La confrontation entre les États-Unis et l’Iran dépasse de plus en plus les cadres familiers des sanctions, de la dissuasion militaire et de la diplomatie nucléaire. Ce qui se dessine désormais est une lutte beaucoup plus vaste autour de la géographie économique : corridors énergétiques, routes commerciales, infrastructures stratégiques et accès aux marchés qui façonneront la prochaine phase du développement eurasiatique et moyen-oriental.
L’administration Trump–Vance semble déterminée à tirer parti de cette évolution. La stratégie de Washington ne consiste pas simplement à contenir militairement Téhéran. Elle vise de plus en plus à réduire la pertinence économique de l’Iran, à restreindre les réseaux internationaux qui soutiennent son secteur de défense et à construire des architectures commerciales alternatives capables de fonctionner sans la participation iranienne.
Cette distinction est importante. La pression militaire peut affaiblir un adversaire, mais l’isolement économique peut progressivement transformer l’environnement stratégique dans lequel celui-ci évolue.
L’architecture de transport émergente reliant le Caucase du Sud, l’Asie centrale et l’Europe revêt, à cet égard, une importance particulière. Le Trump Route for International Peace and Prosperity (TRIPP), centré sur la connectivité entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie ainsi que sur l’accès entre l’Azerbaïdjan continental et le Nakhitchevan, pourrait à terme s’intégrer à un système commercial est-ouest beaucoup plus vaste.
Pour l’Azerbaïdjan et l’Arménie, son importance immédiate est régionale : paix, connectivité, investissements et normalisation économique. Pour Washington, toutefois, les implications géopolitiques pourraient être beaucoup plus larges.
L’Iran face à un front extérieur et à des divisions intérieures
Si des corridors de transport fiables reliant l’Asie centrale au Caucase du Sud, à la Turquie et aux marchés européens se développent, la région disposera d’alternatives aux itinéraires traditionnellement dépendants de la Russie ou de l’Iran. Les infrastructures deviennent ainsi un instrument de la politique de puissance.
L’approche de Donald Trump traduit une conception de plus en plus transactionnelle du pouvoir géopolitique : les accords de paix deviennent durables lorsqu’ils créent des intérêts économiques suffisamment puissants pour rendre coûteuse une reprise des hostilités.
Ce principe pourrait finalement s’avérer plus lourd de conséquences que n’importe quelle déclaration diplomatique.
Un corridor économique opérationnel à travers le Caucase du Sud pourrait attirer des investissements, des plateformes logistiques, des infrastructures énergétiques, de la connectivité numérique et de nouvelles chaînes d’approvisionnement. L’Azerbaïdjan, en raison de sa situation géographique et de ses infrastructures de transport déjà existantes, occuperait une position particulièrement importante dans une telle architecture.
L’Arménie, de son côté, pourrait tirer profit de la fin de plusieurs décennies d’isolement économique et de son intégration aux réseaux commerciaux régionaux.
Pour l’Iran, le calcul devient plus inconfortable. Plus les routes est-ouest alternatives se renforcent, moins la géographie iranienne risque de devenir indispensable.
Cela ne signifie pas que l’Iran puisse simplement être exclu de l’économie régionale. Avec une population de plus de 90 millions d’habitants, d’immenses ressources énergétiques et une position stratégique entre l’Asie centrale, le Caucase, le Golfe et l’Asie du Sud, l’Iran reste trop important pour devenir économiquement insignifiant.
Mais être important et être indispensable sont deux choses très différentes.
Cette différence pourrait de plus en plus définir la politique de Washington à l’égard de l’Iran.
Le Golfe constitue le deuxième volet de cette stratégie.
Le détroit d’Ormuz demeure l’un des passages énergétiques les plus stratégiques au monde, et toute tentative visant à modifier fondamentalement son statut juridique soulèverait d’importantes questions au regard du droit maritime international. Néanmoins, Washington a tout intérêt à faire en sorte que Téhéran ne puisse transformer Ormuz en instrument permanent de coercition stratégique.
