LA CHINE RENFORCE SON EMPRISE SUR L'ASIE CENTRALE PAR L'OUZBEKISTAN

Analyses
13 Mai 2026 13:49
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LA CHINE RENFORCE SON EMPRISE SUR L'ASIE CENTRALE PAR L'OUZBEKISTAN

La visite du Premier ministre ouzbek Abdulla Aripov en Chine, les 6 et 7 mai 2026, dépasse largement le cadre d’une simple rencontre diplomatique bilatérale. À première vue, il s’agit d’un déplacement de travail lié à la huitième réunion du Comité intergouvernemental de coopération Chine-Ouzbékistan.

En réalité, cette visite reflète un processus bien plus profond : la Chine consolide rapidement sa position en Ouzbékistan en tant que principal partenaire commercial, investisseur majeur, acteur clé des infrastructures et l’un des centres d’influence extérieurs les plus importants en Asie centrale.

Le ministère chinois des Affaires étrangères a indiqué qu’Abdulla Aripov se rendait dans le pays à l’invitation du gouvernement chinois afin de coprésider la réunion du comité intergouvernemental avec Liu Guozhong, membre du Bureau politique du Comité central du Parti communiste chinois et vice-Premier ministre du Conseil des affaires d’État. Le format de cette rencontre est en lui-même révélateur. Il ne s’agit pas d’une visite protocolaire, mais d’une plateforme consacrée aux questions concrètes : commerce, investissements, coopération industrielle, transport, énergie, numérisation et mise en œuvre de projets conjoints.

Pour l’Ouzbékistan, la Chine n’est plus simplement un partenaire étranger parmi d’autres ; elle est devenue, de fait, son principal axe économique. Selon les données de 2025, le commerce extérieur ouzbek a atteint un niveau record de 81,2 milliards de dollars, en hausse de 20,7 % par rapport à 2024. La Chine occupait la première place parmi les partenaires commerciaux de Tachkent, avec des échanges bilatéraux atteignant 17,2 milliards de dollars, soit 21,2 % du commerce extérieur total du pays. À titre de comparaison, les échanges avec la Russie se sont élevés à 13 milliards de dollars, avec le Kazakhstan à 5 milliards, avec la Turquie à 3 milliards et avec la Corée du Sud à 1,7 milliard.

Ces chiffres traduisent une transformation fondamentale de la géographie économique de l’Ouzbékistan. Pendant des années, la Russie était perçue comme le principal centre économique extérieur de Tachkent, en raison des migrations de travail, des liens énergétiques, des connexions de transport et des relations historiques. Aujourd’hui, cependant, la Chine s’impose nettement en tête dans les domaines du commerce, des infrastructures et de la coopération industrielle. En 2025, les échanges entre l’Ouzbékistan et la Chine ont bondi de 35,9 %, passant de 12,7 à 17,2 milliards de dollars. Il ne s’agit plus simplement d’une croissance, mais d’une accélération marquée de la dépendance de l’économie ouzbèke à l’égard du partenaire chinois.

Les tendances observées au début de l’année 2026 sont encore plus révélatrices. Selon le Comité national des statistiques de l’Ouzbékistan, les échanges avec la Chine ont atteint 1,624 milliard de dollars en janvier 2026, contre 1,091 milliard avec la Russie, 414,1 millions avec le Kazakhstan et 207,4 millions avec la Turquie. La Chine représentait alors 27,9 % du commerce extérieur ouzbek, contre 18,7 % pour la Russie et 7,1 % pour le Kazakhstan. Autrement dit, dès les premiers mois de 2026, Pékin a non seulement conservé sa position dominante, mais a aussi considérablement creusé l’écart avec les autres partenaires.

Les chiffres du premier trimestre sont encore plus frappants. D’après les données obtenues par Trend auprès du Comité national des statistiques, le commerce entre l’Ouzbékistan et la Chine a atteint 4,6 milliards de dollars entre janvier et mars 2026, soit une hausse de 53,3 % par rapport à la même période de 2025. Les exportations ouzbèkes vers la Chine se sont élevées à 641,7 millions de dollars, tandis que les importations en provenance de Chine avoisinaient les 4 milliards. Ce déséquilibre commercial massif profite clairement à Pékin.

