IRAN: UN BREF TABLEAU DES DIVERGENCES DE VUE AU SEIN DES ELITES DIRIGEANTES FACE A LA MENACE AMERICAINE

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19 Février 2026 03:16
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IRAN: UN BREF TABLEAU DES DIVERGENCES DE VUE AU SEIN DES ELITES DIRIGEANTES FACE A LA MENACE AMERICAINE

La confrontation entre Washington et Téhéran continue de s’intensifier. À en juger par la concentration des forces américaines dans la région — au cours des dernières 24 heures, les États-Unis ont déployé au Moyen-Orient plus de 50 chasseurs F-35, F-22 et F-16 — le Pentagone se prépare à une opération d’envergure contre l’Iran qui, sur ordre du président Donald Trump, pourrait durer plusieurs semaines. La perspective d’un conflit aux conséquences potentiellement bien plus graves que les précédents accès de tension prend désormais une dimension inquiétante.

Parallèlement, les principaux analystes de la région soulignent que les tensions persistent également à l’intérieur même de l’Iran. Comme on le sait, à la fin de l’année dernière, une vague de manifestations rassemblant des dizaines de milliers de personnes a déferlé à travers le pays, à commencer par Téhéran. Après les événements liés au « Mouvement vert » et les protestations déclenchées par la mort de Mahsa Amini, ces rassemblements ont été les plus sanglants de l’histoire récente du pays et ont profondément ébranlé la dynamique interne du régime des ayatollahs.

Toujours plus de chasseurs américains en direction de l’Iran

Déjà fragilisée au cours de la dernière décennie, l’économie de la République islamique traverse aujourd’hui une crise profonde. Le pays ne s’est pas encore remis de la politique occidentale de « pression maximale », instaurée en 2018, que la brève guerre avec Israël en juin 2025 a encore aggravé, accentuant le déclin économique. Le projet de budget actuel, qui prévoit une hausse de 150 % des dépenses de sécurité, a renforcé le mécontentement au sein de larges couches de la population - de la classe moyenne urbaine à la base conservatrice traditionnelle du régime. La participation active des moins de 30 ans aux dernières manifestations montre que les fondements sociologiques du système politique s’érodent rapidement. La répression brutale des protestations a considérablement accru la tension sociale, transformant l’Iran en véritable bombe à retardement.

Le chercheur du Centre d’études iraniennes basé à Ankara, Oral Toga, estime que les récentes manifestations ont même fracturé l’aile conservatrice, pilier de l’élite dirigeante, désormais divisée en trois groupes.

Le premier est une faction ultraconservatrice proche du Corps des gardiens de la révolution islamique. Ainsi, le député de Machhad, Nasrollah Pejmanfar, a récemment exigé au Parlement l’exécution de l’ancien président Hassan Rohani pour ses tentatives de dialogue avec l’Occident. Un autre député, Amir Hossein Sabeti, a critiqué le gouvernement Pezeshkian pour sa participation à des négociations avec les États-Unis à Oman. Cette faction présente les manifestations comme un « projet des États-Unis et d’Israël » et s’oppose à toute forme de négociation.

Les conservateurs réclament l’exécution de Rohani

Le deuxième groupe au sein du camp conservateur est composé de pragmatiques rassemblés autour du président du Parlement, Mohammad Bagher Ghalibaf. Ses partisans affirment que « des forces extérieures cherchent à transformer les revendications des manifestants en chaos », tout en reconnaissant l’existence de graves problèmes internes. Lors d’une visite au mausolée du leader de la révolution islamique, Ruhollah Khomeini, le 3 février, Ghalibaf a déclaré que les « pierres lancées de l’extérieur » pouvaient être contenues, mais que le véritable danger résidait dans le risque de voir « le moteur du régime tomber en panne ». Selon Oral Toga, cette déclaration illustre la position ambivalente des conservateurs pragmatiques, tentant de concilier réformes internes et menaces extérieures.

La troisième faction est associée au nom de Sadegh Larijani, président du Conseil de discernement subordonné au Guide suprême. Sa position — « la critique est un droit du peuple, mais elle ne doit pas envoyer de signal aux ennemis » — reflète l’approche conservatrice traditionnelle, qui reconnaît le mécontentement populaire tout en cherchant à le contenir dans les limites de la sécurité nationale.

Selon Oral Toga, des manifestations initialement motivées par des revendications économiques mais rapidement transformées en slogans antigouvernementaux ont également divisé le camp réformateur. La victoire de Pezeshkian à l’élection de 2024 a ouvert de nouvelles perspectives aux réformateurs, mais les promesses non tenues ont rapidement sapé leur soutien. Lors des récentes protestations, Pezeshkian a d’abord adopté une posture conciliante ; toutefois, lorsque les rassemblements ont évolué vers des appels au changement de régime, il a durci son discours, accusant des forces extérieures. Cette volte-face a suscité irritation et murmures au sein même du camp réformateur, renforçant l’idée que « Pezeshkian fait lui aussi partie du système ».

Mousavi se radicalise sous nos yeux

À la fin janvier, les signes d’un mécontentement ouvert envers le régime se sont accentués dans le mouvement réformateur. L’ancien Premier ministre Mir Hossein Mousavi, assigné à résidence, a appelé les forces de sécurité à déposer les armes et à rejoindre les manifestants sans intervention étrangère. Un autre dirigeant réformateur, Mehdi Karroubi, à peine libéré de son assignation à résidence, a déclaré ouvertement que la situation dramatique de l’Iran était le résultat de la politique intérieure et extérieure destructrice du Guide suprême, Ali Khamenei.

Ainsi, le mouvement réformateur se retrouve lui aussi divisé en trois courants : la ligne Mousavi–Karroubi, qui appelle à une rupture avec le système et à un changement de régime ; les partisans de Pezeshkian, qui continuent d’espérer des réformes progressives, bien que leur influence s’amenuise rapidement ; et le « camp silencieux » de l’ancien président Rohani, manifestement en attente de son heure.

En somme, le système politique iranien traverse aujourd’hui une phase prévisible au regard des événements récents : loin d’avoir apaisé les tensions, les manifestations les ont portées à incandescence, préparant le terrain à une nouvelle flambée. La société iranienne vit désormais un moment charnière : le soutien au régime recule rapidement sans pour autant disparaître, l’opposition se renforce mais demeure fragmentée, tandis que la pression extérieure menace de plus en plus l’équilibre interne du pays.