Pour les États membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG), la liberté de navigation n’est pas seulement une question de sécurité. Elle est fondamentale pour leur transformation économique.
L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et les autres économies du Golfe investissent massivement dans l’intelligence artificielle, les industries manufacturières avancées, la logistique, les énergies renouvelables, les services financiers et l’innovation technologique. Leurs stratégies de développement nécessitent des voies maritimes prévisibles, des conditions d’investissement stables et une protection contre les épisodes répétés d’escalade régionale.
La pression militaire iranienne autour d’Ormuz entre donc directement en collision avec les ambitions économiques du Golfe pour l’après-pétrole.
C’est ici que les stratégies de sécurité de Washington et les stratégies économiques du CCG convergent de plus en plus.
Les États-Unis n’ont pas nécessairement besoin de dominer chaque projet économique régional. Ils ont besoin d’un environnement dans lequel leurs partenaires puissent commercer, investir et construire des infrastructures sans que Téhéran dispose d’un veto effectif sur ces activités.
La diversification énergétique renforce encore la position de Washington.
La transformation des États-Unis en l’un des principaux producteurs mondiaux d’hydrocarbures a profondément modifié l’équation stratégique par rapport aux décennies précédentes. Washington reste très attentif à la stabilité énergétique du Moyen-Orient, car les prix du pétrole sont mondiaux. Mais la vulnérabilité directe des États-Unis aux perturbations des approvisionnements du Golfe est aujourd’hui sensiblement différente de celle qui prévalait lors des crises pétrolières du XXe siècle.
Les évolutions dans d’autres régions de l’hémisphère occidental pourraient accentuer cette tendance.
Le Venezuela possède certaines des plus importantes réserves prouvées de pétrole au monde, tandis que des pays comme le Paraguay cherchent à attirer davantage d’investissements internationaux dans l’exploration énergétique. Les discussions entre responsables politiques et milieux d’affaires paraguayens et dirigeants du secteur énergétique au Texas illustrent une réalité plus large : Washington dispose d’une marge de manœuvre considérable pour approfondir l’intégration énergétique à travers les Amériques.
Pour l’Iran, cela crée un problème stratégique supplémentaire.
Ses immenses réserves d’hydrocarbures ne lui confèrent un levier que lorsque les marchés internationaux ont besoin d’y accéder. Si la production alternative augmente, que de nouveaux fournisseurs arrivent sur les marchés et que les infrastructures énergétiques se diversifient davantage, la prime géopolitique associée au pétrole et au gaz iraniens diminue.
L’Iran risque ainsi de subir simultanément des pressions sur trois fronts étroitement liés : la finance, l’énergie et la géographie.
La Chine constitue la principale variable susceptible de compliquer cette stratégie.
Pékin n’a aucun intérêt à laisser Washington établir une domination économique incontestée dans des régions stratégiquement importantes. La Chine peut réagir par des restrictions sur les minerais critiques, des sanctions visant des entreprises américaines, un approfondissement de ses relations économiques avec les pays soumis aux pressions occidentales et un recours accru à des mécanismes de règlement en dehors du dollar.
Les terres rares et les minerais critiques restent particulièrement importants, car ils se trouvent au cœur de l’industrie manufacturière avancée, des technologies de défense et de la transition énergétique.
Mais la Chine a également de solides raisons d’éviter une escalade incontrôlée avec les États-Unis.
Son économie dépend fortement du commerce international, de l’accès aux grands marchés de consommation et de la stabilité financière. Pékin se trouve donc face à un dilemme stratégique bien connu : résister à la pression américaine sans provoquer une confrontation économique suffisamment grave pour compromettre ses propres objectifs de développement.
Le détroit d’Ormuz illustre parfaitement cette contradiction.
La Chine est l’un des plus grands importateurs d’énergie au monde. Quels que soient ses désaccords géopolitiques avec Washington, Pékin n’a aucun intérêt économique à voir l’une des principales artères pétrolières mondiales sombrer dans une instabilité prolongée.