Ce déséquilibre constitue d’ailleurs l’une des caractéristiques majeures des relations sino-ouzbèkes. La Chine fournit à l’Ouzbékistan des machines, équipements, produits électroniques, biens industriels, véhicules, composants, technologies et produits à forte valeur ajoutée. En retour, l’Ouzbékistan exporte principalement des matières premières, certains produits industriels, des produits agricoles, du textile et d’autres marchandises, mais dans des volumes bien inférieurs aux importations chinoises. En janvier 2026, selon les statistiques officielles ouzbèkes, la Chine représentait à elle seule 35 % des importations du pays. Les produits et équipements chinois jouent donc un rôle croissant dans la modernisation de l’économie ouzbèke.

D’un côté, cette situation ouvre des perspectives considérables pour Tachkent. La Chine est capable de fournir rapidement des équipements, de financer des projets, de construire des infrastructures, de développer des zones industrielles et de participer à la modernisation des secteurs de l’énergie, du transport et de la logistique. De l’autre, ce modèle crée une dépendance structurelle : l’Ouzbékistan importe toujours davantage de Chine, tandis que ses exportations vers le marché chinois progressent plus lentement. Pour Tachkent, cela implique la nécessité de rééquilibrer les échanges, d’élargir les exportations de produits transformés et d’éviter d’être réduit au rôle de simple débouché pour les marchandises chinoises.

La principale dimension stratégique de la présence chinoise en Ouzbékistan réside dans les transports et la logistique. Le chemin de fer Chine-Kirghizistan-Ouzbékistan occupe une place centrale dans cette stratégie. Le président ouzbek Chavkat Mirzioïev a récemment souligné l’importance de cette liaison, affirmant qu’elle permettrait de réduire les délais d’acheminement des marchandises à dix jours et d’accroître considérablement le potentiel de transit de l’Asie centrale.

Ce projet ne concerne pas uniquement l’Ouzbékistan, mais l’ensemble de l’architecture régionale. Pour la Chine, cette voie ferrée traversant le Kirghizistan et l’Ouzbékistan permet de renforcer des routes terrestres échappant aux corridors saturés ou politiquement sensibles. Pour Tachkent, il s’agit d’une opportunité de devenir un hub logistique majeur reliant la Chine, l’Asie centrale, le Caucase du Sud, le Moyen-Orient et l’Europe. Pour l’Asie centrale dans son ensemble, ce projet offre la possibilité de renforcer la connectivité régionale et de réduire la dépendance aux routes traditionnelles passant par la Russie.

Mais la question possède également une dimension géopolitique. Plus les corridors de transport construits autour de la Chine se multiplient, plus la région est intégrée à l’orbite économique chinoise. Les infrastructures ne sont jamais neutres. Les chemins de fer, centres logistiques, ports secs, plateformes douanières et systèmes numériques créent non seulement des flux commerciaux, mais aussi de nouveaux centres d’influence. Si la Chine devient la principale source de flux de marchandises, d’investissements et de technologies, elle acquiert progressivement la capacité d’orienter les décisions économiques régionales.

C’est pourquoi la visite d’Abdulla Aripov doit être replacée dans le contexte plus large de la compétition pour l’Asie centrale. La région devient un terrain de rivalité entre plusieurs puissances : la Chine, la Russie, la Turquie, l’Union européenne, les États du Golfe, les États-Unis et les institutions financières internationales. Mais Pékin dispose d’un avantage majeur : il propose non seulement des déclarations politiques, mais aussi des financements rapides, des infrastructures, des projets industriels et un accès à un immense marché.

Pour l’Ouzbékistan, le partenariat avec la Chine est particulièrement important dans le contexte de sa transformation économique interne. Le pays ouvre progressivement son économie, attire les investissements étrangers, développe son industrie, modernise ses transports et cherche de nouvelles routes d’exportation. Dans ce contexte, la Chine apparaît comme un partenaire naturel : géographiquement proche, financièrement puissante, profondément intéressée par l’Asie centrale et prête à intervenir dans des domaines où les pays occidentaux avancent souvent plus lentement et avec davantage de prudence.

