définition des partenariats internationaux du pays.

- Comment évaluez-vous les résultats de la visite du Premier ministre tchèque Andrej Babiš au Kazakhstan ? Quel intérêt le Kazakhstan porte-t-il à la République tchèque ?

- La visite du Premier ministre tchèque Andrej Babiš peut être qualifiée de particulièrement dense et, à mon avis, productive. Lors des discussions, le président kazakh Kassym-Jomart Tokaïev et Andrej Babiš ont tous deux souligné l’importance de poursuivre le développement des relations kazakho-tchèques.

Les échanges commerciaux entre nos deux pays dépassent déjà 1,5 milliard de dollars, ce qui démontre clairement qu’Astana et Prague disposent d’une base économique solide pour élargir leur coopération. De nombreux citoyens kazakhs étudient en République tchèque, tandis que des entreprises tchèques, y compris des marques connues comme Škoda Auto, sont présentes au Kazakhstan. Les gouvernements ont donc pour tâche non seulement de maintenir ce niveau de coopération, mais aussi de le porter à une nouvelle étape.

Au cours des négociations, la partie tchèque a manifesté un vif intérêt pour l’uranium kazakh. Comme on le sait, le Kazakhstan est le premier producteur mondial d’uranium, ce qui revêt une importance particulière pour la République tchèque compte tenu du développement de son secteur nucléaire. Le Kazakhstan fournit déjà environ un tiers des besoins en combustible de la centrale nucléaire de Temelín, la plus importante du pays. En outre, un contrat de sept ans a été signé entre Kazatomprom et l’entreprise tchèque ČEZ, confirmant le caractère durable de cette coopération dans le domaine nucléaire.

Le Kazakhstan achète également activement des avions tchèques, principalement pour les besoins des forces armées et du ministère des Situations d’urgence. Les appareils tchèques L-410 sont particulièrement adaptés à la géographie et aux conditions naturelles du Kazakhstan, car ils peuvent opérer dans des zones reculées et sur des pistes courtes où la mobilité est essentielle. Le Kazakhstan souhaite donc non seulement acquérir ces avions, mais aussi créer un centre local de maintenance.

Dans l’ensemble, la République tchèque est importante pour le Kazakhstan en tant que partenaire industriel au sein de l’Union européenne. Depuis l’époque soviétique, ce pays a accumulé une expertise considérable dans les secteurs de la mécanique, de l’aéronautique, de la pharmacie et de l’industrie de défense.

Il est également intéressant de noter qu’avant de se rendre au Kazakhstan, la délégation tchèque s’était rendue à Bakou et qu’après Astana, elle a poursuivi son déplacement à Tachkent. Cela suggère que Prague considère les États turciques comme une région présentant un fort potentiel dans les domaines de l’énergie, de la logistique et de l’industrie. Je pense que de tels partenariats sont importants pour nos pays, surtout dans le contexte mondial difficile actuel, car le développement d’une coopération industrielle et militaire avec des acteurs aussi avancés est crucial.

- Le président israélien Isaac Herzog s’est lui aussi récemment rendu au Kazakhstan. Qu’est-ce qui, selon vous, motivait cette visite ?

- En effet, juste avant la visite de la délégation tchèque, le président israélien Isaac Herzog s’est rendu à Astana. Cette visite a suscité des réactions contrastées tant au Kazakhstan que dans les médias internationaux, notamment en raison des événements tragiques au Moyen-Orient et de la situation à Gaza.

Cependant, l’objectif principal de la politique étrangère de tout État sérieux reste la défense de ses intérêts nationaux. Pour le Kazakhstan, cela signifie promouvoir un agenda orienté vers la paix, maintenir le dialogue avec différentes parties et développer des relations aussi bien avec les pays musulmans qu’avec des États technologiquement et économiquement avancés.

Dans ce contexte, le Kazakhstan a constamment appelé à une fin rapide de la tragédie à Gaza ainsi qu’à la protection et au soutien humanitaire des civils. En même temps, l’adhésion aux Accords d’Abraham ne signifie pas que le Kazakhstan ait adopté une position pro-israélienne. Au contraire, ces dernières années, le pays a fourni une aide humanitaire importante à la Palestine, notamment des livraisons de nourriture, de médicaments, de matériel médical, de literie et de produits de première nécessité. De plus, le Kazakhstan a accordé plus de 500 bourses d’études à des étudiants palestiniens pour poursuivre leurs études dans les universités kazakhes.