La Chine peut s’opposer à la domination régionale américaine, mais cela ne signifie pas automatiquement qu’elle ait intérêt à une escalade iranienne.
Cela réduit considérablement la marge de manœuvre de Téhéran.
Pendant des décennies, l’Iran a tiré parti de sa capacité à exploiter les rivalités entre puissances plus importantes. Téhéran pouvait approfondir ses relations avec Pékin et Moscou chaque fois que les pressions occidentales s’intensifiaient, tout en utilisant sa géographie, ses réserves énergétiques et ses réseaux régionaux pour accroître le coût de son isolement.
Les liens entre l’Iran et la Chine : la convergence des stratégies géoéconomiques
Cette stratégie devient plus difficile si Washington parvient à construire des alternatives économiques autour de l’Iran plutôt que de se contenter de lui imposer des sanctions.
C’est peut-être, au bout du compte, l’élément le plus important de la stratégie de Trump.
Les sanctions disent aux gouvernements et aux entreprises de ne pas commercer avec l’Iran. Les corridors, les partenariats énergétiques et les chaînes d’approvisionnement alternatives leur offrent, eux, d’autres endroits où commercer.
La différence est fondamentale.
La pression exercée sur le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) et sur le programme nucléaire iranien ne constitue donc qu’un volet d’une confrontation géopolitique beaucoup plus large. L’objectif de Washington restera vraisemblablement d’empêcher l’Iran d’acquérir l’arme nucléaire tout en affaiblissant les réseaux financiers et industriels susceptibles de soutenir la puissance militaire de Téhéran.
Mais la pression militaire, à elle seule, ne peut produire un règlement régional durable.
La question décisive est de savoir si l’Iran pourra finalement être confronté à un calcul économique dans lequel la poursuite de la confrontation deviendrait nettement plus coûteuse qu’une réintégration négociée.
Cette possibilité devient de plus en plus difficile à ignorer pour Téhéran.
L’Iran dispose toujours d’atouts stratégiques considérables : sa géographie, ses ressources énergétiques, ses capacités balistiques, son potentiel industriel et l’importance de son marché intérieur. Il conserve donc la capacité d’imposer des coûts importants à ses adversaires.
Mais l’environnement régional qui l’entoure est en train de changer.
Les États du Golfe diversifient leurs économies. L’Asie centrale cherche de nouvelles voies d’exportation. L’Azerbaïdjan consolide sa position de plateforme de transit eurasiatique. L’Arménie a de puissantes raisons de participer à la connectivité régionale. Les États-Unis renforcent leur propre sécurité énergétique tout en encourageant la création de réseaux économiques alternatifs. Et la Chine, malgré sa rivalité avec Washington, n’a guère envie de voir éclater une crise susceptible de menacer ses approvisionnements énergétiques et son économie dépendante des exportations.
Pour Téhéran, le danger stratégique n’est donc plus simplement l’encerclement.
C’est le contournement.
Un pays peut supporter des sanctions pendant des années. Il est beaucoup plus difficile d’inverser un système économique régional qui a appris à fonctionner sans lui.
C’est pourquoi les prochaines négociations avec l’Iran, lorsqu’elles auront lieu, porteront sur bien davantage que l’enrichissement de l’uranium ou la levée des sanctions. Elles concerneront en définitive la place de l’Iran dans l’architecture économique et sécuritaire qui émerge autour de lui.
Téhéran peut continuer à tenter d’augmenter le coût de son exclusion. Mais si Washington et ses partenaires régionaux parviennent à réduire le coût économique de l’exclusion de l’Iran, l’équilibre des leviers de pression se déplacera progressivement.
L’Iran conserve donc des choix, mais ceux-ci se réduisent.
À un moment donné, la table des négociations pourrait cesser de représenter une concession faite à Washington et devenir, pour Téhéran, la voie la plus réaliste pour retrouver sa place au sein de l’ordre économique régional qui se construit autour de lui.
Par Peter Marko Tase