La sécurité énergétique se définit désormais avant tout par l’accès aux ressources. À la suite des frappes américaines et israéliennes contre l’Iran, le 28 février, le détroit d’Ormuz - par lequel transite habituellement plus d’un cinquième des expéditions mondiales de pétrole - a été fermé ou soumis à de fortes restrictions. L’Agence internationale de l’énergie a qualifié les conséquences de cette situation de plus grave perturbation jamais enregistrée dans l’approvisionnement pétrolier depuis la création du marché du pétrole. Les frappes contre les infrastructures énergétiques de la région du Golfe se sont poursuivies. Celles qui ont visé le site de Ras Laffan, au Qatar, le 18 mars, ont entraîné une réduction d’environ 17 % de la capacité de production de gaz naturel liquéfié (GNL) du pays. Début septembre, les cours du pétrole brut ont atteint 109 dollars le baril, dans un contexte de reprise des attaques contre le trafic maritime.
À la lumière de ces événements, un gazoduc de 186 kilomètres traversant les campagnes syriennes mérite davantage d’attention qu’il n’en a reçu jusqu’à présent. Le 29 septembre, la compagnie pétrolière publique syrienne et UCC Holding, groupe qatari, ont lancé la deuxième section de la phase II du gazoduc arabe : une conduite de 36 pouces de diamètre reliant Homs à Alep. Elle constitue un maillon d’un réseau d’environ 566 kilomètres reliant la frontière jordanienne à la frontière turque et capable d’acheminer du gaz dans les deux sens. À son extrémité nord se trouve désormais une ressource qui n’était pas disponible au moment de la conception du projet : le gaz azerbaïdjanais en provenance de la mer Caspienne.
La construction du gazoduc arabe avait été engagée il y a de nombreuses années afin d’acheminer du gaz depuis l’Égypte vers les pays du Levant. Toutefois, le gazoduc de 64 kilomètres reliant Kilis à Alep, qui constitue la partie septentrionale de cette infrastructure, n’est entré en service qu’en 2011, avant d’être mis à l’arrêt à la suite du déclenchement de la guerre civile syrienne. Remis en état en 2025, il a de nouveau été raccordé au réseau gazier turc. Le 2 août de la même année, la compagnie pétrolière publique azerbaïdjanaise SOCAR a annoncé qu’elle exporterait chaque année 1,2 milliard de mètres cubes de gaz par cette conduite.
Avec la construction du nouveau tronçon, le gazoduc prend désormais la forme d’un véritable réseau. Une fois achevée, dans un délai de 22 mois, la liaison Homs-Alep pourra transporter 11 millions de mètres cubes de gaz par jour, avec la possibilité de doubler cette capacité pour atteindre 22 millions de mètres cubes. Le gaz pourra ainsi circuler depuis la frontière turque vers Homs, puis jusqu’à la frontière jordanienne, voire au-delà. Dans un premier temps, les flux entre les deux villes emprunteront le réseau de gazoducs intérieur déjà existant en Syrie.
Qu’est-ce qui a changé dans le Golfe ?
L’Égypte, qui figurait parmi les fournisseurs initiaux de gaz acheminé par ce gazoduc, a interrompu dès le 1er mars ses livraisons à la Syrie et au Liban, en raison de la hausse de la demande intérieure liée à la crise du détroit d’Ormuz. Cet épisode illustre de manière frappante la vulnérabilité des fournisseurs traditionnels. La Jordanie, de son côté, est parvenue à conclure un accord portant sur la livraison de 4 millions de mètres cubes de gaz par jour via la partie méridionale du gazoduc. L’Europe, qui reçoit entre 12 % et 14 % de son gaz liquéfié du Qatar par le détroit d’Ormuz, a été confrontée aux mêmes vulnérabilités, mais en tant que consommatrice.
