OLÉODUC TRANSCASPIEN : ACHGABAT RECONSIDÈRE LE PROJET, DÉSORMAIS ÉRIGÉ EN « PRIORITÉ »

Analyses
17 Octobre 2026 18:25
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OLÉODUC TRANSCASPIEN : ACHGABAT RECONSIDÈRE LE PROJET, DÉSORMAIS ÉRIGÉ EN « PRIORITÉ »

L’idée d’acheminer les immenses réserves de gaz du Turkménistan vers les marchés européens en traversant la mer Caspienne et l’Azerbaïdjan est débattue depuis des décennies. Pourtant, le projet n’a toujours pas dépassé le stade des intentions pour entrer dans celui de la conception. Les obstacles restent nombreux : financement, statut juridique de la mer Caspienne et risques géopolitiques. Toutefois, le renoncement de l’Union européenne au gaz russe et la recherche de sources d’approvisionnement alternatives ont remis ce projet à l’ordre du jour.

Depuis quelque temps déjà, les milieux énergétiques occidentaux estiment que le contexte géopolitique devient plus favorable à la construction de pipelines transcaspiens, tant pétroliers que gaziers. Certains avancent même que le projet aurait déjà fait l’objet de discussions spécifiques dans le cadre de différents formats de concertation entre des représentants des États-Unis, de l’Union européenne et les autorités turkmènes.

Jusqu’à une date récente, la position officielle d’Achgabat sur l’acheminement du gaz turkmène vers les marchés européens par un gazoduc transcaspien passant par l’Azerbaïdjan demeurait relativement floue. Le Turkménistan s’interrogeait sur la faisabilité d’un projet exigeant des investissements considérables dans un environnement marqué par des risques géopolitiques importants. Mais le pays entend diversifier ses exportations de gaz et, à en juger par les derniers signaux, la position des autorités turkmènes à l’égard du projet évolue sensiblement.

Ainsi, lors de la huitième réunion consultative des chefs d’État d’Asie centrale et d’Azerbaïdjan, organisée le 8 octobre à Türkmenbachy, le président turkmène Serdar Berdymoukhamedov a mis en avant le rôle croissant de l’Asie centrale et de l’Azerbaïdjan en tant que pôles majeurs du transport, de la logistique et de l’énergie. Selon lui, cette évolution ouvre de nouvelles perspectives pour renforcer la coopération avec les pays d’Asie et d’Europe.

Berdymoukhamedov a également souligné que la croissance économique, la diversification de la production et la montée en gamme technologique créaient des conditions propices à la réalisation de grands projets communs et au développement des relations d’affaires. Il a insisté sur la nécessité de tirer pleinement parti du potentiel cumulé des États de la région afin d’atteindre leurs objectifs stratégiques communs.

À la veille du sommet, Mirat Archaïev, directeur adjoint de la compagnie Turkmengaz, s’était exprimé sur la position d’Achgabat concernant le projet de gazoduc transcaspien. Selon lui, les autorités turkmènes considèrent désormais ce projet, envisagé de longue date, comme « une priorité ».

Avant le lancement des travaux, plusieurs obstacles majeurs devront néanmoins être surmontés, notamment la délimitation des fonds marins de la Caspienne entre l’Azerbaïdjan et le Turkménistan. Archaïev a précisé que les négociations bilatérales se poursuivaient.

En 2018, les cinq États riverains de la Caspienne ont signé une convention définissant le cadre juridique de la mer et délimitant les eaux territoriales. La question de la délimitation des fonds marins est toutefois restée en suspens.

À l’heure actuelle, le Turkménistan exporte l’essentiel de son gaz naturel vers la Chine. Parallèlement, les travaux de construction du gazoduc TAPI, destiné à acheminer le gaz turkmène vers l’Afghanistan, puis vers le Pakistan, se poursuivent.

Selon un haut responsable de Turkmengaz, la compagnie énergétique publique qui détient une participation majoritaire dans le projet, le premier tronçon du TAPI, reliant la frontière turkmène à Hérat, dans l’ouest de l’Afghanistan, devrait être achevé d’ici à la fin de 2026.

