ENTRE LES GUERRES EN UKRAINE ET AU MOYEN-ORIENT, LE CAUCASE DU SUD DEVIENT UNE ARTERE STRATEGIQUE

Analyses
17 Mars 2026 18:28
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ENTRE LES GUERRES EN UKRAINE ET AU MOYEN-ORIENT, LE CAUCASE DU SUD DEVIENT UNE ARTERE STRATEGIQUE

Par Qabil Ashirov

Février–mars 2026 restera comme la période où les plaques tectoniques de la géopolitique ont brutalement bougé. Au nord, l’Ukraine entre dans sa quatrième année de guerre, épuisant les ressources économiques et politiques de la Russie. Au sud, une confrontation militaire d’ampleur entre l’Iran, Israël et les États-Unis a éclaté à la fin du mois de février, plongeant le monde dans une réalité nouvelle et incertaine. Entre ces deux foyers d’incendie se trouve le Caucase du Sud - non pas une simple désignation géographique, mais un véritable point d’équilibre pour la survie des échanges mondiaux.

D’un point de vue analytique, les turbulences récentes autour de l’Iran ont paralysé des artères longtemps considérées comme l’épine dorsale du commerce mondial : le canal de Suez et le détroit d’Ormuz. Près de 20 % des flux pétroliers mondiaux transitent par ces voies stratégiques ; leur fermeture ou l’envolée des coûts d’assurance a contraint les capitaux internationaux et les géants de la logistique à chercher d’urgence des alternatives. Ni les corridors septentrionaux passant par une Russie sous sanctions, ni les routes méridionales traversant des zones de conflit n’offrent de solution viable. La seule bouée de sauvetage pour le commerce mondial apparaît désormais comme le corridor médian via le Caucase du Sud. L’augmentation de plus de 90 % des volumes de fret sur cet axe au premier trimestre 2026 n’est pas qu’une statistique : c’est un signal géopolitique fort, un appel à refuge.

Dans ce contexte, l’Azerbaïdjan s’est positionné comme un îlot de paix et de stabilité au milieu de conflits sanglants. La reconstruction des territoires libérés, avec une part majeure des investissements nationaux consacrée à la construction, reflète non seulement la confiance dans l’avenir du pays, mais aussi son ambition de leadership régional. Le fait qu’à lui seul le mois de janvier ait vu 1,4 milliard de manats investis dans les infrastructures logistiques et les projets d’énergie verte n’a rien d’anodin. C’est un message adressé au monde : la sécurité énergétique de l’Europe dépend désormais de câbles posés sous la mer Caspienne et d’exportations de gaz appelées à atteindre 26 milliards de mètres cubes par an.

Par ailleurs, le processus de paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan est entré dans une phase décisive. Un règlement durable aurait des répercussions bien au-delà des deux pays. Une fois un accord signé, le Caucase du Sud pourrait passer du statut de « zone à risque » à celui de « pôle à haut rendement » pour les investisseurs mondiaux. Les projections indiquent que si la rhétorique militaire cède la place au dialogue économique, les investissements directs étrangers pourraient dépasser les 10 milliards de dollars en l’espace de deux ans. La réduction marquée des dépenses de défense - qui absorbent aujourd’hui près d’un cinquième des budgets des deux États - libérerait des ressources pour la technologie, l’éducation et l’économie numérique. De quoi faire émerger un nouveau modèle de « tigre caucasien ».

Mais chaque jour sans paix accroît le risque que la région soit emportée par les incendies du nord et du sud, avec une probabilité qui pourrait grimper jusqu’à 80 %. Nous sommes à un carrefour historique rare : soit nous nous unissons autour d’intérêts économiques communs et devenons un nœud central de l’ordre mondial, soit nous restons prisonniers des inimitiés anciennes au risque d’être aspirés dans l’embrasement régional. La position ferme de l’Azerbaïdjan et les plateformes de coopération économique qu’il propose ne constituent pas seulement une planche de salut pour sa propre population, mais aussi pour l’Arménie et l’ensemble de la région.

La leçon géopolitique de 2026 est limpide : l’économie n’est plus la conséquence de la politique, elle en est devenue l’architecte. Si cette architecture n’est pas construite avec discernement, les vents froids et brûlants de la guerre, venus du nord comme du sud, pourraient faire s’effondrer l’édifice. La puissance stratégique du corridor médian et le potentiel économique de la route de Zanguezour dessinent une nouvelle réalité. Dans cette configuration, la paix n’est plus un vœu pieux, mais une police d’assurance pour des milliards de dollars, des millions de tonnes de marchandises et, surtout, des millions de vies humaines.

Le temps n’attend personne, et la fenêtre de l’histoire ne restera pas ouverte indéfiniment. Le choix qui s’impose à nous ne relève plus des émotions, mais de calculs froids et d’analyses stratégiques profondes. La prospérité promise par la paix est infiniment moins coûteuse - et bien plus précieuse - que le chaos garanti par la guerre.