Je ne pense pas que beaucoup de pays du monde islamique puissent se prévaloir d’un tel niveau d’assistance à la Palestine. Mais chaque État poursuit ses propres intérêts nationaux. Le Kazakhstan condamne l’usage de la force à Gaza et soutient systématiquement la protection des civils. Dans le même temps, Astana n’a pas rompu ses relations diplomatiques, car le dialogue doit être maintenu même dans les circonstances les plus difficiles. Entretenir des relations avec Israël ne signifie pas approuver ses actions ; il s’agit plutôt d’un instrument de politique étrangère permettant au Kazakhstan de défendre ses intérêts, de promouvoir la paix et de conserver des canaux de communication avec toutes les parties.

D’un point de vue pratique, Israël est important pour le Kazakhstan en raison de ses technologies avancées, notamment dans les domaines de l’agriculture, de la gestion de l’eau, de la médecine, des technologies de l’information et de la cybersécurité. Environ 60 % du territoire israélien est désertique, tandis qu’une grande partie du reste est rocheuse, et pourtant les agriculteurs israéliens parviennent à produire avec succès. Le Kazakhstan a beaucoup à apprendre d’Israël dans le domaine agricole.

Israël possède également un système de santé très développé et un secteur informatique performant. En rejoignant les Accords d’Abraham, le Kazakhstan cherche probablement à renforcer les échanges de connaissances dans ces secteurs stratégiques.

Il est également significatif que le président Tokaïev et Isaac Herzog aient visité le Centre international d’intelligence artificielle Alem.ai à Astana. Le Kazakhstan dispose lui-même de solides capacités dans le domaine de l’intelligence artificielle, et je pense que les deux parties sont parvenues à une entente sur le développement d’une coopération plus étroite dans ce secteur.

- Le Kazakhstan est le seul pays d’Asie centrale à ne pas avoir envoyé d’aide humanitaire à l’Iran. Comment interprétez-vous cela ?

- Concernant l’aide humanitaire à l’Iran, il est vrai que les autres pays d’Asie centrale ont apporté une aide significative au peuple iranien. Le Kazakhstan, lui, adopte une approche plus prudente et attentiste.

Au début du conflit, le Kazakhstan a condamné les frappes iraniennes et les attaques visant les États arabes du Golfe. Il faut également rappeler que le Qatar et les Émirats arabes unis figurent parmi les principaux investisseurs dans l’économie kazakhe, avec de nombreux projets financés dans le pays. Le président Tokaïev entretient des relations étroites avec les dirigeants de ces États.

Dans le même temps, le Kazakhstan développe activement ses relations avec l’administration Trump, dans ce que beaucoup considèrent comme une potentielle « fenêtre d’opportunité ».

Cependant, le Kazakhstan ne rompt pas ses liens avec l’Iran. Il a même proposé d’accueillir des discussions de désescalade à Turkestan, ce qui constitue également une initiative diplomatique importante.

Il semble qu’Astana fasse une distinction entre l’aide humanitaire destinée aux civils palestiniens et une aide à l’Iran, impliqué dans une escalade militaire complexe impliquant de grandes puissances extérieures. Le Kazakhstan ne veut pas être mal compris et agit donc avec prudence.

- Le président russe Vladimir Poutine devrait se rendre prochainement au Kazakhstan. Quelles sont les attentes ? Comment évaluez-vous les relations entre le Kazakhstan et la Russie ?

- Oui, selon les informations disponibles, le président russe Vladimir Poutine devrait se rendre au Kazakhstan à la fin du mois de mai. Le sommet du Conseil suprême économique eurasiatique, auquel il participera, doit se tenir à Astana les 28 et 29 mai.

L’agenda eurasiatique sera naturellement au cœur des discussions, mais il existe également un large éventail de questions bilatérales entre le Kazakhstan et la Russie.

Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov s’est récemment rendu à Astana. Comme c’est souvent le cas, les visites présidentielles de haut niveau sont précédées de rencontres entre ministres des Affaires étrangères. À en juger par les déclarations de Yermek Kosherbayev et de Sergueï Lavrov, les discussions porteront probablement à la fois sur l’agenda eurasiatique et sur des projets communs dans le domaine de l’énergie nucléaire.