Dans le même temps, Tachkent ne semble pas vouloir se rattacher totalement à un seul centre de pouvoir. L’Ouzbékistan tente de mener une politique multivectorielle, en développant ses relations avec la Russie, la Chine, la Turquie, l’Union européenne, la Corée du Sud, les États du Golfe et les banques internationales de développement. Mais les faits montrent que la Chine étend actuellement sa présence économique plus rapidement que n’importe quel autre acteur. Lorsqu’un pays représente déjà plus d’un cinquième du commerce extérieur ouzbek en 2025 et près de 28 % en janvier 2026, il ne s’agit plus simplement d’un partenariat : c’est l’émergence d’une dépendance économique durable.

La question centrale est désormais de savoir quel modèle l’Ouzbékistan choisira lui-même. Un premier scénario consisterait à devenir un marché pour les produits chinois et un corridor de transit pour la logistique chinoise. Un autre consisterait à utiliser les investissements et les infrastructures chinoises pour bâtir sa propre base industrielle, accroître ses exportations et développer les secteurs de la transformation, du textile, de la chimie, de l’ingénierie, de l’agriculture et des services de transport. Pour Tachkent, la seconde option serait de loin la plus avantageuse, mais elle suppose une position de négociation ferme et une stratégie industrielle claire.

Dans ce contexte, le comité intergouvernemental auquel participera Abdulla Aripov pourrait devenir non pas une simple plateforme technique, mais un mécanisme essentiel d’ajustement des relations bilatérales. L’Ouzbékistan doit non seulement attirer des capitaux chinois, mais aussi obtenir des garanties en matière de localisation de la production, de transfert de technologies, de création d’emplois et de croissance de ses propres exportations. Sans cela, le déséquilibre ne fera que s’accentuer : la Chine fournira toujours davantage de biens et d’équipements, tandis que l’Ouzbékistan deviendra de plus en plus dépendant des importations chinoises.

Pour la Chine, l’Ouzbékistan constitue un pays clé en Asie centrale. Il s’agit de l’État le plus peuplé de la région, d’un marché en croissance, d’un important nœud de transport et d’un pays relié à l’Afghanistan, au Kazakhstan, au Kirghizistan, au Tadjikistan et au Turkménistan. À travers l’Ouzbékistan, Pékin peut renforcer son influence en Asie centrale, mais aussi en direction de l’Asie du Sud, du Moyen-Orient et du Caucase du Sud.

La visite d’Abdulla Aripov en Chine ne relève donc pas d’un simple déplacement diplomatique. Elle s’inscrit dans un processus plus vaste par lequel la Chine transforme l’économie en principal instrument de son influence en Asie centrale. Commerce, investissements, chemins de fer, logistique, plateformes numériques et projets industriels deviennent les composantes d’une stratégie unique.

Pour l’Ouzbékistan, cette stratégie comporte à la fois des opportunités et des risques. Les opportunités résident dans la croissance des échanges, la modernisation des infrastructures, les revenus liés au transit, ainsi que l’accès aux technologies et aux capitaux. Les risques incluent un déséquilibre commercial croissant, une dépendance accrue aux importations chinoises, une possible pression liée à l’endettement et une réduction progressive de la marge de manœuvre économique indépendante.

C’est pourquoi la véritable question après la visite d’Aripov ne sera pas le nombre d’accords signés entre les deux pays. L’enjeu essentiel sera de savoir si l’Ouzbékistan parvient à utiliser la présence chinoise au service de son propre développement, plutôt que de devenir un simple maillon supplémentaire de la chaîne économique chinoise. Si Tachkent réussit à transformer sa coopération avec Pékin en moteur d’industrialisation et de croissance des exportations, cela renforcera sa position. Mais si les relations continuent de reposer principalement sur les importations, les prêts et le transit, la Chine disposera alors de leviers d’influence encore plus puissants au cœur de l’Asie centrale.

Par Samir Mouradov