Archaïev a précisé qu’en 2027, l’entreprise ferait de la construction du deuxième tronçon du TAPI une priorité. Au départ de Hérat, celui-ci traversera les provinces afghanes de Farah, Nimroz, Helmand et Kandahar avant d’atteindre la frontière pakistanaise. La partie afghane du gazoduc s’étendra sur 816 kilomètres au total.

Le représentant de Turkmengaz a toutefois refusé d’avancer une date pour le début des livraisons de gaz provenant du gisement associé au projet TAPI vers les marchés d’Asie du Sud. « Personne ne peut avancer de date précise », a-t-il déclaré.

Si la Chine absorbe aujourd’hui la majeure partie du gaz turkmène et si la compagnie pétrolière nationale chinoise développe la quatrième phase du gisement gazier de Galkynysh, le Turkménistan reste néanmoins ouvert aux investissements occidentaux dans son secteur énergétique.

« Il ne s’agit pas seulement d’exporter du gaz, mais aussi de fournir des équipements et des technologies, a expliqué Archaïev. Il y a toujours une place pour la coopération avec d’autres partenaires. »

Au-delà de l’intérêt accru manifesté par Achgabat, d’autres facteurs replacent la question de la route transcaspienne au premier plan de l’agenda international.

Le Kazakhstan, qui exporte actuellement une part importante de son pétrole et de son gaz via la Russie, cherche de nouvelles voies d’acheminement de ses ressources énergétiques vers les marchés internationaux. Cette démarche s’explique notamment par les perturbations récurrentes des itinéraires russes, provoquées par les frappes de drones ukrainiens.

Par ailleurs, la mise en exploitation de nouveaux gisements d’hydrocarbures au Kazakhstan et en Ouzbékistan pourrait permettre de réunir des volumes suffisants pour assurer la rentabilité d’un corridor énergétique transcaspien.

Comme cela a été rapporté précédemment, les grandes compagnies pétrolières occidentales présentes au Kazakhstan ont déjà engagé des travaux en vue de mettre en place une nouvelle voie d’exportation du pétrole kazakh vers l’Europe, contournant la Russie par la mer Caspienne.

Le projet prévoit de relier le centre pétrolier d’Atyraou au port d’Aktaou. Le pétrole brut serait ensuite acheminé vers Bakou, avant d’être transporté jusqu’en Turquie par l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC).

Deux options sont actuellement envisagées pour acheminer le pétrole kazakh jusqu’à Bakou. La première consisterait à construire un oléoduc sous-marin reliant Aktaou à la capitale azerbaïdjanaise. La seconde reposerait sur une augmentation substantielle de la flotte de pétroliers du Kazakhstan.

Le volume annuel visé pourrait atteindre 35 millions de tonnes. Les résultats des études doivent être présentés aux actionnaires en novembre. Parmi les entreprises concernées figurent Chevron, ExxonMobil, Eni, Shell et TotalEnergies.

L’étude de faisabilité technico-économique doit donc être soumise aux actionnaires en novembre. Il leur appartiendra alors de décider s’il convient de poursuivre le projet. Les experts soulignent toutefois que la construction des oléoducs reliant Atyraou à Aktaou, puis Aktaou à Bakou, nécessitera plusieurs années.

En définitive, les efforts du Kazakhstan pour diversifier ses exportations pétrolières et ceux du Turkménistan pour élargir ses débouchés gaziers convergent avec l’intérêt des pays occidentaux pour un accès direct aux ressources énergétiques de l’Asie centrale.

À cela s’ajoutent les relations de partenariat étroites, tant bilatérales que multilatérales, entre les pays d’Asie centrale et l’Azerbaïdjan, ainsi que le développement des infrastructures de transport et de communication dans la région. L’ensemble de ces facteurs crée un contexte favorable au passage de la simple intention à la phase de conception de projets de pipelines transcaspiens, tant pétroliers que gaziers.

Il ne fait guère de doute que l’actuelle administration américaine et l’Union européenne souhaitent voir ces infrastructures se concrétiser. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le projet TRIPP prend également en compte les perspectives de construction d’oléoducs et de gazoducs à travers le corridor de Zanguezour.

Cette perspective répond, elle aussi, à l’objectif d’acheminer les ressources énergétiques de l’Asie centrale vers les marchés européens.

Par Farhad Mammadov