L’un des projets clés est la construction de la centrale nucléaire de Balkhach près du village d’Ulken, dans la région d’Almaty. Il s’agit d’un projet stratégique majeur pour le Kazakhstan, et le président Tokaïev a confié à la Russie la construction de la première centrale nucléaire du pays.

Un autre dossier important concerne le projet de gazoduc reliant la Russie au nord du Kazakhstan. L’approvisionnement en gaz des régions septentrionales du Kazakhstan depuis la Russie serait économiquement plus efficace, les réserves nationales étant insuffisantes, tandis que les importations en provenance du Turkménistan restent principalement adaptées aux régions occidentales et méridionales.

Ce projet d’infrastructure pourrait considérablement améliorer les conditions de vie dans les localités du nord. La situation difficile autour du Consortium du pipeline de la mer Caspienne, qui transporte plus de 80 % des exportations pétrolières kazakhes et qui a été affecté par une attaque de drone ukrainienne, sera également abordée.

En outre, l’oléoduc Druzhba a suspendu les livraisons de pétrole kazakh vers l’Allemagne, ce qui constitue un sujet sensible pour le Kazakhstan. De son côté, la Russie est parfois accusée d’utiliser les infrastructures comme levier dans les négociations géopolitiques.

Il existe différentes interprétations de ces développements. Selon une hypothèse, Moscou chercherait à rediriger une partie du pétrole kazakh auparavant destiné à l’Allemagne vers le port d’Oust-Louga, dans la région de Léningrad. Dans ce cas, le pétrole kazakh deviendrait effectivement un instrument de pression géopolitique. Les attaques ukrainiennes contre les infrastructures touchent non seulement les intérêts russes, mais aussi ceux du Kazakhstan ainsi que des entreprises occidentales opérant dans le pays.

Cela place Astana dans une position délicate, puisqu’elle doit expliquer à ses partenaires que ces perturbations affectent les exportations de brut kazakh et menacent la stabilité des flux commerciaux.

Dans l’ensemble, la Russie demeure le principal partenaire commercial du Kazakhstan, avec des échanges dépassant 27 milliards de dollars l’an dernier. Aucun autre pays au monde n’entretient avec le Kazakhstan des relations aussi profondes et étendues que la Russie, y compris dans des secteurs comme la coopération spatiale.

Par exemple, un important projet commun entre les deux pays a récemment été achevé. Le Kazakhstan a renforcé sa position dans la coopération spatiale en construisant, au cosmodrome de Baïkonour, un pas de tir baptisé Baïterek. Avec des partenaires russes, une nouvelle fusée appelée Sunkar a également été développée.

Il s’agit d’une étape majeure pour l’industrie spatiale kazakhe et d’une illustration claire de la profondeur des liens bilatéraux.

Les questions internationales seront elles aussi abordées. Lors de la visite de Lavrov, les parties ont évoqué les attaques contre le port iranien d’Anzali, qui affectent le corridor de transport Nord-Sud - un axe stratégique pour tous les États riverains de la Caspienne. Le Kazakhstan a intérêt à une stabilisation rapide de la situation en Iran. Que ce soit sous le gouvernement actuel ou dans un scénario post-régime, le Kazakhstan a besoin d’un Iran stable pour sécuriser ses routes commerciales et de transit vers l’Asie du Sud, le Moyen-Orient et l’Afrique.

En conclusion, le Kazakhstan et la Russie sont liés par des milliers - voire des millions — de connexions économiques, culturelles et politiques, et partagent la plus longue frontière terrestre continue du monde.

Le Kazakhstan mène une politique diplomatique équilibrée, mais toute prise de distance sérieuse avec Moscou est irréaliste. Si le Kazakhstan veut poursuivre son développement économique, le maintien de relations stables avec la Russie reste essentiel. Comme le disait la figure historique kazakhe Ospan Batyr, il était prêt à « conclure un pacte avec le diable » pour le bien de son peuple.

Au final, le Kazakhstan agit toujours en fonction de ses intérêts nationaux. Si le maintien de relations diplomatiques et économiques avec la Russie sert ces intérêts, alors c’est cette voie qu’il suivra.

Par Zaur Nurmamedov