Après avoir suspendu leurs attaques pendant neuf mois, les Houthis ont repris leurs opérations contre les navires le 22 juillet. Ils ont attaqué au moins quatre pétroliers, bloqué la marine saoudienne et, en septembre, pris le contrôle du port yéménite de Mokha ainsi que des îles situées dans le détroit de Bab el-Mandeb. Les forces soutenues par l’Arabie saoudite ripostent. Même les solutions de contournement disponibles dans la région du Golfe, comme le réseau saoudien Est-Ouest reliant les zones de production à la mer Rouge, sont mises à rude épreuve. Voilà pourquoi les itinéraires alternatifs permettant d’éviter ces deux passages maritimes revêtent aujourd’hui une importance sans précédent.
L’an dernier, un consortium réunissant UCC Holding, du Qatar, les groupes turcs Kalyon et Cengiz, ainsi que l’américain Power International Holding, a conclu avec le ministère syrien de l’Énergie un accord de 7 milliards de dollars portant sur la construction de huit centrales électriques au gaz et solaires. Ces entreprises espèrent couvrir plus de la moitié des besoins en électricité du pays, dont le réseau électrique a été dévasté par des années de guerre. Un gazoduc sans centrale électrique reste un simple tuyau ; une centrale sans gaz n’est qu’un monument. Les deux infrastructures sont interdépendantes.
Le gaz azerbaïdjanais, le transit et les travaux assurés par la Turquie, les capitaux qataris et les investissements américains se retrouvent ainsi réunis dans un même projet, dans un pays qui, jusqu’à la fin de 2024, était un paria sur la scène internationale. Cette alliance peut sembler improbable, mais elle n’en est pas moins intéressante. Le gouvernement intérimaire syrien ne dispose que de ressources financières limitées. Ses alliés, eux, ont les capitaux, mais ils ont besoin d’un itinéraire pour les acheminer.
La stratégie de l’Iran a toujours reposé sur un élément central : sa capacité à menacer les voies d’approvisionnement énergétique qui alimentent le reste du monde. La guerre a démontré les limites de cette approche et ouvert la voie à des solutions de remplacement devenues plus attrayantes. Chaque mètre cube de gaz acheminé par voie terrestre depuis la mer Caspienne jusqu’au Levant échappe aux mines et aux missiles de Téhéran.
Il serait toutefois inexact d’affirmer que l’Azerbaïdjan cherche, par cette initiative, à s’isoler de l’Iran. L’Azerbaïdjan demeure l’un des partenaires importants de Téhéran, notamment pour la fourniture d’électricité et son rôle de plaque tournante du transit. À la fin du mois de septembre, la compagnie nationale iranienne d’électricité a demandé à Bakou des livraisons supplémentaires avant l’hiver, tandis que les deux parties se sont engagées à accélérer le développement du corridor Nord-Sud.
Il est donc plus juste de parler de levier stratégique. L’Azerbaïdjan entend se positionner comme un pays de transit pour les approvisionnements énergétiques à destination de plusieurs régions : l’Europe, grâce au Corridor gazier méridional, dont Bakou a promis de porter les exportations de gaz à 20 milliards de mètres cubes par an d’ici à 2027, et désormais le Levant.
Depuis la fin, en août, de la subvention qatarie, la Syrie doit assumer l’intégralité du coût des importations de gaz azerbaïdjanais. Une charge devenue difficile à supporter, alors que les caisses de l’État sont presque vides. Des experts syriens du secteur énergétique estiment que le pays risque finalement de n’être qu’un territoire de transit, plutôt que le centre énergétique régional auquel aspirent ses dirigeants, en raison de sa dépendance à l’égard du gaz étranger, des capitaux extérieurs et des entreprises internationales.
Les problèmes de sécurité persistent. La levée des sanctions reste inachevée et une guerre fait toujours rage à ses frontières.
Certaines conclusions s’imposent néanmoins. La guerre, en paralysant l’un des principaux goulets d’étranglement énergétiques de la planète, a contraint les gouvernements à développer des gazoducs de remplacement permettant de contourner ce passage stratégique.
Par Akbar Novruz