La demande du président égyptien Abdel Fattah al-Sissi au Parlement visant à obtenir l’autorisation d’envoyer des troupes égyptiennes en Arabie saoudite pour prendre part aux combats a suscité un vif débat et une opposition ouverte de la part de plusieurs députés, alors même que la majorité des partis parlementaires soutiennent le chef de l’État en exercice. Les échanges ont même failli dégénérer en affrontement physique, contraignant les parlementaires à reporter le vote au 26 octobre.
Il y a une semaine, al-Sissi avait annoncé la convocation du Parlement afin d’examiner l’autorisation d’une assistance militaire à l’Arabie saoudite. Dans son discours, il avait réaffirmé son soutien sans réserve à Riyad et promis de prendre toutes les mesures que le royaume jugerait nécessaires pour protéger sa sécurité et sa souveraineté. Cette déclaration a été interprétée comme un signal sans équivoque de la disposition de l’Égypte à intervenir dans le conflit opposant l’Arabie saoudite aux rebelles houthis du Yémen.
L’Égypte est particulièrement vulnérable à toute dégradation de la situation sécuritaire dans la zone du détroit de Bab el-Mandeb. Si les Houthis s’en prennent actuellement à l’Arabie saoudite, l’Égypte en subit elle aussi les conséquences économiques. Le pays dépend en effet largement des recettes du canal de Suez, dont la voie d’accès passe par le détroit de Bab el-Mandeb et la mer Rouge.
Suivant de près l’évolution de la situation en Égypte, les Houthis ont déjà mis en garde Le Caire contre les pressions saoudiennes, l’exhortant à ne pas se laisser entraîner dans un conflit armé. Ils ont menacé de prendre pour cible toutes les forces étrangères participant aux opérations militaires menées contre eux.
Mohammed al-Boukhaiti, membre du bureau politique des Houthis, a rappelé le douloureux précédent de l’intervention militaire égyptienne au Yémen, entre 1962 et 1968.
Pour mémoire, à la suite du coup d’État militaire de septembre 1962 au Yémen, le président égyptien de l’époque, Gamal Abdel Nasser, avait décidé de soutenir les républicains dans leur lutte contre les royalistes. Il avait envoyé quelque 70 000 soldats dans le pays. Mais ce qui devait être une opération militaire de courte durée destinée à soutenir le nouveau pouvoir s’était transformé en une guerre longue et sanglante, menée dans des conditions particulièrement difficiles, au cœur d’un relief montagneux. Les troupes égyptiennes avaient finalement dû se retirer. Cette campagne avait alors hérité d’un surnom lourd de sens : le « Vietnam égyptien ».
Une intervention dictée par la nécessité économique
Pour Mikhaïl Borodkine, spécialiste du Moyen-Orient et rédacteur en chef du portail Oriental Express, la décision d’al-Sissi d’envoyer des troupes contre les Houthis relève avant tout d’une réaction contrainte par les circonstances.
« La fermeture du détroit de Bab el-Mandeb a privé l’Égypte d’une importante source de devises, puisque le trafic maritime par le canal de Suez s’est pratiquement interrompu. L’économie égyptienne traverse une grave crise et, sans ces recettes, il est impossible d’équilibrer le budget. Le pays est donc contraint d’agir, même s’il préférerait ne pas s’engager dans cette guerre », explique Borodkine dans un entretien.
Mikhaïl Borodkine
Selon lui, plusieurs facteurs ont contribué à la décision d’al-Sissi d’agir précisément maintenant.
Premièrement, les autorités égyptiennes semblent être arrivées à la conclusion qu’elles ne pouvaient plus tolérer la fermeture du détroit. Deuxièmement, Riyad a probablement demandé une aide concrète, en promettant une contrepartie ou en menaçant de retirer ses investissements. Or, l’Égypte dépend depuis longtemps des injections de capitaux en provenance des pays du Golfe et ne peut donc se permettre de détériorer ses relations avec leurs monarchies.
« Enfin, il ne faut pas non plus exclure la volonté de damer le pion à la Turquie, qui est liée aux Saoudiens par une alliance, mais ne semble pas pressée d’honorer ses engagements. Cela dit, le facteur économique reste déterminant.
« Sur le plan militaire, l’Égypte dispose d’une large palette de moyens de soutien : elle peut déployer sa flotte, envoyer des avions, fournir des systèmes de défense antiaérienne et engager des troupes terrestres. Mais, malgré l’importance considérable de son armée, Le Caire fera le strict minimum et cherchera par tous les moyens à retarder l’envoi de soldats. L’objectif sera d’éviter de participer directement aux combats et de se limiter à des mesures purement défensives », estime l’expert.
Le spectre du « Vietnam égyptien »
Borodkine considère que la perspective d’un affrontement avec les Houthis inquiète naturellement l’Égypte, compte tenu de son intervention dans la guerre civile yéménite des années 1960, qui avait coûté de lourdes pertes à l’armée égyptienne. Au Caire, personne ne souhaite revivre un tel scénario. Mais il faut rouvrir le détroit, et l’Égypte est donc contrainte de prendre des risques.
« La capacité de l’armée égyptienne à modifier le rapport de force dans le conflit entre les Saoudiens et les Houthis dépendra de l’ampleur de l’engagement du Caire. Si l’Égypte agit avec prudence, les conséquences sur le terrain resteront limitées. En revanche, si un corps expéditionnaire égyptien débarque au Yémen, il mobilisera une partie des ressources des groupes alliés de l’Iran dans la région. Mais ce scénario paraît peu probable.
« En cas d’intervention égyptienne, la riposte des Houthis pourrait être particulièrement douloureuse pour Le Caire. Ils pourraient bombarder des infrastructures stratégiques égyptiennes, comme ils l’ont déjà fait au moins une fois, en frappant un terminal gazier sur la côte méditerranéenne. Les alliés et les partenaires de l’Égypte pourraient certes contribuer à limiter les dégâts, mais des pertes humaines élevées parmi les soldats risqueraient de déstabiliser le pays.
« Le simple fait d’apporter un soutien militaire à l’Arabie saoudite constitue un signal adressé aux participants au pacte de La Mecque, à la Turquie et au Pakistan, ainsi qu’un avertissement à l’Iran : la plus grande armée du monde arabe est prête à entrer en confrontation. Toutefois, la portée de ce signal dépendra des mesures concrètes que l’Égypte décidera de prendre », souligne Borodkine.
Une intervention limitée plutôt qu’une guerre ouverte
L’expert estime que l’Égypte privilégiera une assistance militaire limitée tout en renforçant son rôle de médiateur entre Riyad et les Houthis, afin d’éviter d’avoir à lancer une véritable intervention militaire.
« Pour l’heure, la question de la participation de l’Égypte au conflit reste en suspens. Elle sera tranchée lorsque les dirigeants du Caire concluront que l’inaction conduirait le pays à la catastrophe. Autrement dit, les conséquences d’une non-intervention devront leur paraître plus graves que celles d’une intervention, malgré les pertes humaines évidentes qu’une telle opération pourrait entraîner », conclut Mikhaïl Borodkine.
Par Jeykhoun Nadjafov